Recherches sur l'origine du despotisme oriental
[Nicolas-Antoine Boulanger]
edited by Marc-André
Bernier © 1998
Département de français, Université
du Québec à Trois-Rivières
The text of this edition is based upon an in-quarto manuscript
dating from c.1760 and which belongs to the "Laboratoire
sur les écritures intimes" (Département de
français, Université du Québec à Trois-Rivières).
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respects all elements that figure in the text. The numbers within
brackets indicate the pages of the original manuscript.
Recherches sur l'origine du despotisme oriental
ouvrage posthume de Mr B.I.D.P.E.C.
Monstrum horrendum, informe, ingens.
Virgil.
au dix huitième siecle
Avertissement
Si les routes que je pendrai pour
arriver au despotisme, paroissent d'abord longues et détournées,
c'est parce que les causes phisiques et morales qui l'ont produit
les ont elles mêmes suivies. Je conduirai le lecteur au
despotisme sans qu'il croye y aller, comme les hommes y ont marché
sans le vouloir et sans le savoir, et comme ils se sont trouvés
enchainés par ce monstre avant que de l'avoir apperçu.
§ I.
Differens sistemes sur les causes du despotisme.
L'antiquité ne nous a jamais représenté
les rois de l'orient que comme les arbitres souverains du sort
des peuples qu'ils avoient a gouverner, et jamais elle ne nous
a montré les hommes de ces climats que comme des esclaves
destinés dès leur naissance a porter le joug de
la plus humiliante et de la plus deplorable servitude.
Touttes les histoires et touttes les relations de l'asie moderne
comme de l'asie ancienne nous ont appris de même que dans
ces contrées, les princes et les rois y ont toujours été
regardés comme des dieux visibles devant qui le reste de
la terre anéanti s'est prosterné en silence. Tous
les jours nos [2] voyageurs y sont encore les témoins des
actions honteuses et barbares et des scènes tragiques qu'y
produit sans cesse cette constitution revoltante qui fait qu'un
seul est tout et que tout n'est rien.
C'est dans ces tristes régions qu'on voit l'homme sans
volonté, baiser ses chaines; sans fortune assurée,
et sans propriété, adorer son tiran; sans aucune
connoissance de l'honneur et de la raison n'avoir dautre vertu
que la crainte; c'est la que les hommes, insensibles pour leur
propre existance, bénissent avec une religieuse imbécillité
le caprice féroce qui leur demande leur vie, seul bien
quils devroient au moins posseder, mais qui selon la loi du prince,
ne doit appartenir qu'a lui seul pour en disposer comme il lui
plait.
Il est difficile de comprendre comment le genre humain, né
libre, amateur et jaloux a l'excès de la liberté
naturelle, surtout dans les siecles primitifs a pu etre reduit
a ce comble de malheur de perdre ses droits et cette précieuse
liberté qui fait tout le prix de son existence. Quels faits,
ou quels motifs ont pu engager, [3] ou contraindre des êtres,
doués de raison, a se rendre les instrumens muets et les
objets insensibles des caprices d'un seul de leurs semblables?
et pourquoi, dans un climat tel que l'asie, ou la religion a toujours
eu tant de pouvoir sur les esprits, pourquoi, dis-je, le genre
humain y a-t'il, par un concert qui paroit unanime et continu,
rejetté le don le plus beau, le plus grand, et le plus
cher quil ait pu recevoir de la nature et renoncé a la
dignité de l'état qu'il avoit reçu de son
créateur?
Cette malheureuse situation de la plus belle partie du monde
a touché les historiens, les voyageurs et les philosophes;
& le triste sort des nations asiatiques les a dautant plus
émus que ces nations sont insensibles sur elles-mêmes.
Comme ils en ont été émus, ils ont, en même
temps, presque tous essayé d'en rendre raison; et ils en
ont été chercher les sources tantot dans le moral,
tantot dans le phisique de ces climats, & plus souvent encore
dans leur seule imagination dépourvue des connoissances
necessaires pour résoudre un problême aussi difficile
quil est interessant.
Les uns ont pensé que pour parvenir aux sources de
cette degradation du genre humain, il falloit remonter vers des
siecles de vie sauvage, ou [4] les hommes errans timides et craintifs,
se seroient soumis au plus fort, les uns de leur gré, les
autres, contraints par la force; mais ils n'ont point pris garde
que c'est dans cet état de vie sauvage qu'une semblable
révolution a dû le moins arriver. C'est dans cet
état que le prix de la liberté a dû etre le
mieux senti; il étoit alors le seul bien du genre humain,
comment auroit-il pu s'en dépouiller? Il est encore l'unique
bien de toutte l'amerique, et pouroit-on nier que c'étoit
là la raison pour laquelle les tonneres européens,
qui en ont effrayé les peuples, ne les ont néanmoins
jamais pu subjuguer. L'on n'a fait dans ces contrées des
esclaves que des mexiquains et des Peruviens qui n'étoient
plus des hommes libres. Il est donc peu raisonnable et nullement
philosophique de presumer que des hommes sauvages ayent voulu,
dans telle occasion et pour tel sujet que ce puisse etre, se soumetre
de gré a un seul, tandis qu'on a vu des nations policées
s'en deffendre au prix de leur fortune et de tout leur sang. Il
est aussi très peu vraisemblable que ce genre de gouvernement
ait pu avoir lieu chez de tels peuples, par la force: car est-il
plausible qu'un seul homme ait pu forcer des milliers de ses semblables,
nés libres, a s'enchainer volontairement? Peut-il, seul,
s'ils sont dans l'usage [5] d'errer d'un lieu dans un autre, les
forcer a etre ses esclaves? Enfin maitre des préjugés,
d'êtres independans, qui n'ont que leur liberté a
conserver, et tant de facilité a le fuir, peut-il tour
a tour les asservir au gré de son caprice.
D'autres ont été chercher l'origine du despotisme
chez des peuples raisonnables et civilisés, qu'un ambitieux
conquerant aura soumis par les armes et par la violence. Cette
idée est une vérité a laquelle on ne peut
refuser de souscrire; et que l'histoire justifie depuis que ce
cruel gouvernement est né, et qu'il a étendu ses
limites; mais elle ne peut etre qu'une fausse conjecture sur le
premier despotisme. Le premier homme qui auroit tenté de
se soumettre tous les autres, auroit eu, chez tous les peuples
raisonnables, comme chez les peuples sauvages tous les autres
hommes contre lui.
Plusieurs politiques ont encore été chercher
le principe du gouvernement despotique dans le gouvernement domestique
des premiers hommes. Un pere etoit le chef de la famille; il en
est, disent-ils, devenu le roi et ensuitte le despote a mesure
que cette famille s'est étendue, que les branches se sont
multipliées et éloignées du tronc, et quelles
sont enfin parvenues a faire un grand arbre, c.a.d. une nation.
Mais quand il seroit aussi certain quil l'est peu que le pouvoir
des peres dans les premiers ages ait été un pouvoir
absolu sur leurs enfans, ces enfans, a leur tour, formant aussi
des familes [6] particulieres, eussent eu le meme droit qu'avoit
le pere commun, de présider chacun chez eux. Le pouvoir
paternel n'a donc jamais pu produire de grandes sociétés
regies par la meme volonté; on auroit vu au contraire une
multitude de petits centres et de cercles isolés les uns
des autres, gouvernés separement sur le modele, et non
sur la loi du cercle original: si leur source commune a produit,
parmi eux, quelques liaisons et quelques rapports, ce qui est
tres vraisemblable, leur association n'a du former, tout au plus
que des aristocraties; c'est le seul genre de gouvernement auquel
le pouvoir paternel et le progrès des familles, a pu donner
naissance, et non au pouvoir sans bornes d'un seul sur tous; comment
dailleurs le pouvoir de la nature auroit-il pu produire un pouvoir
aussi dénaturé qu'est celui du despotisme?
On a encore été chercher la source du despotisme
dans les dispositions naturelles que les peuples semblent avoir
reçues de leurs climats, a connoitre plus ou moins le prix
de leur existence, et a etre plus ou moins vifs et sensibles sur
leurs interets. L'histoire nous montre l'europe toujours brave
et toujours jalouse de la liberté; elle nous fait voir
au contraire l'asie toujours esclave et efféminée;
on en a conclu que c'etoit les climats qui faisoient les hommes
libres ou les hommes esclaves; raisonnement qui me paroit extreme.
Il est bien vrai que l'influence des climats sur le caractere
des hommes ne peut se contester, mais regarder uniquement [7]
la nature du climat de l'asie comme la cause de la servitude qui
y a toujours regné, c'est accorder au phisique, aux dépens
d'une infinité de causes morales et politiques qui ont
dû y concourir, c'est attribuer a un seul ressort que l'on
pretend connoitre, les effets d'une machine qui doit avoir plusieurs
autres causes, et plusieurs autres mobiles que l'on a négligé
d'examiner; tel que soit le pouvoir des climats sur les habitans
de la terre, il ny en a aucun qui soit capable d'éteindre
entièrement, dans l'homme, le sentiment naturel de ses
plus chers interets, si l'education, et les préjugés
reçus ny cooperoient point. Ce sont la des mobiles plus
forts encore que touttes les influences du ciel et de la terre;
l'asie elle meme en doit etre une preuve; c'est une trop vaste
contrée pour quelle puisse avoir partout le meme ciel,
la meme zone, le meme climat; une cause secrette néanmoins
lui fait subir la même loy partout. Le nord comme le midi,
l'orient comme l'occident de cette partie du monde ne voyent que
des despotes. L'amerique nous presentera de meme contre l'effet
des climats de semblables objections. Elle avoit deux grandes
monarchies despotiques, touttes investies de nations errantes
et sauvages qui conservoient leur liberté. L'affrique nous
offre le meme contraste; l'on ny voit qu'un mélange de
nations esclaves sous de grands et de petits despotes, et tout
auprès des peuples vagabonds, errans a l'avanture.
J'aimerois donc autant dire (vû ce tableau du monde,
dont [8] l'europe que jexcepte, n'auroit pu toujours etre excepté)
que la terre entière est d'une constitution propre a produire
le despotisme, faitte pour le souffrir; et que le genre humain,
qui l'habite, est né en tous lieux et en tous tems pour
l'esclavage et la servitude, sisteme affreux que combat, et que
detruit bien vite le sentiment naturel.
Cessons donc nous arreter sur de faux sistemes, et sur des
recherches peu heureuses; et n'ayons plus recours a des chimeres
philosophiques pour expliquer les erreurs humaines, car le Despotisme
en est une.
§ 2e
Routte quil faut tenir pour arriver aux vraies
sources du Despotisme.
Le Despotisme est une erreur et une suitte des erreurs du
genre humain. Ce n'est donc point dans la phisique ni par aucun
sisteme philosophique qui faut en chercher la source; c'est aux
faits quil faut recourir, et il faut soutenir de preuves qui soient,
en elles memes, des faits. Ce sont tous les details et les usages,
ce sont les coutumes de ce gouvernement terrible quil faut étudier,
rapprocher et concilier les uns avec les autres et avec la grande
chaine des erreurs humaines, [9] pour en connoitre l'esprit, et
pour parvenir aux véritables points de vüe qu'ont
eûs primitivement ces usages, ces coutumes et cet esprit.
Par ces moyens nous allons découvrir que le despotisme
n'a jamais été établi sur la terre ni de
gré, ni de force, quil n'a été qu'une triste
suitte et qu'une conséquence presque naturelle du genre
de gouvernement que s'étoit donné le genre humain,
en prenant pour modele le gouvernemens de l'univers régi
par un seul être Suprême: magnifique, mais fatal projet
qui a précipité les hommes dans l'idolatrie et dans
l'esclavage parce qu'il est trop grand pour la terre et qu'il
n'est fait que pour le ciel.
Il sera necessaire dabord de faire connoitre quelles ont été
les circonstances qui ont porté les sociétés
a concevoir une idée si haute et si sublime. Nous examinerons
ensuitte quel a été ce genre de gouvernement, quelles
avoient choisi et etabli, et l'on verra découler de ces
sources une multitude de connoissances inattendues qui nous apprendront
comment le point de vue, primitif, si beau, si digne, ce semble,
d'une créature pensante, s'est changé en un desert
rempli d'horreur et de misere combien il est sorti de maux d'un
plan qui n'avoit pour objet que le bonheur du genre humain; et
comment enfin [10] les hommes ont été avilis et
dégradés par les suittes d'un principe qui les couvre
de gloire.
L'étroite et la funeste alliance que nous trouverons
entre l'idolatrie et le despotisme augmentera l'horreur que nous
inspire déjà ce gouvernement, mais elle nous obligera
aussi d'en chercher l'origine, parce quelle fait une partie essentielle
de l'histoire du despotisme. Je ne rapellerai point les differens
sistemes qu'ont fait les ancien et les modernes sur les sources
de ce culte insensé de nos peres. Je marcherai vers l'idolatrie
comme vers le despotisme, par une route qui n'a jamais été
ni frayée ni suivie, et j'arriverai a leur source sans
m'embarasser des hipotèses, des conjectures et des preventions
de ceux qui m'ont précédé.
Si je vais presenter aux hommes une affligeante peinture de
leurs tristes erreurs, ils y trouveront cependant non seulement
des instructions, mais aussi des consolations puissantes, puisquils
verront que, dans leurs égaremens mêmes, la vérité
et la liberté ont toujours été dans le fond
de leur coeur; quils les ont toujours chéries et aimées,
même en les méconnoissant; quils n'ont erré
que parcequils ont été chercher cette vérité
et cette liberté dans une sphere trop haute; et que sils
sont tombés dans l'esclavage en tombant dans l'erreur,
ils ont été, dans leurs principes, plus malheureux
qu'imprudens, [11] et plus imprudents que criminels.
§ 3e
Les revolutions de la nature sources primitives
de toutes les erreurs humaines
Nous sommes tous les jours temoins de la facilité avec
laquelle un homme apres ses infortunes et dans un etat qui repare
ses anciennes miseres perd le sentiment et le souvenir des maux
qu'il a souffert. Au milieu même de l'adversité nous
voyons encore comme un instant de joie et un contentement passagers
rend un malheureux insensible sur les peines quil souffre et toujours
prest a les regarder comme un mauvais songe. Il en est de même
du genre humain. Après avoir été presque
exterminé et detruit par les anciennes revolutions de l'univers,
il s'est reparé après le calme revenu et il a tout
oublié.
