Recherches sur l'origine du despotisme oriental


[Nicolas-Antoine Boulanger]

edited by Marc-André Bernier © 1998


Département de français, Université du Québec à Trois-Rivières



The text of this edition is based upon an in-quarto manuscript dating from c.1760 and which belongs to the "Laboratoire sur les écritures intimes" (Département de français, Université du Québec à Trois-Rivières). Ponctuation and spelling have not been modernised and the retranscription respects all elements that figure in the text. The numbers within brackets indicate the pages of the original manuscript.



Recherches sur l'origine du despotisme oriental

ouvrage posthume de Mr B.I.D.P.E.C.

Monstrum horrendum, informe, ingens. Virgil.

au dix huitième siecle


Avertissement

Si les routes que je pendrai pour arriver au despotisme, paroissent d'abord longues et détournées, c'est parce que les causes phisiques et morales qui l'ont produit les ont elles mêmes suivies. Je conduirai le lecteur au despotisme sans qu'il croye y aller, comme les hommes y ont marché sans le vouloir et sans le savoir, et comme ils se sont trouvés enchainés par ce monstre avant que de l'avoir apperçu.



§ I.

 

Differens sistemes sur les causes du despotisme.

 

L'antiquité ne nous a jamais représenté les rois de l'orient que comme les arbitres souverains du sort des peuples qu'ils avoient a gouverner, et jamais elle ne nous a montré les hommes de ces climats que comme des esclaves destinés dès leur naissance a porter le joug de la plus humiliante et de la plus deplorable servitude.

Touttes les histoires et touttes les relations de l'asie moderne comme de l'asie ancienne nous ont appris de même que dans ces contrées, les princes et les rois y ont toujours été regardés comme des dieux visibles devant qui le reste de la terre anéanti s'est prosterné en silence. Tous les jours nos [2] voyageurs y sont encore les témoins des actions honteuses et barbares et des scènes tragiques qu'y produit sans cesse cette constitution revoltante qui fait qu'un seul est tout et que tout n'est rien.

C'est dans ces tristes régions qu'on voit l'homme sans volonté, baiser ses chaines; sans fortune assurée, et sans propriété, adorer son tiran; sans aucune connoissance de l'honneur et de la raison n'avoir dautre vertu que la crainte; c'est la que les hommes, insensibles pour leur propre existance, bénissent avec une religieuse imbécillité le caprice féroce qui leur demande leur vie, seul bien quils devroient au moins posseder, mais qui selon la loi du prince, ne doit appartenir qu'a lui seul pour en disposer comme il lui plait.

Il est difficile de comprendre comment le genre humain, né libre, amateur et jaloux a l'excès de la liberté naturelle, surtout dans les siecles primitifs a pu etre reduit a ce comble de malheur de perdre ses droits et cette précieuse liberté qui fait tout le prix de son existence. Quels faits, ou quels motifs ont pu engager, [3] ou contraindre des êtres, doués de raison, a se rendre les instrumens muets et les objets insensibles des caprices d'un seul de leurs semblables? et pourquoi, dans un climat tel que l'asie, ou la religion a toujours eu tant de pouvoir sur les esprits, pourquoi, dis-je, le genre humain y a-t'il, par un concert qui paroit unanime et continu, rejetté le don le plus beau, le plus grand, et le plus cher quil ait pu recevoir de la nature et renoncé a la dignité de l'état qu'il avoit reçu de son créateur?

Cette malheureuse situation de la plus belle partie du monde a touché les historiens, les voyageurs et les philosophes; & le triste sort des nations asiatiques les a dautant plus émus que ces nations sont insensibles sur elles-mêmes. Comme ils en ont été émus, ils ont, en même temps, presque tous essayé d'en rendre raison; et ils en ont été