Il a été des temps deplorables ou l'ordre de
la nature troublé et changé, a précipité
tous les Etres de notre univers dans des calamités extrêmes
et sans nombres. Le monde a perdu la lumière [12] qui l'eclairoit;
la marche du soleil ou des planettes a été changée
les continens de la terre nont plus eté que des scenes
mouvantes ou les incendies les innondations et les tenebres ont
regnés tour à tour; ou les mers, les fleuves et
les rivieres tantot débordés et tantot desechés
ont produit mille fleaux successifs qui ont desolé le genre
humain. Il a été des temps ou l'homme s'est regardé
comme l'objet de la haine et de la vengeance de toute la nature
irritée; ou toutes les sociétés ont été
rompues, ou les hommes ont été obligés d'errer
à l'avanture sur les ruines du monde au gré de tous
les diferens fleaux qui sembloient les poursuivre. Sans secours
sans subsistance, sans consolation; vagabonds de montagnes en
montagnes elles s'ecrouloient sous leurs pas fugitifs: dans les
pleines les torrents venoient les submerger; cachés dans
les antres de la terre et dans les cavernes, ils y etoient ensevelis
tout vivant. Enfin toujours errents toujours cherchant de nouveaux
climats partout ils etoient persecutés, partout ils ont
souffert mille maux, mais a peine le calme et l'harmonie ont ils
été rendus a l'univers et la paix au genre humain
qu'il a tout oublié dans les siecles suivants.
Les monumens naturels qui restent par tout le monde de ces
anciennes et effroyables catastrophes sont aujourdhui et depuis
une infinité de siecle meconnus de presque tous les hommes.
Ce n'est qu'un petit nombre de phisiciens et de philosophes qui
depuis un siecle tout au plus y savent lire l'histoire [13] ancienne
du monde et celle de la nature, mais tout ce qu'ils y voyent n'est
encore regardé par la pluspart des hommes que comme des
Etudes plus amusantes et plus frivoles que interessantes et instructives,
et les sublimes anecdotes de la nature qui sont gravées
par toute la terre en caractères ineffaçables et
faits pour toutes les langues, ne sont regardées que comme
des songes et des chimeres par le vulgaire prevenu, qui ne veut
point voir et qui veut encore moins penser par lui même.
Si l'on a meconnu les monumens naturels de ces grands evenemens,
encore plus en a t-on meconnu les monumens historiques, et a t'on
negligés de maintenir et d'etudier les usages, les coutumes
et les institutions civiles et religieuses que les anciens peuples,
qui n'ont pu y être aussi insensibles que nous le sommes
devenus, avoient établis pour perpetuer a jamais le souvenir
des malheurs du monde et pour instruire les races futures de son
inconstance et de sa fragilité.
Tout ce que l'histoire et les livres que chaque nation révère
comme sacrés nous ont transmis sur ces revolutions n'en
presente que des vestiges foibles tronqués mutilés
et corrompus. Les causes, les progrés les effets, et les
suites de ces evenemens ne sont que des fables; aucun ne detaille
la multitude et la varieté des phenomenes qui ont été
sans nombre sur la terre et dans le ciel: il n'y a pas un seul
de tous ces [14] livres qui pretende faire voir aux hommes les
sources de leur origine et de leur culte, qui ait insisté
sur cette fameuse epoque comme sur lunique source des loix des
coutumes des gouvernemens et des religions du monde. Tous ces
livres gardent un profond silence sur les impressions que les
malheurs du monde ont faites sur les hommes et sur les suites
bonnes et mauvaises quelles ont eu. Ce sont cependant ces evenemens
qui, après avoir été les vrais legislateurs
des sociétés renouvellées et devenues aussi
religieuses quelles avoient été miserable, sont
ensuite devenues la matiere et l'objet de toutes les fables, de
tous les Romans de l'antiquité, et de toutes les erreurs
politiques et religieuses qui ont eu cours sur la terre jusqu'aujourdhui
(1) . [15]
§ 4.e
Impressions que les malheurs du monde ont faites
sur les hommes.
Malgré l'obscurité ou il paroit que nous devions
necessairement tomber en franchissant les bornes de l'antiquité,
comme pour aller chercher au dela dans des espaces tenebreux que
le plus grand nombre regarde comme imaginaire, des faits naturels
et des institutions humaines, nous ne manquerons pas cependant
de guides et de flambeaux. Il suffira pour eclairer le vrai plongé
dans les tenebres et pour y faire rentrer toutes les chimeres
sacrées auxquelles l'ignorance et l'imposture ont donné
l'existance; il suffira, dis-je, de supposer pour un instant que
nous sommes au milieu des anciens temoins des malheurs du monde
et d'examiner alors comment ils en étoient touchés;
de remarquer les sentimens et les impressions les plus naturelles
dont ils durent être penetrés et affectés,
et d'appliquer ensuite comme principe ces mêmes sentimens
et ces mêmes impressions a tous les usages de l'antiquité
connue, a la police et aux loix anciennes, a tous les cultes,
a tous les gouvernemens, enfin a toute [16] la conduite et a toutes
les erreurs du genre humain dans tous les siecles que nous pouvons
connoitre. C'est la le moyen par lequel nous parviendrons a resoudre
avec une merveilleuse facilité une multidude d'enigmes
et de problemes dont la solution offrira de nouvelles scenes au
monde et devoilera a nos yeux surpris une antiquité toute
nouvelle
Avant d'entrer dans cet exament je dois prevenir quil faut
bien se garder d'imaginer que le genre humain ait eté dans
ce temps-la différent du genre humain d'aujourdhui. C'est
une erreur dont il faut commencer d'abord a se défaire;
cinq ou six mille ans que l'on met communément d'intervalle
entre les premiers hommes connus et ceux de notre âge, ont
fait supposer par une infinité de savans quil pouvoit et
qu'il devoit même y avoir entr'eux et nous des diferences
extrémes et singulieres, en sorte que dans toutes les questions
philosophiques qui les ont concernés, nous avons toujours
été porté a en augmenter les dificultés
en raison de l'éloignement des temps, et que nous les avons
réellement augmenté, parce que nous nous sommes
écarté de nous même qui ressemblons a nos
anciens comme nos anciens nous ressembloient.
La diference quil doit y avoir entre eux et nous ne doit consister
quen quelqu'invention et quelque connoissance scavantes que nous
avons acquises depuis eux. Mais quant a certains sentimens ou
préjugés naturels et quant a certaines idées
qui [17] sont presqu'identifiées avec l'homme, et qui le
saisissent malgré lui en certaines occasions, les anciens
a cet égard ont été les mêmes; ils
ont pensé et ils ont senti comme nous et comme nos neveux
penseront et sentiront dans des milliers de siecles s'ils se trouvent
dans les circonstances qui font naitre ces idées.
Il sera donc égal pour nous representer quelles ont
eté les impressions qu'ont faites autrefois les malheurs
du monde, ou de nous transporter au milieu de ceux qui en ont
eté les antiques témoins, ou de nous replier sur
nous même et de supposer que nous sommes ces temoins des
malheurs du monde et que les calamités anciennes reviennent
de nos jours assieger encore le genre humain.
Que penserions nous donc si le soleil eteint cessoit de donner
sa lumiere; si toute la nature émue et troublée
exaltant toutes ses forces changeoit son harmonie en un cahos;
si les mers venoient inonder la terre, et si la terre se soulevoit
contre elles? Que dirions nous si mille et mille volcans s'ouvroient
de toutes parts; si les eaux le souffre et le bitume sortoient
par torrent du sein de la terre, et si les continens brisés
senfoncoient sous nos pieds? Que penseroit enfin le genre humain
sil ne voyoit autour de lui que des calamités, des fleaux,
et des desolations de tout genre et de toute espece? Il ne faut
pas beaucoup de philosophie et de metaphisique [18] pour le deviner.
Il penseroit et diroit, voici la fin du monde, voici que les jours
de la vengeance et de la justice sont arrivé; voici que
le grand juge vient demander compte a l'univers, et quil descend
pour punir les méchans et recompenser les justes.
Ce sont les dogmes sacrés de la fin du monde, du jugement
dernier, du grand juge et de la vie future qui se retraceroient
avec force dans l'esprit dans le coeur de tous les hommes d'aujourdhui,
et qui les affecteroient profondement. Ce sont ces mêmes
dogmes qui affecteront nos neveux quand ils se trouverront dans
ces fatales circonstances, et ce sont ceux qui ont affectés
nos peres quand ils ont vu cesser la primitive harmonie de l'univers.
L'on trouve sans doute ces idées trop simples ou trop
composées, on voudroit peut être que j'approfondisse
comment elles ont pu naitre la première fois. C'est un
travail que je laisse à d'autres. Quils philosophent tout
à leur aise sur les opinions d'un age qui n'a pas du être
celui de la philosophie. Il me suffit icy de savoir que ce sont
ces dogmes qui ont profondement agi sur le coeur de l'homme, dans
toutes les situations extremes de la nature. Passons actuellement
aux suittes bonnes et mauvaises qu'ont eu ces impressions. [19]
§ 5.e
Premiers effets des impressions des malheurs du
monde sur la religion et sur le gouvernement des hommes.
Il faudroit bien peu connoitre le genre humain pour douter
que dans des tems aussi miserables et dans les premiers ages qui
les ont suivis il n'ait eté dabord très religieux,
que ces malheurs ne lui ayent alors tenu lieu de severes missionnaires
et de puissants legislateurs, et n'ayent tourné toutes
les vues de l'homme du coté du ciel, du coté de
la religion et de la morale. Cette multitude d'institution austeres
et rigides, dont toutes les anciennes nations nous ont montrés
de beaux vestiges, procede sans doute de cette source antique;
il en doit être de même de leur police. C'est a la
suite de ces tems deplorables qui avoient ruiné lespece
humaine son sejour et la subsistance, qu'ont du être fait,
tous les reglemens admirables que nous trouvons dans la haute
antiquité sur l'agriculture, sur l'industrie, sur le travail,
sur l'education, et sur tout ce qui concerne [20] l'économie
civile et domestique. De même que la guerre forme des generaux
et des soldats, et que les tempestes des republiques forment les
grands orateurs les grands magistrats; de même ce sont les
mots extremes du genre humain, et les desordres arrivés
dans toute le nature, qui ont fait naitre les loix les plus sages
et les plus simples, et toutes les legislations qui ont eut souverainement
pour objet et pour but, le vrai et le seul bien de l'humanité.
Cest a ces anciennes loix, fruits heureux des malheurs du
monde, que les Chinois et les Egiptiens ont dû le renom
quils ont toujours eu detre ou d'avoir été les plus
sages peuples de la terre; ce n'est pas qu'ils ayent été
les seuls qui se soient alors donné de bonnes institutions.
C'est par ce quils les ont plus longtemps conservé qu'aucun
autre, et que ces deux peuples ont soutenus par un respect infini
l'edifice admirable de la legislation primitive.
Comme les malheurs avoient été communs, tous
les peuples de la terre avoient tous pourvu a les reparer par
les mêmes moyens. Mais une multitude de circonstances morales,
phisiques, et politiques détruisit presque partout ce qui
avoit eté fait dans les premiers temps. On en retrouvera
[21] néanmoins des traces dans presque tous les ages et
dans presque toutes les contrées, mais alterées
et corrompues, et du plus au moins négligées et
oubliées. Les Etrusques, les Cretois, les Phrigiens, les
Juifs, les Perses surtout en avoient beaucoup conservé.
Presque tous les peuples de l'asie en font encore voir aujourd'hui
des vestiges très precieux, et les mexiquains même
en ameriques avoient des institutions très sages qui ne
pouvoient datter que de cette primitive législation qu'avoient
produit les malheurs du monde.
Quand on étudira de nouveau l'histoire des nations,
le vraie mesure de leur antiquité sera proportionnée
au reste plus ou moins nombreux quelles auront conservé
des anciennes institutions. C'est la constitution des Chinois
et des Egiptiens qui est la vraie et l'unique preuve de leur sombre
antiquité et non point leurs dynasties et leurs annales
qui sont fabuleuses. Le gouvernement Chinois, en se conduisant
encore avec cet esprit d'emulation et d'oeconomie domestique qui
anima les tristes et malheureuses familles échappées
du boulversement du monde, nous montre par la l'infaillible sceau
de sa grande Antiquité. [22]
§ 6e
Principes des premieres institutions religieuses
et erreurs qui sont sorties de l'abus de ces institutions.
Lorsque la fermentation de la nature fut calmée et
que les restes du genre humain se furent rassemblés en
divers contrées pour former de nouvelles sociétés,
les hommes ayant devant les yeux le grand tableau de l'univers
detruit et dans le fond de leur coeur tous les dogmes sacrés
qui étoient inseparables de ce tableau, etablirent une
religion dont tous les motifs eurent pour objet la reconnoissance
envoir l'etre Suprême, et l'instruction de toutes les races
futures. Pour perpetuer la memoire des revolutions arrivées
et pour en conserver les details, on institua des festes commemoratives,
et des usages representatifs capables d'entretenir sans cesse
les hommes de la fragilité de leur sejour, et de les avertir
par les vicissitudes passées, de toutes les vicissitudes
avenir. Les jugemens que Dieu avoit exercés sur la terre
y furent representés en même temps comme des leçons
sur les jugemens quil exerceroît un jour; et le ressentiment
des incendies passés devînt le pressentiment des
incendies [23] futures(2).
La descente du grand juge dont on avoit regardé tous
les météores, tous les phenomenes et la ruine du
monde comme les marques et les suites certaines, devint un dogme
redoutable qui en imposa a tous les hommes et les rempli d'une
terreur religieuse, qui dans les premiers siecles etoit entretenus
sans cesse par les eclipses, les comettes, et les moindres phenomenes
que la nature la mieux reglée produit tous les jours (3). [24]
A la suite de tous ces objets d'une crainte instructive, que
la religion presentoit aux hommes, elle leur offroit laspect consolant
et flateur de la vie future, et du regne des justes dans un état
de felicité, d'abondance et de gloire, qui ne seroit plus
exposé aux écarts de la nature (4).
Toute la marche du ciel et l'harmonie rendue au monde etoient
alors des motifs constans et perpetuels d'une reconnoissance sans
bornes envers l'etre Suppreme. Mais comme si cette religion eut
prevu des ce temps là ce qui devoit arriver, elle trouvoit
dans cette harmonie même l'occasion d'entretenir les hommes
de son instabilité, de peur que le souvenir du passé,
et la crainte du grand juge ne s'éteignissent dans le coeur
et dans l'esprit humain par l'habitude d'une tranquille felicité.
Elle faisoît donc des leçons de tout. Le declin [25]
du jour et le couché du soleil rapelloient les anciennes
tenebres, la fin de l'ancien monde, et la fin future du monde
présent. Le lever de l'aurore devint pour elle l'image
de l'ancien renouvellement du monde, de son renouvellement futur
et du lever du grand juge en faveur des justes. C'est de la que
toutes les anciennes festes commençoient au coucher du
soleil pour finir à l'autre coucher,(5) c'est de la que toutes ces festes commençoient
par la tristesse et finisoient par la joie; c'est de la enfin
que l'homme idolatre courut chaque jour consulter l'aurore et
le soleil levant, et que generalement tous les peuples ont tourné
vers cet aspect les portes de tous les temples s'imaginant que
le grand juge viendroit du coté de l'orient (6).
La fin et le commencement des periodes des astres et des planettes,
devinrent, par le même esprit, l'occasion et le sujet de
semblables leçons. Les quatre changemens de la lune en
chaque mois; la variété des saisons [26] de chaque
année etoient de vives images de l'instabilité de
l'univers; on institua donc aussi des festes instructives et commemoratives
pour apprendre aux hommes, a l'occasion de touttes ces mutations
lunaires et solaires, que tout avoit changé et que tout
changeroit un jour. Voila pourquoi presque tous les peuples de
la terre [27] ont eu dans le mois quatre festes lunaires, et dans
l'année quatre festes solaires. Comme le mois sinodique
de la lune est de 28 jours, on sent aisément que ce doit
etre ici la raison pour laquelle les festes lunaires ont été
espacées de tout temps de sept en sept jours, et que ce
doit être aussi de ces solemnités, affectées
au nombre de sept, qu'est sorti le respect de toutes les nations
pour le nombre septenaire. La succession de nos festes na pu dependre
en effet daucun autre evenement ni daucune autre raison; car les
quatre solemnités du mois etant aux quatre phases lunaires
[lacune](a) il
faudroit en conclure ridiculement que les festes ont reglé
le cours des astres, lorsque le sens commun nous dit que ce sont
les astres qui reglent le cours des festes.
L'usage que l'on établit, dans ces ages primitifs,
dentretenir les hommes du renouvellement et de la fin du monde,
a la fin et au commencement de toutes les phases et de toutes
les periodes astronomiques, fut la source innocente d'une infinité
d'erreurs, lorsque le souvenir du passé fut affoibli, et
que les motifs de ces instructions periodiques furent corrompus
et meconnus. Comme l'on voyoit toujours ces commemorations ramenées
par le nombre de sept, on pensa que ce nombre avoit quelques vertu
secrette, quelque rapport misterieux avec lorigine, lexistance,
et la durée du monde : les uns simaginerent qu'il avoit
été crée, d'autres renouvellé, et
plusieurs quil avoit été jugé en sept jours.
[28] Toutes ces erreurs se trouvent reunies chez les hebreux (7).
Le souvenir du renouvellement de la face de l'univers s'etant
eteint ou considerablement obcurcis il arriva necessairement que
le souvenir de l'ancien monde s'eteignit aussi et quon ne pensa
plus qu a celui dont on avoit la jouissance. Lorsqu'on eut ensuite
assez de loisirs ici pour raisonner [29] sur son origine et sur
son antiquité, les sentimens ne purent etre que partagés
et sistematiques. On lui donna plus ou moins d'antiquité
a proportion du plus ou moins d'idées qu'on avoit conservées
du passé, ce qui produisit alors toutes ces etranges diversités
qui regnent entre tous les peuples sur la cronologie du monde;
comme il est naturel de compter pour rien ce quon ne connoît
pas soit dans la nature soit dans la vaste profondeur des temps,
bientost on sauta par dessus les siecles inconnus; on osa fixer
l'instant précis de la premiere existance du monde en confondant
l'ancienne époque de son retablissement avec l'epoque encore
plus sombre et plus inconnue de sa création primitive;
d'ou il arriva que lorsqu'on voulu en consequence deviner les
details de ce premier de tous les evenemens pour les mettre a
la tête des annales du monde quon voulu composer, comme
les hommes nont pu et ne pourront jamais se representer les opérations
surnaturelles d'un Dieu createur, et architecte d'un univers,
autrement que par des rapports et des analogies grossieres fournies
par nos sens et par nos foibles connoissances, on ne depeignit
cet acte sublime et incomprehensible qu'avec des couleurs obscurcies
par les idées que produisoit encore un souvenir tenebreux
et corrompus des grands desordres arrivés lors du changement
de l'ancien monde, et qu'on ne pût disposer les faits de
leur succession [?] autrement que selon les regles ou plustost
les chimeres extravagantes de l'astrologie judiciaire (8). [30]
Telles sont les sources profanes de ces tenebres, de ce cahos,
de ce melange primitif des elemens, de cet etat de confusion qu'on
a toujours dit avoir precedé la naissance du monde. L'absurde
cahos na jamais existé aillleurs que dans la teste de ceux
qui avoient oublié l'antiquité. C'est de la que
sont sorti les histoires frivoles et ridicules de ces combats
qui ont precedé l'origine des choses, de la lumiere contre
les tenebres, des anges contre les Demons, du bon avec le mauvais
principe, de Lucifer contre Dieu, du Soleil contre la lune, des
geans contre les Dieux de Thiphon [31] et D'Oziris &c (9).
Le nombre de sept étant devenu un nombre plein de vertu
et de mistere on respecta non seulement le septieme jour mais
encore la septieme semaine le septieme mois la septieme année
la septieme semaine d'année.
La fin du monde fut toujours attendue après les periodes
sabbatiques. Les manicheens d'après une infinités
d'anciens peuples l'attendoient le septieme jour de chaque semaine,
les mexiquains a la fin de chaque semaine de semaine d'années,
et tous les docteurs orientaux a la fin des semaines de centaines
ou de milliers d'années. Enfin ce nombre, et plusieurs
autres encore auxquels on attribuat des vertus semblables, devinrent
par le melange de toutes les idées primitives corrompues,
pour les uns des termes divins et heureux, pour les autres, des
termes redoutables et funestres, et pour toute la terre des nombres
misterieux dont une multitude de rabins, de cabalistes, d'astrologues,
de prophetes et autres testes creuses et supertitieuses ont abusé
dans tous les temps avec la derniere extravagance et très
souvent aux depens du repos du genre humain.
A cette attente de la fin du monde, qui d'un dogme religieux
devient un dogme plein de supertition et de folie, la religion
joignoit primitivement ceux qui concernoient la descente du grand
juge et la vie future. Ces deux dogmes etoient inséparables
du premier, les erreurs qui sensuivirent furent aussi inseparables.
Les revolutions periodiques des années, les meteores, et
tout ce que [32] l'ignorante antiquité appelloit les signes
du soleil, au lieu d'etre comme par le passé des avertissemens
salutaires, pour se rappeller en ce moment les instructions, que
la religion leur avoit donné, ne furent plus que les annonces
de l'arrivée de Rois, de conquerans, de legislateurs, de
prophetes, et autre personnages chimeriques que lon attendit,
au lieu du grand juge dans l'attente primitive fut personnifiée.
Les signes du ciel ne furent plus les annonces du jugement dernier
et de la vie future, mais du sort et des revolutions des empires,
et des grands changemens phisiques sur la face de la terre.
Par là l'imagination des hommes toujours fixée
sur les astres, fit naitre des revolutions civiles et religieuses
sur la terre, quand elle crut en avoir vu dans le ciel, et l'imposture
en supposa dans le ciel quand elle voulu en produire sur la terre,
ou quil y en etoit arrivé naturellement. C'est par ces
fatales preventions que lesprit des hommes s'est trouvé
disposé dans tous les temps a etre la dupe, le jouet et
la victime de tous les fanatiques, et de tous les imposteurs,
qui ont eu l'adresse de faire tomber sur eux les regards des nations
toujours remplies d'une esperance vague et d'une attente indeterminée.
Je ne finirois point si je voulois continuer de nombrer tous
les maux, et toutes les erreurs qu'ont produît les abus
qui ont été fait des anciens dogmes, et des usages
de cette religion commémorative, quoi qu'ils fussent en
eux mêmes si sages et si propres a maintenir la tranquilité
et le bon ordre dans les sociétés. Le détail
de ces erreurs demanderoit un vaste champ, et contiendroit d'ailleurs
mille autres objets qui n'auroient plus de rapport au notre, mais
il a fallu insister ici sur les erreurs capitales qui font la
Base [33] de toutes les religions du monde parce que les sisteme
politiques que nous voulons etudier en sont dérivés
et y seront toujours liés comme nous le verrons; l'homme
esclave et l'homme idolatre sont enchainés pour les mêmes
entraves.
§ 7e
Principes des premieres institutions civiles et
politiques; les hommes prennent le gouvernement Theocratique.
Les miserables restes du monde detruit et renouvellé
furent quelques temps sans doute a ne former que des familles
toutes penetrées de la crainte des jugemens de Dieu, et
toutes occupées a pourvoir a leur misere et a leur subsistance.
Ce n'est point dans ces premiers momens qu'il faut chercher encore
des gouvernemens politiques, on n'a du les voir paroitre sur la
terre que lorsque ces familles, s'etant de plus en plus rassemblées,
et s'etant multipliées, elles commencerent a former des
sociétés plus nombreuses, auxquelles il fallut un
lien plus fort et plus frappant que dans les familles pour maintenir
[34] l'unité(10) et
pour entretenir le même esprit de religion d'oeconomie de
paix et de moderation qui seul pouvoit reparer les maux infinis
qu'avoit souffert la nature humaine.
Je n'entrerai point ici dans le detail des loix civiles oeconomique
et domestique que lon établi pour inspirer une frugalité
et une moderation commune, pour exciter l'industrie et l'animer
au travail, encourager les inventeurs, et pour hater surtout les
progrès de l'agriculture. L'on vit la republique des abeilles,
et tout le monde s'entendit par ce que les interets de la société
etoient alors les interets de chaque particulier. Les vestiges
qui nous restent de ces institutions dans l'histoire de tous les
anciens peuples, nous doivent faire juger combien ces premieres
societés furent parfaites et admirables du coté
de la police. Quelles auroient été heureuses si
toutes les beautés de detail de leur legislations n'eussent
point été ternies tout d'abord par la forme generale
quelles donnerent a leur gouvernement!
Parmi des hommes qui setoient frappés que la ruine
du monde avoit été leffet de la descente du grand
juge pour exterminer les mechants et pour recompenser les justes,
on doit deja pressentir, quils choisirent un gouvernement moins
fondé sur des vuës humaines et politiques, que sur
des vues et des idées religieuses. Une grande partie du
genre humain etoit perie; un très petit nombre avoit été
conservé. Il ne fut donc que trop naturel den conclure
que ceux que le grand [35] juge avoit exterminé n'avoient
pas été trouvé dignes d'habiter sur la terre
renouvellée, et que ceux qui avoient eu le bonheur de survivre,
devoient avoir été des elus et des justes qui avoient
trouvé grace devant lui. Les anciennes destructions avoient
été regardées comme les signes de lapproche
de la vie future, du regne des justes, et du regne du grand juge.
On confondit le monde renouvellé avec la vie future, le
ciel avec la terre, et lon crut que l'on étoit arrivé
au temps de ces regnes merveilleux; en consequence de ces idées
mistiques, ce fut le grand juge qui fut proclamé le Roi
des hommes, et ces hommes se regarderent comme cette portion de
creature choisie, auxquelles la terre des justes avoit été
promises et donnée. C'est ainsi que les nations après
avoir été puiser dans le bon sens et dans la nature
leurs loix civiles et oeconomiques les soumirent toutes a une
chimere qu'ils appelerent Theocratie le regne de Dieu en
grec [theta]eos [Kappa][rho]a[tau][omicron][sigma], en
hebreu c'est la société de Dieu Kartha ville.
On pourroit croire encore que les hommes ne prirent ce singulier
gouvernement que parce qu'ils s'imaginerent qu'il seroit le plus
salutaire et le plus utile et quon ne pouvoit prendre un meilleur
modele que celui [36] du regne den haut. C'est une perspective
qu'il est très vraisemblable que les hommes se sont faite
encore, mais on ne peut neanmoins douter que les autres idées
mistiques et supersticieuses n'y ayent infiniment contribué.
Ce sont des erreurs qui suivent presque naturellement des idées
qu'on a des suites des revolutions du monde. Lorsqu'au siecle
qui donna naissance au Christianisme, la folie periodique produisit
un grand juge personniffié dont la credulité fut
encore la dupe, comme le dogme de la fin du monde etoit inseparable
de l'attente du grand juge et des erreurs sorties de cette attente,
l'arrivée de ce faux personnage et tout ce que lon debita
a son sujet ramenerent les anciennes terreurs. On se crut près
de la fin du monde, et lon s'imagina que l'on verroit incessament
un regne terrestre, dont Dieu seroit le monarque réel.
Toutes les folies qui se firent et s'ecrivirent alors ayant été
les suites presque necessaires des illusions qu'on s'etoit faite
a l'occasion de ce faux grand juge et de la revolution chimerique
qui devoit incessament le suivre, il est plus que vraisemblable
que les anciennes nations donnerent dans les mêmes meprises
les revolutions qui les tromperent n'ayant point été
chimeriques mais très réelles(11) . [37]
Quoiqu'il ensoit leur choix, sous tel aspect quelles l'ayent
pu faire fut une erreur fatale. Elle voulurent en consequence
appliquer les principes du Regne d'en haut au regne d'ici bas
et elles precipiterent leur religion et leur police dans des abimes
profonds.
§ 8e
Le souvenir des anciennes theocratie est absorbé
par le tems les fables seules en conservent quelques vestiges.
Pour trouver quelques vestiges dans l'antiquité de
ce premier de tous les gouvernemens, l'histoire nous manque et
ne peut nous en fournir aucun exemple. Les temps ou les Theocraties
ont regné sur la terre, sont si anciens qu'il n'en etoit
resté dans l'antiquité même qu'un souvenir
tenebreux que les monarques et les docteurs des hommes avoient
interet d'eteindre. Les seuls vestiges qui en restent sont absorbés
et confondus dans une multitude de fables, d'allegories, d'usages
obscurs que la mithologie seule nous a transmis.
Toutes les anciennes nations du monde nous parlent par exemple
du Regne des Dieux sur le terre dont elles placent toutes l'Epoque
dans les premiers tems. [38] Les Egiptiens, les pheniciens, l'ancienne
Italie, les grecs, les Babilonniens, les indiens, les chinois,
les japonois les ameriquains même ont uniformement conservé
le souvenir dun temps ou la terre fut honorée de la résidence
des Dieux qui y descendoient pour faire la felicite des hommes.
La durée fabuleuse de ces regnes est presque toujours
reglées par de grands periodes et des nombres astronomiques.
Les motifs de la descente de ces Dieux sont, chez tous les peuples,
les miseres et les calamités du monde. L'un est venu disent
les indiens(a)
pour soutenir la terre qui etoit ebranlée et qui s'enfoncoit
sous les Eaux. Un autre est venu secourir le soleil auquel un
grand Dragon faisoit la guerre, celui-ci est descendu pour combattre
des monstres et des géans qui desoloient le genre humain.
Celui la pour exterminer les mechans.
Je ne rappellerai pas toutes les guerres et les victoires
des Dieux des Egiptiens et des grecs, elles sont trop connues
et l'on sait que toutes les grandes solemnités des payens
avoient pour objet d'en celebrer la mémoire.
Vers tel climat que l'on tourne les yeux on y trouve donc
les mêmes traditions; on y voit que les regnes de ces Dieux
y sont generalement orné et remplis de toutes les anecdotes
de la ruine et du [39] renouvellement du monde et dans leur diversité
même on remarque une uniformité qui doit être
le sceau de quelques antiques verités qui ne peuvent avoir
rapport qu'a ce gouvernement Theocratique qui fut etabli dans
les premiers ages du monde renouvellé. Sans chercher a
justiffier ces fables en detail, ny a combattre la longue durée
que les nations ont donné a l'empire de leurs Dieux, je
crois que ce tableau doit suffire a ceux qui connoissent un peu
cette sombre antiquité pour les porter a reconnoitre dans
des prejugés si generaux et si universels les traces de
ce singulier gouvernement. Si toutes ces annales sont fabuleuses
pour la durée, pour les faits, ou la mauvaise application
des faits, elles ne peuvent être entierement fabuleuses
pour le fond. Les hebreux semblent nous montrer plus distinctement
qu'aucun autre peuple de la terre un exemple memorable des anciennes
Theocraties, mais cette autorité toute respectée
quelle soit encore ne merite pas detre vuë sous un autre
regard que toutes les Theocraties des autres nations. Il faut
prendre entre les unes et les autres un juste milieu ne point
mepriser tout a fait les Theocraties mithologiques qui nous voilent
des vérités, et ne point donner une confiance sans
borne a la Theocratie Judaique qui contient mille fables(12) semblables a celles [40] des autres nations
plus decorées, plus rapprochées de nous a la verité
mais ou la chronologie est aussi fausse que les faits et ou il
ny a de vrai que la verité quelle nous cache et que lon
ny peut seulement qu'entrevoir comme dans toutes les annales payennes.
[41]
§ 9e.
Quels ont été les usages theocratiques?
on retrouve chez toutes les nations les usages et les erreurs
sorties de ces usages corrompus.
Ce n'est donc point dans l'histoire que nous chercherons les
preuves directes de l'existance de l'ancien gouvernement Theocratique.
Ce sera dans les usages religieux et politiques des nations qui
malgré la corruption et le deguisement de leurs motifs
primitifs s'éclaiciront mutuellement les uns par les autres,
et nous donneront la solution de toutes les fables qui ont denaturé
l'age theocratique. Cherchons auparavant quels ont du être
les usages et les coutumes de nos peres sous ce genre de gouvernement,
et si nous trouvons chez les nations ces mêmes usages, ou
les abus qui en ont pu naitre, ce sera sans doute la preuve que
ces nations en ont originairement connu les premières sources.
Le Grand Juge ayant été choisi pour le roi des
hommes rassemblés en société, le signe de
l'autorité, le septre de l'empire ne du point etre mis
entre les mains d'un particulier, mais dû etre [42] deposé
dans un lieu sacré qui devoit representer la maison(13) et le siege du celeste
monarque dans un temple et dans le lieu le plus sur et le plus
respectable de ce temple c'est a dire dans le sanctuaire; ces
marques d'autorité n'étoient dans les premiers tems
que des batons et des rameaux, ces temples que des cabannes, et
les sanctuaires qu'une corbeille ou un coffre. C'est ce que toute
l'antiquité nous apprend, et nous confirme. Les Japonnois(14) dans les festes de l'ancien
etat du genre humain quils conservent encore presentent sur la
scene tous ces signes [43] rustiques de la primitive autorité.
Personne n'ignore la fabuleuse histoire de la verge d'Aaron;
elle est sortie de la même source, deposée dans le
sanctuaire et dans l'arche elle n'avoit été primitivement
que le septre du Dieu monarque, mais elle devint chez les hebreux
le signe du supreme ministere de la famille de Levi, par ce que
dans le gouvernement théocratique, les pretres en ayant
été les ministres naturels, en sont devenus bientost
les vrais souverains comme nous le verrons par la suite.
Le code des loix civiles religieuses ne dut point non plus
être entre les mains d'un magistrat particulier, il falut
encore le deposer au sanctuaire, et ce fut a ce lieu sacré
qu'il falût avoir recours pour les connoitre et pour s'instruire
de ses devoirs. C'est un usage dont l'antiquité payenne
et celle des hébreux nous montrent une infinité
de temoignage. Tous les temples avoient une corbeille, un coffre,
ou une arche ou les sacrés dépots de l'autorité
de la legislation étoient conservés avec une religion
qui s'etoit changée chez la plus part des peuples en une
superstition déplorable; on etoit parvenu, en confondant
les loix avec le Dieu legislateur, a n'oser regarder tous les
signes instructifs sans crainte de mourir et d'etre exterminé.
Dans ces festes payennes [44] qui portoient le nom de festes(15) de la legislation
l'objet principal de tout le ceremonial etoit devenu un secret
et lon y faisoit au peuple un mistere de ses propres devoirs.
Ce qu'il y avoit de plus caché dans les festes D'Isis,
de Ceres, de Cibelle, dans les misteres de Samothrace des Etrusques
&c, avoit eu primitivement pour objet d'apprendre a tous les
hommes a bien vivre(16)
pour parvenir a une heureuse fin de les instruire sur l'ordre
et le sujet des festes et de les engager au travail, et a l'industrie.
Toutes ces utiles leçons furent reservées par la
suite pour un petit nombre d'initiés seulement auxquels
après de grandes preparations et de fortes épreuves
on faisoit promettre par d'afreux sermens de n'en rien reveler
au vulgaire, tant il est vrai que les pretres qui ont eté
etablis pour conduire l'homme dans le bon chemin ont apprehendé
en tout temps quil ne le connut et quil ny marchat. [45]
De ce que la nature de la Theocratie exigea necessairement
que le depot des loix gardé dans le sanctuaire parut emané
de Dieu même, et quil avoit été le legislateur
des hommes comme il en etoit le monarque, il falut par la suite
du temps avoir recours au mensonge et a l'imposture pour imaginer
de quel façon les loix etoient parvenues sur la terre.
Il falut supposer des revelations surnaturelles et merveilleuses
pour faire descendre ces loix du haut du ciel, pour les faire
proner et pour les faire même ecrire par la divinité,
par des Dieux, et par des Deesses; il falut en aller chercher
l'origine sur des montagnes enflammées; dans des deserts,
dans des cavernes et des forets solitaires, tandis quelles etoient
gravées dans le coeur du genre humain, et que la raison
publique des sociétés en avoit été
la veritable source. Par ces affreux mensonges, on a ravi a l'homme
l'honneur de ces loix si belles et si simples qu'il avoit faites
primitivement; par la on a affoibli le ressort et la dignité
de sa raison, en lui faisant faussement accroire quil netoit point
capable de se conduire, lorsque c'est le privilege et l'objet
de ce don si sublime [46] et presque divin que l'homme seul sur
la terre a reçu de son createur(17).
Si l'imposture a toujours été cherché
l'origine des loix dans les deserts on sent aisement quelle la
fait pour mentir avec plus de sureté. Cette conduite qui
devoit etre si suspecte, l'etoit cependant d'autant moins alors
quelle avoit rapport a quelquautres prejugés qui tiroient
aussi leurs sources des anciennes impressions des malheurs du
monde. Comme on avoit attribué tous ces maux la descente
et a la presence du grand juge, on en avoit conclu par la suite
que ce grand juge etoit si redoutable et si terrible quil ne pouvoit
se montrer sans absorber l'univers. Ce fut donc toujours derriere
un voile sombre, dans des nuages obscures et dans des deserts
ecartés quil falut le faire descendre quand on feignit
quil venoit pour donner des loix et pour faire du bien aux hommes.
Voila quelle etoit la [47] cause dans ces tems de mensonge de
la docile imbecilité des mortels; c'est de la qu'est sortie
cette autre opinion de l'antiquité payenne et judaique
qu'on ne pouvoit voir Dieu sans mourir. Le Dogme de l'apparition
du grand juge et le dogme de la fin du monde etant deux dogmes
inseparables, l'homme devoit croire sa ruine certaine et prochaine
quand son imagination avoit vu cet être redoutable. Dieu
etant le monarque des hommes et le monarque invisible ne pouvant
leur commander d'une façon directe, il falut bien dans
les theocraties, imaginer des moyens pour apprendre a connoitre
ses ordres et ses volontés; une absurde convention établi
donc des signes sur la terre et dans le ciel. Les hebreux allerent
consulter L'urim et le Thummin qui etoient douze
pierres precieuses quils appelloient lumiere et perfection. Les
Egiptiens avoient un oracle semblable quils nommoient verité;
Elian, Varron, Diodore nous parlent de cet oracle egiptien : chaque
nation eut le sien; on vit paroitre une foule de devins, de prophetes;
on vit paroitre les augures, les aruspices, et une multitude de
divinations et de révélations de toute espece. En
police comme en religion, l'homme ne consulta plus sa raison.
Il crut toujours que sa conduite et ses demarches devoient avoir
pour guide une revelation directe de son Dieu monarque et comme
les prêtres en etoient les organnes toutes les nations du
monde se rendirent leurs esclaves leurs victimes et leurs dupes.
Quoi quait pu faire l'imposture pour [48] deguiser la veritable
origine des loix comme elle est sujette a cause de son ignorance
naturelle a suivre les prejugés reçus même
en en inventant de nouveaux elle n'a pu totalement effacer par
ses fables les anciens traits de la vérité. Nous
avons vu que le sujet et l'objet des premieres loix et des premiers
sentimens du monde renouvellés avoient été
de reparer les maux du genre humain, de pourvoir a la subsistance
et a la multiplication de ce qui en etoit resté, de favoriser
les inventions et les inventeurs, et d'entretenir dans le coeur
des hommes la reconnoissance et la crainte, en leur retraçant
souvent les anciens phenomenes de la destruction du monde. Un
code de loix fait sous de pareilles vües ne doit il pas etre
appellé le code de la terre sauvée ou les institutions
du monde retiré de l'abime? Et ne serois-ce point ce titre
que nous cachoit celui de Code mosaique que portent les loix des
hebreux? Un tel titre devoit signiffier dans la langue egiptienne
Code de la terre sauvé des eaux. Quelle multitude d'autorité
je vois dans les ecritures mêmes des hebreux, dans leurs
festes, dans leurs usages et dans toutes leurs traditions qui
me portent a changer ce soupçon un une certitude parfaite(18) . [49]
C'est de cette epithete personniffié(19) qui avoit été donné
aux loix aux festes et aux hymnes primitives de l'Eglise quont
été faits des musées et des Moise admirables
et grands legislateurs, poetes sublimes qui avoient chantés
l'origine du monde: c'est de la que sont sorti tous ces anciens
personnages qui furent comme Moise exposé sur les eaux
des leurs naissance. Tout le plan de l'histoire nationnale des
hebreux marche presque toujours sur les sombres vestiges des anciens
évenemens naturels du monde; c'est après des maux
et des souffrances sans nombre que leur loi leur est donnée
sur le mont Sina au milieu de toute la nature émue. [50]
L'Egipte, cette terre d'angoisses, ou ils avoient demeurés
si longtemps a été presque exterminée par
le feu et par les eaux par les tenebres, par la peste, par la
famine, et par tous les fléaux apocaliptiques. Les hebreux
eux mêmes, avant d'entrer dans ce chetif pays quils appelloient
leur terre promise, avoient pendant quarante années
souffert dans les deserts des miseres infinies qui renouvellerent
leur race, ensorte que tous ceux qui avoient vû leur ancienne
demeure, n'habiterent point dans la nouvelle. On les voit tous
successivement detruit dans une terre aride et sauvage par des
embrasemens, par des gouffres, par des géans, par des dragons,
par la faim et par la soif. On les voit toujours errans toujours
crians et gemissans a l'occasion des nouveaux fléaux et
des nouvelles calamités. Qui pourroient, dans un tel tableau,
méconnoitre l'ancien etat du genre humain et l'histoire
corrompue du passage de l'ancien monde au nouveau que les hebreux
se sont appropriés, et dont ils ont pretendus faire les
anecdotes particulieres d'une portion de leur merveilleuse histoire?
Je ne peux suivre icy cette immense et interessante carriere;
on doit seulement remarquer encore que l'histoire de leur misere
et de leur fameux passage de l'egipte dans la terre promise, precede
immediattement chez eux, celle de leur temps theocratiques, ainsi
que les anciens malheurs du monde precedent les theocraties auxquelles
ils donnerent occasion. [51]
§ 10e.
Suite du même sujet
On vient de voir quelles ont été en partie les
erreurs morales et historiques qui sont sorties du depot des loix
confié aux prestres comme officiers et ministres du Roi
grand juge, il en est sorti d'aussi absurde et d'aussi deplorables
du ceremonial theocratique. Il y a quelqu'aparence que dans les
premiers tems les sociétés n'avoient point d'autres
charges et d'autres tributs a payer a l'être Supprême
que de lui presenter a chaque saison les premices des biens de
la terre que l'on tenoit de sa main bien faisante. Cet hommage
etoit plustost un acte exterieur de reconnoissance, qu'un tribut
civil et réel dont le souverain dispensateur de tout na
pas besoin. Mais il n'en fut plus de même lorsque d'un être
universel on en eut fait un Roi particulier. Il lui falut une
maison, des officiers, des ministres et des revenus pour les entretenir.
Le peuple porta [52] donc dans son temple les dixmes de ses biens,
de ses terres, de ses troupeaux, il savait qu'il tenoit tout de
son divin Roi; que l'on juge de la ferveur avec laquelle chacun
vint offrir tout ce qui pouvoit contribuer a l'eclat et a la magnifficence
de son monarque. On vint jusqu'a s'offrir soit même sa famille
et ses enfans. On crut pouvoir, sans se deshonorer, se reconnoitre
esclave, de celui de qui nous tenons notre Liberté; et
l'homme ne se rendit par la que le sujet et l'esclave de ses ministres
hipocrites. Les prêtres, devorerent seuls tous les dons,
partageant entr'eux les dixmes de l'invisible souverain. Le regne
du ciel les rendit maitre du regne de la terre, et leur cupidité
croissant a raison de la simplicité des peuples, ils ne
cesserent plus de tendre des pieges a la piété genereuse.
Pour la forme et la descence, ils eurent le soin cependant
d'exposer les dons du peuple devant le sanctuaire, d'egorger devant
le Dieu monarque les animaux qui lui étoient offert, d'en
repandre le sang en sa presence; d'en bruler et d'en rotir une
partie a son intention(20)
. Mais ce ridicule [53] et barbare usage qui diminuoit peu la
portion sacerdotale, ne servit qu'a en familiariser l'ordre avec
le sang. Les pretres devinrent d'impitoyables bouchers, et les
temples se changerent en lieux de carnage ou le sang humain en
mil endroit de l'univers fut preferé a celui des animaux
et ruissela pendant des miliers d'années.
Il n'est pas besion de rappeller ici les vestiges de tous
ces usages successifs. Les romains, les grecs, les hebreux, les
egiptiens, les chinois avoient tous conservé le souvenir
des temps primitifs, ou les temples n'avoient point été
ensanglantés, et ou l'on ne presentoit a l'être Supprême
que les premices des biens et des fruits de la terre. De tous
les peuples du monde, il n'en est pas non plus un seul qui ne
nous ait montré l'affreux spectacle des victimes humaines:
barbarie inconsevable qui n'auroit jamais pu s'introduire sur
la terre si l'on ne s'etoit point auparavant familiarisé
avec le sang des animaux pour en couvrir la table du grand juge.
Comme on s'imagina que Dieu aimoit le sang, on chercha donc a
lui offrir celui qui etoit le plus precieux, et cette atroce façon
de [54] penser qu'il faut du sang a la divinité pour l'appaiser
et le satisfaire fait encore la base des misteres du christianisme
quelle horreur! (21)
Les Dixmes qui etoient le tribut de la royauté(22) du grand juge ne servirent donc qu'a nourir
et entretenir l'orgueil du sacerdoce elles devinrent son bien
de droit divin.
Comme sous un tel gouvernement tout religieux et tout mistique,
les fautes secrettes et jusquaux souillures les plus legeres(23) etoient des fautes civiles
on en etendit le cas a l'infini, des amandes sans nombres et de
nouvelles victimes augmenterent les tresors et l'abbondance des
autels du grand [55] juge c'est a dire la table de ses ministres.
Je ne maresterai point aux meubles, aux ustenciles, aux chars,
aux boucliers(24), aux
armes et aux troupeaux entiers de beufs et de chevaux que toute
l'antiquité avoit consacrés a ses Dieux. Toutes
ces choses avoient été dans les Theocratie anciennes
les equipages et les domaines du monarque invisible, mais passons
a la plus funeste de toutes les suites qu'eut le gouvernemens
theocratique. [56]
§ 11e.
Les Theocraties produisent l'idolatrie
Il est si dificile a l'homme de concevoir un être aussi
grand, aussi immense, et neanmoins invisible, comme est l'Etre
Suprême, sans s'aider de quelques idées et de quelques
comparaisons grossieres et charnelles, qu'il falut necessairement
dans la Theocratie en venir a sa representation. Il étoit
alors bien plus souvent question de l'Etre Suprême quil
ne l'est aujourd'hui, puisqu'independamment de sa qualité
de Dieu, il étoit Roi encore. Tous les actes de la police,
comme tous les actes de la religion ne parloient que de lui. On
trouvoit ses ordres et ses arrets partout. On suivoit ses loix,
on lui payoit tribut, on voyoit ses officiers, son palais, et
presque sa place, elle fut donc bien tost remplie.
Les uns y mirent une pierre brute, et les autres une pierre
sculptée. Ceux cy, l'image [57] du soleil, ceux la, celle
de la lune. Un très grand nombre de nations y exposerent
un boeuf, une chevre, un chien, un chat; et ces signes representatifs
du Dieu monarque furent chargés de tous les attributs simboliques
des qualités d'un Dieu et d'un Roi. Ils furent décorés
de tous les titres sublimes qui convenoient a celui dont ils étoient
les emblemes. Ce fut devant eux qu'on adressa a l'être Suprême
des prieres et des louanges, qu'on exerça tous les actes
de la police, de la religion et du ceremonial, et ce fut enfin
devant ces representations qu'on vint se prosterner dans les temps
de disgrace et de calamités. On croit deja sans doute que
c'est la l'idolatrie, non, ce ne l'est pas encore c'en est la
porte fatale.
Je n'adopte point le sentiment affreux que les hommes sont
devenus idolatres de plein gré et de desein premedité,
et quils ayent été capable d'en avoir conçu
et exécuté le projet, en haine de l'Etre Supprême
et des justes (comme le pretendent Cumberland et quelques autres).
Jamais les hommes ne l'ont hai. Jamais dans leurs erreurs même
ils n'ont entierement méconnu son existence et son unité.
Ce n'est point non plus par saut rapide qu'ils ont passé
de l'adoration du createur a l'adoration de la creature. Ils sont
devenus idolatres sans le savoir et sans vouloir l'etre, comme
ils sont ensuite tombés dans l'esclavage sans avoir eu
jamais [58] dessein de se rendre esclave: les hommes se sont insensiblement
trouvés dans ces deux precipices par le progrès
insensible qu'a fait l'ignorance, par l'oubli du passé,
par la trop grand appareil du culte exterieur par la negligence
des instructions qu'on devoit leur donner mais qui etoient degenerées
avec tout l'ordre sacerdotal devenu presqu'aussi ignorant que
le peuple, plus avare que lui, et plus interessé a voir
multiplié les tributs, les victimes et les dons, avec les
emblêmes multipliés du Dieu monarque. C'est ainsi
que longtemps après d'autres siecles d'ignorance et d'avarice
ont vû multiplier les saints.
Nous devons donc très religieusement soupçonner
que chaque nation s'etant rendu son Dieu monarque sensible, plus
par simplicité que par des vuës idolatres, se conduire
encore pendant quelque temps vis a vis de son embleme avec une
circonspection religieuse et intelligente. C'etoit moins Dieu
qu'on avoit voulu representer que le monarque, c'est ainsi que
nos tribunaux ont toujours devant leurs yeux le portrait de [59]
leur souverain qui rappelle a chaque instant par sa ressemblance
et les ornemens de sa royauté le veritable souverain quon
ne voit pas, mais qu'on sçait exister, demeurer en tel
palais et dont on pourra s'approcher quand on voudra lui demander
justice. Ce tableau ne peut jamais nous tromper et n'est qu'un
objet commemoratif. Tel etoit sans doute le dessein de nos peres;
et s'ils se tromperent c'est qu'il ne leur fut pas aussi facile
de peindre la divinité qu'a nous de peindre un mortel.
Quels rapports purent avoir avec un Dieu regnant toutes les differentes
éfigies qu'on en pût faire? Ce ne pût etre
qu'un rapport imaginaire et de pure convention(25) toujours prest par consequent a degrader
le Dieu et le monarque sitost quon n'y joindroit plus une instruction
et une explication comme dans le commencement et par la culte
et la police [60] de simples qu'ils avoient été;
devinrent figurés et allegoriques; par la le pretre vit
accroitre la necessité de son état et les besoins
que l'on eut de son ministere. Il se forma des lors une science
nouvelle et bizarre qui fut particuliere au sacerdoce. Plus il
devoit etre ouvert et sincere devant le peuple plus il devint
caché et misterieux. Les pretres s'imaginerent qu'ils alloient
faire respecter la religion par son obscurité; ils l'eteignirent
tout a fait. Au lieu de devoiler la divinité que les hommes
cherchoient sincerement, ils les rendirent idolatres en conservant
pour eux seuls le sens et l'interpretation de tous les emblemes,
de toutes les allegories, et de tous les simboles qu'ils multiplierent
bientot eux même. C'est de la que sortit une langue theologique
et barbare, une écriture sacrée et tout l'appareil
hierogliphique qui fut toujours inaccessible au vulgaire, et c'est
depuis ces temps que les prestres regardent comme leur bien et
comme leur propriété, le depot de la religion des
hommes, et qu'ils pretendent tenir, de droit divin, un ministere
public qui ne leur est que commis et confié. Le genre humain
amené a pas lents et insensibles au point de ne plus connoitre
son Dieu et son monarque ne fit plus ensuite que des chutes precipitées.
Si toutes les differentes nations eussent au moins pris pour signes
de la divinité regnante le même objet et le même
simbole, [61] l'unité du culte quoique degeneré
auroit pu se conserver encore sur la terre, mais comme nous avons
dit les uns prirent une chose et les autres une autre, l'etre
Supprême, sous la figure du soleil, de la lune, d'une pierre,
d'une statue, d'un beuf &c se vit adoré par tout sans
n'etre plus le même; chaque nation s'habitua a considerer
son embleme comme l'embleme le plus veritable et le plus sain
de la divinité; chaque nation y vit ensuite le vrai Dieu
et le veritable monarque, et tous les emblêmes étant
diferens, comment se seroient-elles en effet imaginé quelles
n'avoient toutes que le même Dieu et qu'il etoit par tout
le même (26)[.] L'unité
des nations fut donc rompue, la religion generale etoit eteinte,
un fanatisme generale prit sa place, et dans chaque contrée
il eut son etendard particulier; chacun regarda son dieu et son
Roi comme le seul et le veritable; chacun crut posseder la vraie
religion de ses peres chaque nation crut etre [62] la seule religieuse
et cherie de l'Etre Suprême; du souvenir de l'ancienne unité
il ne resta qu'une fatale impression qui porta chaque peuple a
aspirer a la monarchie universelle par ce quelle est reellement
due a l'etre suppreme que chaque peuple regardoit comme son monarque
sous des formes et des noms diferens dans le langage des prêtres
le Dieu dont-ils etoient les ministres, fut l'ennemi jaloux de
tous les Dieux voisins; bientot toutes les autres nations furent
reputées etrangeres, et les hommes devinrent enfin par
naissance, par etat et par religion ennemis declarés les
uns des autres. Telle est la source universelle de tous les egaremens
des hommes et de toutes les calamités sanglantes qui ont
desolé l'univers sous le voile sacré de la religion
(27). [63]
C'est une recherche des plus curieuse et des plus instructive
de fouiller dans l'antiquité et la religion de tous les
peuples pour y examiner les tournures singulières et recherches
qu'il falloit prendre alors pour accorder avec les nouveaux prejugés
les anciens dogmes du grand juge, du jugement dernier et de la
vie future, dogme puissant qui même en se corrompant ne
s'eteignirent jamais.
Pour accorder l'invisibilité du grand juge que la saine
raison admettoit toujours avec son emblême visible, on relegua
dans le sanctuaire ces idoles muettes et stupides, on en rendit
les abords terribles et difficiles au vulgaire; on cacha jusqu'a
leurs noms, bientost le préjugé s'imagina qu'on
ne pouvoit les prononcer sans mourir.
Pour accorder le ceremonial avec l'ancienne attente du grand
juge qui suivant l'idée qu'on s'en étoit faite,
devoit arriver a la fin de tous les periodes astronomiques et
astrologiques, on y imagina des descentes invisibles du grand
Juge dans le sanctuaire a la fin des années et autres revolutions
periodiques; on fit sortir de son temple son emblême pour
le promener une fois par an ou une fois par siecle et pour le
montrer aux peuples derriere des voiles dans une obscurité
artificielle [64] ou environné d'attributs effrayans(28) .
Pour accorder l'immaterialité de l'etre Suprême
avec la grossiereté du simbole dans lequel on pretendoit
quil residoit ou qu'il venoit resider en certain temps, on inventa
des metamorphoses, des metempsicoses, des incarnations, et des
alliances mistiques aussi absurdes qu'impies d'un Dieu avec des
matieres grossieres et bientost avec des animaux des hommes et
des femmes.
Comme l'ignorance ne tarda pas a confondre tous les usages
religieux avec les usages commemoratifs qui faisoient une partie
de la religion, et que ces representations toutes simboliques
aussi, etoient reglées par les mêmes periodes qui
regloient les usages qui avoient rapport aux dogmes sacrés,
tous les diferens simboles de ces commemorations de l'histoire
de la nature se changerent insensiblement en personnage illustres
et fameux, auxquels il etoit arrivé de très grandes
avantures melées de biens et de maux [65] de grandeur et
de misere et les anecdotes de la ruine et du retablissement du
monde devinrent leur legendes; l'interet que prit le genre humain
au sort de ces emblemes du grand juge fit que comme les uns et
les autres paroissoient et disparoissoient dans les mêmes
temps, on crut quils etoient les mêmes quils avoient rapport
au même objet, on les divinisa. Par cette nouvelle méprise
la vie du grand juge se trouva ornée de tous les details
historiques des festes commemoratives. Ce fut le soleil eteint
et ranimé que lon adora; ce fut le monde detruit et retabli
qui devint l'objet du culte des Osiris des Atys des Bachus des
Adonis &c. et l'on s'imagina que ces Dieux étant autrefois
venus sur la terre pour faire du bien aux mortels, et pour leur
donner des loix y avoient eprouvé de grandes traverses,
quils avoient succombés sous des ennemis puissans, mais
qu'apres leur mort qui avoit été cruelle ils étoient
tous glorieusement ressucité. Par la la fole antiquité
se prolongeant de plus en plus dans l'erreur prepara pour les
siecles avenir une nouvelle idolatrie, comme les usages d'où
sortoient [66] toutes ces absurdités avoient eu primitivement
pour objet la commemoration du passé et de servir d'instruction
pour le futur on crut, dans ces histoires et dans ces cultes defigurés
y voir aussi les evenemens da l'avenir, les traverses et les grandeurs
des chimeriques personnages qui prirent dans l'esprit des peuples
la place de l'ancien grand juge qu'on avoit attendu, on attendit
donc de nouveaux Oziris, de nouveaux Adonis et d'autres personnages
qui devoient avoir le même sort que les anciens et eprouver
tous les maux et tous les biens qu'avoient deja eprouvé
les premiers. Chaque nation eut ainsi son attente particuliere
et s'etant appretée aux premiers signes du ciel a se porter
vers un nouveau fanatisme et vers de plus grandes extravagances(29) elles n'eurent pas longtems
a attendre pour se livrer a leur folie.
§ 12.
Abus politiques du gouvernement théocratique.
Par l'affreux cahos dans lequel se plongea la religion primitive
du genre humain, on peu juger de tous les desordres dont la police
et l'administration civile furent aussi defigurés dans
le gouvernement theocratique. Le choix qu'en avoient fait les
hommes les rendit idolatres il fut aussi la cause qui les rendit
esclaves.
Tout grand et tout sublime que parroisse un gouvernement qui
veut se modeler sur le regne du ciel, ou qui croit devoir se conduire
comme s'il l'etoit reellement, il ne peut neanmoins avoir qu'un
funeste succès sur la terre, et un edifice politique construit
icy bas sur une telle speculation a du necessairement s'ecrouler
et produire les plus grands maux.
Le dessein des premiers hommes avoit été cependant
de se rendre libres et heureux comme le sont, ou comme le seront
les habitans du ciel, et il y a quelqu'apparence quils ont approché
de cette felicité dans les premiers temps de leur theocratie,
puisqu'ils ont par la suite toujours chanté cette epoque
comme celle de l'age d'or et du regne de la justice. Chacun etoit
libre dans israel, dit aussi l'ecriture, en parlant des premiers
tems de la Theocratie judaique; chacun faisoit ce qui lui [69]
plaisoit et vivoit alors dans l'independance. Si ces temps merveilleux
ont existé, ce doit etre dans le commencement de cet age
mistique lorsque le genre humain encore affecté du souvenir
des malheurs du monde, etoit dans toute la ferveur de la morale
et de la religion, et dans l'heroisme du regne théocratique;
mais cette felicité et cette justice n'ont du etre que
passagers, par ce que la ferveur et l'heroisme qui seuls pouvoient
soutenir le surnaturel d'un tel gouvernement sont des vertus passageres
et des saillies religieuses qui ne peuvent avoir de durée
sur la terre. Si la Theocratie celeste doit etre un jour un état
constant de liberté, de justice et de beatitude, il n'en
est pas de même d'une Theocratie terrestre, ou le peuple
ne peut qu'abuser de sa liberté, et ou ceux qui commandent
ne peuvent que abuser de leur pouvoir; ainsi il est vraisemblable
que ce gouvernement s'est promptement corrompu par ces deux excès,
les peuples ont pu changer la liberté qu'ils avoient en
vüe, en brigandage et en une vie errante et tout a fait sauvage(30) et les chefs des peuples
en [70] ont pu devenir les tirans les simboles qu'on avoit pris
pour representer le grand juge n'etoient rien, mais les ministres
qu'il falut leur donner etoient des hommes et non des creatures
celestes incapables d'abuser d'une administration qui leur donnoit
tout pouvoir. Comme Dieu etoit le roi et quil ny [71] avoit aucun
pacte ni aucune convention a faire avec Dieu, la Theocratie, de
son institution, devint un gouvernement despotique par sa nature
dont le grand juge etoit le sultan invisible et dont les pretres
etoient les vizirs et les ministres c'est adire les despotes reels.
Ce fut là le vice essentiel de la Theocratie et celui qui
prepara les voyes au despotisme oriental et a la servitude qui
en fut la suite; sources auxquelles nous n'aurions pu amener le
lecteur, si, avant que de lui parler des abus politiques des Theocraties,
nous n'eussions commencé, par les abus religieux, a lui
faire connoitre la veritable origine de toutes les erreurs humaines.
Nous devons penser que les premiers ages de toutes les theocraties
ne se sont point senti des abus politiques de ce gouvernement;
nous pouvons le croire daprès le souvenir des nations;
les ministres visibles ont été dignes de leur maitre
invisible pendant un certain tems. Mais jusqu'au milieu des abus
et de la servitude qui regne prèsque par toute la terre,
on voit encore les hommes universellement soumis. Ce doit être
une preuve que les ministres ont enfin abusé de leur puissance
avant que les hommes ayent abusés de leur liberté.
Par le bien que les prestres ont pu faire dabord, on s'est
habitué a reconnoitre en eux le pouvoir divin et Suprême.
On s'est habitué a leur obeir; on s'est [72] soumis a leurs
oracles et a leurs revelations et par la suitte on a cru ne devoir
point resister a ces organes de la divinité tels maux et
tels changemens quils ayent pu faire, prevenu que cetoit un Dieu
qui parloit, que cetoit un souverain immuable qui commandoit on
se reconnut son esclave, on avoua son néant et son indignité
et l'on nosa point sonder ses decrets. L'injustice en fin colora
ses noirs projets des vües dune providence impenetrable;
et par cent interpretations devotes et mistiques, les malheureux
humains chercherent la solution des procedés illégitimes,
dont, chaque jour, ils étoient les victimes. Ce sont encore
la aujourd hui les sentimens et les dispositions de tous les peuples
orientaux. Ils pensent que les souverains ont de droit divin,
le pouvoir de faire le bien et le mal et quil ne doivent trouver
rien d'impossible dans lexecution de leurs volontés.
Le gouvernement theocratique devenu despotique a l'abri des
sacrés prejugés des hommes, couvrit la terre de
tirrans. Les prestres seuls furent les souverains du monde, et
rien ne leur resistant, ils disposerent des biens de l'honneur
et de la vie des hommes(31)
. Ils en vinrent a ce comble d'impieté [73] et d'insolence,
de couvrir jusqua leur debauches même du manteau de la divinité;
c'est d'eux que sortit une nouvelle race de creature qui ne connurent
d'autre pere que Dieu, que le ciel, que le soleil, et que les
Dieux et d'autres meres que les miserables victimes ou que les
coupables associés de lincontinence sacerdotale. Les hommes
alors virent des demis Dieux et des heros qui devinrent encore
l'objet d'une adoration criminelle et dun culte nouveau, qui habitua
les mortels a se faire des dieux mortels et a mettre au rang de
la divinité des Rois, des legislateurs, des conquerans
et des monstres de vices, d'indignes imposteurs et de miserables
fanatiques, qui se sont joué du genre humain, quils ont
deshonoré et de l'Etre Suprême dont ils ont de plus
en plus avili le nom sur la terre.
Je n'aurai point recours a l'histoire pour detailler ici des
faits qui ne sont que trop connus j'augmenterois lhorreur dun
tableau sur lequel je tire volontiers le voile pour rechercher
quels ont été les remedes auxquels le genre humain
poussé a bout fut enfin obligé davoir recours, pour
se mettre a l'abri des tirranies sacrées et de tous les
maux qui desoloient la société. [74]
§ 13e.
Les Theocraties produisent le despotisme
Fatigués de l'insuportable joug que imposoient les
ministres du Roi Theocratique les hommes chercherent un autre
gouvernement. Ils separerent presque tous le sacerdoce d'avec
l'empire; ils laisserent aux prestres le soin de tout ce qui concernoit
la religion et mirent la police entre les mains d'une seule ou
de plusieurs personnes.
Ceux qui se donnerent des magistrats civils, formerent des
republiques, mais après la triste experience des maux qui
étoient cy devant resultés de l'administration de
plusieurs, il est vraisenblable qu'il y eut encore peu de sociétés
qui prirent le parti republiquain, qui pouvoit exposer aux mêmes
inconveniens: ainsi je ne crois pas que ce soit encore ici l'epoque
de ce genre de gouvernement comme on sortoit de la theocratie
qui dans ses speculations ne connoissoit qu'un monarque. [75]
Les hommes pleins de la même idée et toujours religieusement
affectés envers ce gouvernement, durent, dans le nouveau
choix qu'ils avoient a faire preferer celui qui avoit plus de
rapport a l'unité(32)
. Presque toutes les nations se donnerent donc des Rois: cecy
se trouve confirmé par l'état de la plus haute antiquité
qui ne connoissoit que le gouvernement d'un seul, et n'avoit aucune
idée d'une administration republicaine. Tout l'Orient est
encore aujourd'hui dans le même cas; on ne peut y comprendre
ce que c'est que nos republiques de l'Europe; et on ne les regarde
que comme des sociétés monstrueuses: prevention
qui na point d'autre principe, comme nous le verrons, que les
anciennes idées Theocratiques, qui ne se sont jamais eteintes
dans ces contrées.
Le gouvernement d'un Dieu monarque et la revolution qui lui
est arrivée se cachent, chez tous les peuples dans la nuit
des tems. Il ne nous reste que les hebreux enrichis des depouilles
de l'Egipte, ou nous puissions voir un exemple de cette imitation.
Samuel étant devenu vieux (liv. 1er des
Rois chap.7) ses deux enfans, Joel (le Dieu fort) et Abiah
(le Dieu pere) gouvernerent tiraniquement et commirent tant [76]
d'exces et de malversations que, les peuples s'étant emus,
les anciens s'assemblerent et deputerent vers Samuel pour lui
demander un Roi qui les gouvernat marchast a la teste de leurs
armées et les jugeat. Samuel alors leur representa que
ce Roi quils demandoient, leur enleveroit leurs enfans pour en
faire ses officiers, ses eunuques et ses esclaves; quil les chargeroit
de fardeaux pesans; quil faudroit labourer ses champs, faire ses
moissons, travailler a ses armes, a ses meubles, et a toutes ses
superfluités; qu'il raviroit leurs filles pour en faire
ses servantes et ses concubines; qu'il prendroit leur champs,
et leurs oliviers, leurs vignes et le meilleur de leurs biens,
pour satisfaire sa cupidité et celle de ses ministres;
que leurs troupeaux et tous leurs biens enfin seroient les siens
a l'avenir, et qu'eux mêmes seroient ses esclaves. N'importe
s'ecria le peuple; il nous faut un Roi qui marche devant nous
et que nous voyons combattre a la teste de nos armées.
Dans ce trait singulier de l'histoire des hebreux, ou nous
devons autant remarquer l'etrange tableau que Samuel y fait de
la conduite d'un Roi que l'avidité du peuple a le demander
nous devons surtout observer quil ne vint point alors dans l'esprit
de ce peuple rempli de prejugés [77] theocratiques, de
proposer un traité et des conditions a celui de leurs semblables
par lequel ils demandoient a être gouvernés, quoiqu'on
leur en fit un tableau odieux. Nous devons observer encore que
le seul changement qu'il paroissoit ardemment desirer dans son
gouvernement n'etoit dans le fond que d'avoir un embleme actif
et visible du Dieu monarque, au lieu d'un embleme insensible et
d'une arche misterieuse, qui n'empechoit pas la tirannie du sacerdoce,
qui parloit comme on vouloit le faire parler, et qui se laissoit
enlever par les ennemis(33
. Ce peuple stupide en police comme en religion, ne previt point
alors qu'en prenant un mortel pour representant de la Divinité
sans que la raison publique le soumist lui même aux communes
loix de la société; c'étoit se donner un
tiran. Il ne reflechit point que si cet homme etoit l'embleme
d'un Dieu il ne faloit point pour cela confondre l'être
Supreme avec sa fragile representation, ni agir avec [78] l'un
comme on auroit agi avec l'autre(34)
.
Cette conduite et cette erreur des hebreux furent celles de
tous les peuples. Quand ils commencerent a se donner des Rois,
ils simaginerent avoir fait une grande reforme dans leur gouvernement,
en substituant un magistrat unique et souverain aux prestres qui
les avoient mal gouverné. Neanmoins la theocratie subsista
toujours; elle devint civile après avoir été
sacrée, et la même chaine de faux principes et de
faux raisonnemens, donna naissance au despotisme (Sconotub, Seig.r
souverains) d'un seul.
Ce passage de la theocratie au despotisme a pu se faire chez
les diferens peuples du monde en divers temps; et les evenemens
qui l'ont amené ont pu être aussi differemment modifiés
et circonstanciés dans quelques contrées. Le grand
prestre de la theocratie aura pu en devenir le despote, puisque
nous connoissont divers etats de l'asie ou le souverain civil
[79] est aussi le souverain ecclesiastique. Les demi-dieux et
les heros, enfans des anciens Rois theocratiques, c'est adire,
des prestres, ont pu encore par la veneration que leur naissance
leur attiroit, et le rang quelle devoit leur donner, produire
un gouvernement moyen entre les deux, mais qui avec le temps a
du venir echouer au dernier. Toutes les anciennes annales qui
placent entre le regne des Dieux et celui des Rois, le regne des
demi-dieux et des héros, font entrevoir la justesse de
ces derniers soupçons; et les beaux faits, dont leur histoire
est remplie, font bien connoitre quels étoient de leur
tems les desordres de la police civile, et tous les maux qu'avoient
produits les abus et les faux principes des Theocraties. Que de
verités cachées dans les fables jusqu'a ce jour,
pourront être dégagées en partie de l'obscurité
qui les couvre(35) ! [80]
Nous devons soupçonner encore que ces grands changemens
dans le gouvernement des hommes ne se sont point faits partout
sans beaucoup de tumulte et de division entre les prestres détronés
les peuples et les nouveaux maitres quils se sont donnés.
La sacerdoce y voyoit la cause du Dieu monarque interessée;
l'election d'un Roi étoit en même tems vis avis des
prêtres une idolatrie et une rebellion. Que de fortes raisons
pour tourmenter le genre humain! Le sacerdoce devint donc dès
la première election des Rois l'ennemi de l'empire; et
depuis ces temps jusqu'a nos jours, l'on n'a jamais cessé
de voir ces deux dignités supprêmes toujours oposées
et toujours antipathiques lutter l'une contre l'autre, se disputer
la primauté et l'empire du monde, se donner alternativenment
des bornes et des limites idéales sur lesquelles les deux
puissances ont alternativement empiette selon quelles ont été
plus ou moins secondées et favorisées du peuple
indecis, l'un par la superstition, l'autre par le progrès
des connoissances. Ce seroit un ouvrage interessant de faire l'histoire
de la marche de ces deux puissances rivales, et d'y faire remarquer
avec soin leurs pertes et leurs succés reciproques, toujours
proportionnés aux lumières graduelles des siecles,
surtout dans [81] nos climats, ou malgré l'amas des nuages
qui ont autre fois poussés les superstitions etrangeres,
la bonté du sol les a repoussés peu a peu pour y
reproduire la raison et la sérénité.
Les hommes s'étant enfin résolus a representer
au milieu d'eux leur Dieu monarque par un homme mortel comme eux,
ne mirent point dans leurs choix d'autres précautions que
de choisir le plus beau et le plus grand. Saül surpassoit
de la teste tout israel assemblé a Maspha (liv.1er
des Rois chap.9. et 10.)
Les indiens, disent aussi nos anciens auteurs (Strabon diod.
Sic) prenoient pour Roi celui dont la taille etoit la plus haute
et la plus avantageuse: ainsi en ont agi presque tous les peuples
du monde. Ils prenoient bien plus garde aux qualités du
corps qu'a celles de l'esprit par ce quil ne sagissoit uniquement
dans ces elections primitives que de voir la divinité sous
une apparence qui repondit a l'idée qu'on se formoit d'elle;
et que, quant a la conduite du gouvernement, cetoit moins sur
le representant que sur la divinité reelle et invisible
que l'on comptoit toujours.
Les hommes s'imaginoient et croyoient encore quelle reveleroit
ses volontés a ces simboles vivans; comme ils croyoient
quelle s'étoit revelée aux simboles muets et insensibles
de pierre et de métal, et aux coffres misterieux du gouvernement
precedent. Saül ne fut pas plus tost sacré dit la
bible, que l'esprit [82] de Dieu se saisit de lui et qu'il prophetisa
dans les ceremonies du sacre des Rois, cette communication de
l'esprit d'en haut, avec le nouveau monarque est encore chez tous
les peuples un des articles essentiels de l'inauguration a la
Royauté pour changer le sujet elu en un autre homme. Il
n'est pas jusqu'aux sauvages de l'amerique (le pere Laffiteau)
dont les pretres ne soufflent aux nez des nouveaux chefs une fumée
mistique avec un camouflet en leur disant recevez l'esprit
du courage. Tant il est vrai que dans le nouveau genre de
gouvernement que les hommes embrasserent ils conserverent toujours
les prejugés théocratiques et l'ancienne idée
qu'il falloit avoir Dieu pour monarque et gouverner tout par la
revelation(36) .
Le peu de sureté et de precaution qu'ils prirent dans
ces premieres elections fait evidemment connoitre qu'ils choisirent
un representant mortel, avec les mêmes vues et avec autant
de simplicité qu'ils avoient autres fois choisi une pierre,
un beuf une chevre ou un coffre. Par cette succession ou [83]
continuation d'erreurs, on doit bien pressentir deja que les hommes
ne furent pas plus heureux. Le fond de la constitution fut toujours
le même; et malgré le mécontentement ou l'on
avoit été des prestres dans la premiere theocratie
elle ne fut pas asséz changée pour qu'ils n'eussent
point encore part a un gouvernement civil qu'alteroit sans cesse
le regne celeste, qu'on representoit sur la terre(37) . [84]
§ 14e.
Le despotisme est une Théocratie payenne
L'homme elevé à ce comble de grandeur et de
gloire d'etre regardé comme le representant de Dieu, et
de pouvoir agir; vouloir et commander aussi despotiquement succomba
bien vitte sous un fardeau qui n'est point fait pour l'homme.
Il fut incapable de garder une moderation, qui ne lui etoit prescrittes,
que par le seul sentiment de sa dignité et non pas les
loix de la raison publique. Il eut fallu qu'un tel homme rentrat
souvent en lui même, et tout ce qui l'environnoit l'en faisoit
sortir et l'en tenoit toujours éloigné. Eh! comment
un mortel alors auroit-il pu se reconnoitre? Il se vit decorer
de tous les titres dûs a l'estre Suprême, qui avoient
été cy devant portés par les Adonis, les
Oziris, et les autres emblemes de la [85] Divinité. Tout
le ceremonial dû au Dieu monarque fut rempli devant l'homme
monarque, adoré comme celui dont il etoit le representant.
Il fut, ainsi que lui, régardé comme infaillible;
tout l'univers lui dut, et il ne dut rien a l'univers: ses ordres,
ses volontés, ses caprices devinrent les arrets du ciel;
ses cruautés et ses ferocités furent regardées
comme des jugemens d'en haut, auxquels il falloit humblement et
religieusement souscrire; enfin cet emblême vivant de la
divinité surpassa en tout l'affreux tableau qu'avoit fait
Samuel aux enfans d'israel de la future conduite des Rois. Tel
a été le gouvernement de tous les souverains de
l'asie, dans tous les tems que nous connoissons. Neanmoins le
genre humain y a toujours gardé le silence; il y a toujours
souffert avec un respect idolatre et imbecile, parcequ'il s'est
imaginé, ce qu'il croit encore qu'un mortel qui represente
la divinité a comme elle, le droit et la puissance de tout
faire par cequ'il ne fait rien que par ses ordres.
Que l'on juge a present des maux qu'un tel gouvernement a
du produire sur la terre, ou plus tost que dans ces maux dont
tout le monde est instruit on reconnoisse cette longue chaine
d'erreurs [86] qui a fait naitre tous les deplorables et faux
principes avec lesquels on a voulu gouverner les hommes sur la
terre. Pour avoir toujours eu le ciel en vüe on s'est precipité
dans l'abime. Pour avoir compté sur une revelation chimerique,
au lieu de compter sur la raison, la religion et le gouvernement
sont devenus des monstres qui ont engendré l'idolatrie
et le despotisme, dont la fraternité est si étroite
qu'ils ne sont reellement qu'une seule et même chose. Ce
sont la les fruits amers qu'ont produits les sublimes idées
de la theocratie; et ce seront encore ces mêmes fruits que
produira a jamais toute administration sacrée ou civile
qui affectera le regne du ciel sur la terre.
Pour constater et suivre ces grandes verités inconnues
jusqu'a nos jours jettons un coup d'oeil sur la terre; considerons
le ceremonial et les principaux usages des etats despotiques qui
en humillient encore la plus grande partie, nous y reconnoitrons
aisement les usages et les principes de l'ancienne theocratie.
[87]
§ 15e
Les usages théocratiques se conservent chez
tous les despotes civils
Tous les Rois orientaux nous rapellent l'ancien grand juge
par leur invisibilité et par la coutume quils ont presque
tous de ne se montrer aux peuples que selon des jours et des periodes
reglés. Tous les jours l'empereur du mogol est (voyage
de Prevost tom. 37) obligé de paroitre deux fois le soir
et le matin a une fenestre qui regarde l'orient. Tous les grands
sont obligés de même de se rendre a ces heures sur
la place du palais ou il sont prosternés dans le plus grand
silence tant que le prince reste a la fenestre, et une foule de
peuple qui s'assemble alors pour voir son monarque augmente la
singularité du spectacle [88] auquel il est tellement accoutumé
que tel grand que soit le despotisme du souverain ce peuple se
souleveroît sil manquoît a la loi solemnelle. Il en
etoît de meme au Japon dans les temps ou les souverains
pontifes de cette contrée avoient toute la puissance théocratique
sur le spirituel et le temporel qui leur a été depuis
enlevée (Kempser). Le grand pontife se nomme le Dairy,
se dit fils du ciel et se pretend issu en ligne directe du sang
des Dieux qui ont autre fois régné au Japon. Dans
les temps ou il disposoit des deux glaives il étoit obligé
de se montrer tous les matins, et assis sur un thrône devant
tout le peuple assemblé. Chacun alors le considéroit
avec soin et le moindre de ses mouvemens pronostiquoit si le jour
seroit heureux ou malheureux. Selon la saison et selon les circonstances
du tems, ses mouvemens etoient encore les annonces de l'abbondance
ou de la sterilité de la paix ou de la guerre: on y voyoit
même la peste et les incendies, et comme s'il eut été
un autre Jupiter, on croyoit sans doute qu'un mouvement de ses
sourcils auroit ébranlé l'univers.
Pour moi, ce que je vois dans ces usages ridicules, ce sont
tous les anciens peuples théocratiques qui vont devant
l'emblême de l'etre Suprême [89] presenter leurs hommages
du soir du matin. Je vois les romains les grecs, et les Egiptiens
saluer les Dieux a chaque aurore. Je vois les mages et tous les
anciens adorateurs du feu, saluer et consulter tous les jour le
soleil levant sur le sort de la journée et sur les evenemens
futurs; le tout par une fuite de l'ancien Dogme de la fin du monde
et de l'arrivée du grand juge, qui faisoit craindre aux
uns que le soleil couché la veille ne se levast pas le
matin, et desirer a d'autres que le merveilleux regne du grand
juge parrut avec le soleil levant. Les habitans de lisle de Celebes
(voiag. de Prevost tom. 39) ne manquent point encore a cette ancienne
coutume d'aller adorer l'aurore et le coucher du soleil et si
pendant leurs prieres cet astre se couvre de nuages et de brouillards,
c'est un signe pour eux qu'il est irrité; ils rentrent
tristes dans leurs maisons et cherchent les moyens d'appaiser
leur idole. Ce qui leur inspire alors cette tristesse, c'est qu'ils
ont le souvenir d'un temps ou le soleil eut une grande querelle
avec le lune, d'ou sensuivirent mille maux sur la terre dans la
mer, preuve que le culte du soleil dans lisle de Celebes est un
de ces anciens abus sortis des impressions des malheurs du monde
et des usages commemoratifs. Chez les [90] hebreux qui s'adonnerent
de même a ce genre d'idolatrie, chaque semaine étoit
pour eux un periode dont il falloit marquer la fin et le commencement
par des usages assez semblables et analogues a tous ceux-la. Chez
eux le feu s'eteignoît dans les maisons et se ralumoit de
sept jours en sept jours, comme il s'eteignoit et se rallumoit
a Rome au renouvellement de l'année civille (en mars),
et chez les mexiquains au renouvellement des semaines de semaines
d'année. Tous les autres adorateurs du soleil pratiquoient
de même ces extinctions qui n'étoient autre chose
qu'un usage relatif a l'attente de la fin du monde et de l'extinction
du soleil a la fin des periodes. Chaque septieme jour chez les
hebreux, la porte du temple souvroit (Ezech. liv.1er)
et l'on chantoit allolite portas et introibit rex gloriae:
(ps. 23) preuve quils attendoient le grand juge de sept jours
en sept jours, et comme ils s'imaginoient sans doute quil venoit
resider, ces jours la plus particulierement que de coutume dans
son sanctuaire, le prince venoit l'adorer sur le seuil de cette
porte orientalle qu'on ouvroit, et la multitude a qui il etoit
defendu d'entrer se tenoit dehors on faisoit la même ceremonie
au retour de chaque lune (Ezechiel liv.1er) [91]
§ 16.
Suite du même sujet.
Les apparitions des Rois d'Ethiopie sont moins frequentes;
ils ne sortent de leur palais (Cerem relig. tom. 3) que quatre
fois l'année, et ne se montrent alors au vulgaire que derriere
un voile, car qui pourroit soutenir l'eclat d'une telle dignité
et d'un tel empereur; c'est ainsi quil prononce ses arrets ou
ses oracles, comme on voudra les appeller.
Les Ethiopiens comme tous les peuples du monde n'ont point
toujours près un homme pour representer l'être Suprême.
Plutarque nous parle d'un peuple de ces contrées qui conferoit
la dignité royale a un chien, l'honoroit comme un Dieu
et lui donnoit des hommes pour officiers et pour ministres.
Strabon, qui nous parle aussi des Ethiopiens nous dit quils
ont eu des tems ou les prestres [92] etoient leurs Rois traditions
qui designent parfaittement tous les diferens progrés du
regne theocratique; le même auteur nous en fait connoitre
ailleurs les suites en disant que de son temps l'Ethiopie etoit
gouvernée par des Rois, adorés comme des Dieux,
et que, pour entretenir la veneration des peuples, ils ne se montroient
jamais. Tous les auteurs nous ont transmis generalement la même
chose des Rois d'Assirie, de Babilone, de Perse et de Medie; il
y alloit de la vie de paroitre devant ces princes, on ne pouvoit
voir son Roi, comme on ne pouvoit voir son Dieu sans mourir; ce
n'etoit aussi qu'en certain temps que ces despotes paroissoient
il falloit alors se prosterner devant eux et les adorer.
C'etoit de même que les Apalachites habitans de la floride
adorateurs du soleil alloient quatre fois l'année en pellerinage
sur le mont Olaïmy, pour l'adorer sur cette montagne a son
avenement des quatre saisons. Ce culte étoit encore fondé
sur le souvenir des malheurs du monde. Les floridiens disoient
que le soleil ayant autre fois suspendu sa course, les eaux du
grand lac Théomy se deborderent et couvrirent toutes les
montagnes excepté le mont Olaïmy, que cet astre epargna
par ce qu'il y avoit son temple; l'objet de leur pelerinage etoit
de se rappeller que leur [93] peres s'y etoient sauvés
et refugiés, c'est pourquoi ils donnoit ces jours là
la liberté a six oiseaux et la feste finissoit par des
jeux, des danses et des processions de rameaux. C'est ainsi qu'une
fois l'année au temple de la déesse se Sirie un
homme, dit Lucien, montoit et restoit six jours sur une tour elevée
sans boire, manger, ni dormir en memoire du deluge de l'ancien
salut et des anciennes misericordes du genre humain.
Ces apparitions des Rois, ces visites et ces pelerinages reglés
chaque année par les quatre saisons ont été
des coutumes de tous les peuples. Nous avons encore en Europe
nos quatre tems avec des jeunes et des processions, mais l'on
ignore que leur origine procede des Bachanales des quatre saisons
qui dans la haute antiquité n'etoient que des festes de
deuil et de tristesse sur la fin de l'ancien monde dont la fin
de chaque saison rappelloit le souvenir, Bachanale signifie
lamentation.
Les Japonois (Kempser) ont conservé dans leurs festes
beaucoup des anciens usages ils n'usent et ne boivent alors que
des boissons communes, ils ne representent dans leurs spectacles
que des cabanes des chaumieres et se donnent en present des coquillages
sauvages pour se rappeler que leurs peres ont été
[94] autre fois dans la misere et ce quil y a de singulier c'est
que les Japonois, les anciens Caraïbes (hist. de St.
Dom. tom. 1er) de Saint Domingue et divers autres peuples
faisoient leurs pelerinages sur certaines montagnes caverneuses
et très elevées ou ils pretendoient tous que le
soleil s'etoit longtems caché lorsqu'il voulut autre fois
priver le monde de sa lumiere.
Dans le royaume de Siam, ce netoit qu'une fois l'année
que l'empereur sortoit de son serail pour se faire voir a ses
peuples. C'etoit pour les faire fuir. Il faloit alors s'eloigner
au plus vite ou se prosterner en terre pour ne le point voir.
Ce prince terrible tenoit lieu a ses peuples de ces anciens coffrets
mysterieux ou l'on pretendoit que la divinité residoit.
Dans ces festes grecques et Egiptiennes d'Isis et de Ceres et
chez les hebreux, on les portoit en procession et en triomphe
en certaines occasions, mais chez les uns il falloit fuir se cacher
et detourner les yeux, et chez les autes il n'auroit point fallu
les toucher, on eut été exterminé. Le monarque
siamois n'avoit donc été dans son origine que le
coffret redoutable et le Dieu de la theocratie; ce qui nous le
dévoile encore tout a fait, c'est que les Siamois devoient
ignorer le nom de leur prince il [95] devoit être pour eux
un mistere et si par quelque hazard ils l'eussent connu, ils ne
devoient pas le prononcer (Cerem. relg. tom. 6). Les voila donc
travestis en Siamois, ces redoutables Jehova et vejovis
(Cic. de nat. deor.) des hebreux et des romains, en divinites
cruelles, jalouses, vindicatives, auxquelles ces deux peuples,
dans la crainte quand ils y pensoient, offroient leurs victimes
et leur encens, pour n'en point recevoir de mal; ils nauroient
osé de même prononcer leurs noms qui auroient été
capables selon eux de faire rentrer la nature dans le cahos. Ce
n'etoit qu'une fois par an a Jerusalem comme a Siam, que le sanctuaire
étoit ouvert et que le renouvellement de l'année
civile rendoit visible le terrible Jehova. En ce jour quon
appelloit le jour des expiations, et que le grand prêtre
regardoit comme un jour très dangereux et très redoutable
pour lui, ce pontife entroit dans le saint des Saints, et tout
tremblent de la peur d'en mourir, il prononçoit a voix
basse pour que personne ne l'entendit le nom du Dieu de la terreur
dont ce peuple avoit fait son Roy(38)
.
Cette affreuse maxime qui transforme les Rois en des demons
dont-il faut ignorer le noms est suivie [96] dans presque toute
l'Asie. On n'y voit point le nom des Rois a la teste de leurs
ordonnances et de leurs arrrets comme en Europe (Chardin. tom.
6. chap. 11) on y lit seulement: un commandement sorti de celui
a qui l'univers doit obéir: bizarre et ridicule orgueil
qui ne peut être que tres ancien et vraisemblablement la
cause pour laquelle tous les auteurs grecs ont si peu connu les
noms des Rois de l'Orient.
L'oracle de Delphes ne prononçoit ses oracles dans
les premiers tems qu'une fois l'année seulement au jour
de la naissance d'Apollon, au printems. Chez les Japonois on s'imagine
de même encore qu'une fois l'année tous les Dieux
descendent au Japon d'une façon invisible et qu'ils vont
habiter pendant un mois dans le palais du grand pontife. Notre
dernier mois de l'année se nomme ainsi le mois de l'avent,
c'est adire le mois de l'arrivée; et au renouvellement
de la course solaire nous celebrons la naissance du messie des
Juifs, comme les Romains celebroient la feste de l'invisible Mithra,
et nous disons alors trois messes comme ces peuples sacrifioient
sur trois autels au renouvellement des siecles, usage dont l'universalité
malgré la diference des motifs qui y ont donné lieu
chez chaque peuple et dans chaque religion prouve bien que ces
fêtes et ces manifestations de Dieux de Rois ou d'oracles
au commencement ou a la fin des années n'avoient autre
fois en vue que le dogme [97] de la descente du grand juge et
du jugement dernier a la fin des periodes. Que l'on juge de l'universalité
d'erreur dans laquelle toute la terre est plongée.
§ 17e.
Suite du même sujet
Le Roy d'Arrakan ne se montre que tous les 5 ans dit Gauthier
Schouten, a la pleine lune du dernier mois de l'année solaire;
c'est le seul tems ou il soit permis de le regarder. Nous avons
vu ailleurs que ce sont les Rois qui sont obligés a faire
ces apparitions, icy c'est tout le peuple du royaume que la loi
oblige de se rendre a la capitale (voy. de Prev. tom. 42) pour
y reconnoitre son monarque, ce qui y attire une foule inombrable
comme a la paques annuelle de Jerusalem, le Roy [98] se montre
avec une magnificience extrême et dans un appareil sans
égal et ces grands jours se passent en spectacles, jeux
dances et concerts; ce ne sont pas des jours de terreur comme
chez les autres peuples, ce sont des jours d'allegresse et de
plaisir comme aux saturnales que les romains célébroient
au renouvellement de l'année solaire (en x.bre
et en mars), et de leur année civile: nous verrons ailleurs
quelles sont les raisons pour lesquelles la même ceremonie
est un objet de terreur chez les uns et d'allegresse chez les
autres.
Les anciens ont connu aussi ces periodes de cinq années.
Les romains faisoient alors des lustrations et des expiations
generales qui donnerent a la cinquieme année le nom de
lustre et l'epithete de lustrales. Cetoit aussi le tems
ou l'on faisoit le denombrement des citoyens et ou l'on renouvelloit
les baux et les marchez(39)
.
Les jeux olimpiques se celebroient en grece après la
quatrieme année revolue; les jeux pitoniques tous les cinq
ans, les jeux Pithiens tous les 7 ans et les jeux Neméens
tous les 3 ans d'abord et ensuite tous les cinq ans. Tous ces
[99] jeux et ces festes religieuses y attiroient un concours infini.
Toutes les hostilités cessoient par ce qu'il falloit que
tout le monde se reunît alors pour celebrer les grands exploits
des Dieux, les titans terrassés la defaite du serpent Pithon
et une infinité d'autres anecdotes allegoriques qui etoient
toutes commemoratives des anciens evenemens de la nature lors
de la destruction et du retablissement du monde.
Tous les trois ans les hebreux avoient aussi des usages qui
ne pouvoient proceder que de la même source; ils avoient
des annonces a faire et une dixme extraordinaire a payer qu'on
devoit distribuer aux levites, aux etrangers, aux pauvres, et
aux orphelins. En consideration de ces bonnes actions, on prioit
le seigneur de benir son peuple et la terre qu'il lui avoit donné
(Deutheronome chap. 26).
L'universalité de ces festes et de ces usages periodiques
nous presentent icy le lieu de parler aussi des jubilés
sabatiques, des hebreux, qui n'avoient eu de même primitivement
pour objet que l'attente et l'apparition du grand juge a la fin
des periodes septennaires. On appelloit la septieme [100] année
et la septieme semaine d'année le sabat de la terre et
comme ils interpreterent le mot Sabat repos ils
s'imaginerent que cetoit là la raison pour laquelle ils
laissoient la terre sans culture, ne semoient point les champs,
ne tailloient point la vigne, ne foisoient même aucune moisson
n'y recolte de ce que la terre produisoit d'elle même. Ces
années etoient appellées jubilé qui signifie
corne de bellier, par ce que pour l'annoncer au peuple
sept prêtres sonnoient avec sept trompettes le dix du mois
tisry, ce jour des expiations ou il falloit affliger son ame,
et que le grand prêtre entroit dans le sanctuaire pour y
prononcer Jehova.
Nous n'avons aucunes interpretes qui ait pu jusqua present
nous expliquer des usages si etranges, qui doivent entrainer tant
d'inconvenients pour les sociétés. M. Prideaux avoue
que ces jubilés, et ces semaines sabbatiques n'eclaircissent
aucun passage de l'ecriture et que ce joug pesant attira neanmoins
sur les israelites de grandes punitions par cequils manquerent
presque toujours a cette loi. Tout supertitieux qu'etoit ce peuple
il ne setoit jamais fié aux promesses de son Dieu qui lui
[101] avoit dit: ne craignez point de mourir de faim cette
année: je repandrai ma benediction sur la sixieme, pour
quelle vous donne autant de fruit que trois autres. Une si
belle promesse ne pût l'empecher de labourer la terre et
de faire ses vendanges. Aussi attribuat-il toutes les calamités
qu'il souffrit au manque de confiance de ses peres dans la parole
du Seigneur(40). Si nous
navions donc pour eclaircir ces usages singuliers, que les hebreux,
nous ne pourions jamais y parvenir. Ils ignorent entierement l'objet
particulier de chaque feste, comme ils ignoroient l'objet general
de leur religion et de leur culte. Ils croyoient tout savoir en
disant que cetoit une loi de Moise faitte pour accorder le repos
a la terre; ils pouvoient juger cependant par leur ecriture même
que la distinction des septiemes années et les usages qui
y etoient attachés devoient être plus anciens que
leur Moïse et quils avoient été rependu dans
l'orient plus de deux cent soixante ans avant la loi du levitique,
puisque la bible leur montroit Jacob qui le louoit chez Laban
de sept ans en sept ans pour epouser ses filles après l'avoir
servi, usage que le levitique [102] ni Moïse n'ont donc point
introduits.
Puisque les hebreux nous manquent, ce serons icy les mexiquains
que nous consulterons sur cet abbandon total qu'il falloit faire
pendant les jubilés de toutes les choses de la terre. Ce
peuple s'attendoit a la fin du monde, a la fin de chaque siecle,
qui n'étoit que de cinquante année, par ce qu'il
etoit composé d'une semaine complette de semaines d'années.
En consequence de cette attente, le dernier jour du siecle expirant
etoit un jour de deuil et de penitence on eteignoit le feu sacré
dans les temples; le feu domestique dans toutes les maisons; après
avoir cassé les meubles et les ustanciles de menages, comme
chose qui devenoient inutiles, on passoit la nuit dans les allarmes,
la desolation; comme si lon eut été dans le dernier
moment de toute la nature; le renouvellement du siecle offroit
ensuite une scene bien diferente, vers la fin de la nuit on se
tournoit vers l'orient, on l'examinoit, on etoit tout le soir
dans l'inquietude, mais a peine les premiers rayons de l'aurore
annoncoient-ils le retour du soleil, que l'allegresse rentoit
dans tous les coeurs, on couroit au temple rallumer le feu sacré,
et, par des hymnes, des cantiques, et des festes tres solemnelles,
on remercoit la divinité davoir accordé un nouveau
siecle au monde. Tel est l'usage dans lequel nous [103] devons
trouver la solution des motifs du jubilé hebreux. Il ne
faut pour cela que considerer la bizarre coutume qu'avoient les
mexiquains de casser leurs meubles, comme une institution qui
avoit eu pour objet, de faire un sacrifice a Dieu de toutes ses
propriétés, de lui montrer avec quelle resignation
on se detachoit des choses d'icy bas et avec quelle soumission
on etoit prêt a souscrire a ce qu'il ordonneroit a la fin
des periodes sur le destin de l'univers(41) .
Sous cet aspect rien actuellement n'est plus facile que d'expliquer
litteralement les coutumes Sabbatiques des hebreux. On appelloit
le jubilé la fete du repos de la terre, par ce que le Sabbat
de la terre signifie son renouvellement et designoit par conséquent
l'instant où l'on s'attendoit que le grand juge alloit
paroitre pour exercer ses jugemens envers les mechans et envers
les justes(42). Lorsque
les anciennes loix commemoratives disoient aux hommes vous ne
cultiverez point la terre la septième année, vous
ne [104] vivrez que de ce quelle produira d'elle même et
de ce que le hazard vous fera trouver cetoit pour les avertir
quil falloit bien tost y renoncer tout a fait; comme c'est le
temps ou le juge Supprême doit vous juger vous exercerez
cette année la misericorde, vous remettrez les dettes de
vos fréres pour que le grand juge vous remette les votres,
vous vous detacherez de tous les biens d'icy bas, vous rendrez
la liberté a tous vos esclaves, tous les marchéz,
tous les contrats, toutes les acquisitions que vous aurez faits
jusqua ce jour seront nuls par ce que c'est l'année de
la Remise et de la dissolution de toute chose, et sil plait enfin
au Seigneur de vous accorder un autre periode, tout ce qui aura
été fait dans l'antecedant sera censé oublié
et comme non avenu(43)
; l'esclave demeurera libre le bien vendu retournera a son ancien
maitre, chaque homme a sa premiere famille et vous ne pourrez
jamais vendre la terre a perpetuité, par ce quelle est
au Seigneur qui peut vous l'oter quand il lui plaira comme il
a fait autrefois a vos peres, telle est la simplicité avec
laquelle les mexiquains auroient expliqués aux juifs le
veritable objet et les motifs réels de ces jubilés
quils devoient pratiquer, et auxquels ils nont rien compris, ni
ceux qui se vantent apres eux d'être les vrais organes de
[105] L'esprit Saint(44)
.
J'ai cru pouvoir dans ce chapitre y inserer cette solution
de jubilés parce quils avoient rapport a la manifestation
periodique de ce grand juge, que tous les despotes ont voulu affecté,
on en voit mieux par là la suite continue et non interrompue
de toutes les erreurs humaines. [106]
§ 18
Les usages theocratiques se conservent chez tous
les Despotes Ecclesiastiques
Le ceremonial et tous les usages que nous venons de reconnoitre
dans les cours des despotes de l'Asie se retrouvent aussi chez
les nations qui admettent a leur teste des souverains pontifes,
qui ont le droit de commander au Roi. Ils ont tous beaucoup surpassé
l'orgueil des Rois temporels, par ce qu'en effet leur etat et
leur caractere les ramene plus pres du Roy theocratique. Independamment
de l'invisibilité quils affectent tous dans l'assie, ils
pretendent encore a l'immortalité; dans [107] la plus grande
partie de l'asie les peuples s'imaginoient que leur grand Lama
(cerem. Relig. tom. 6.) quils appellent le pretre universel est
immortel, pour entretenir leur credulité il n'y a pas de
fourberies et de ruses dont ne se servent les pretres de ce pays
pour le remplacer adroitement quand il meurt, et pour le rendre
d'un aspect très rare et très dificile: et que ne
mettent-ils derriere un voile un bloc de marbre, il dureroit plus
que tous les lamas du monde, il leur serviroit tout autant feroit
moins de mal, et leur epargneroit bien des mensonges.
Chez les Kalmoneks le grand Kalucha pretend aussi a
l'immortalité, mais comme ce titre est aussi dificile a
remplir sur la terre que tous les autres attribus de l'etre Suprême,
on trouve le moyen chez les Kalmoneks de perpetuer cette foible
divinité en faisant accroire au peuple que le grand pontife
vieillit avec la lune, et se renouvelle avec elle, c'est ainsi
qu'on a eternisé les Adonis anciens et modernes en les
faisant mourir et ressussiter tous les ans.
Le Supreme sacerdoce coutte bien davantage a soutenir au chitomé
grand pretre de l'abissinie (religion de lheliopie par le pere
labatte [108] (tom. 1er.) Ce peuple apparemment trop
instruit quil n'est qu'un homme et quil en doit subir la loi finale
comme tous les autres n'accorde point a son pontife l'immortalité,
mais au seul sacerdoce qui ne doit point vieillir ni etre sujet
a l'infirmité et a la caducité. Comme le grand pretre
et le sacerdoce sont cependant etroitement lié ensemble,
il n'est point permis au Chitomé de vieillir, afin que
le sacerdoce ne sen rescente point. Ce seroit un très grand
malheur dans l'esprit de ces peuples. Le monde periroit et retourneroit
dans le neant, si leur grand pretre devenant caduc mouroit naturellement.
Le sacerdoce en seroit avili et anneanti. C'est pourquoi vieux,
on l'assome, et malade on l'etouffe, on a un autre pontife tout
prêt et plein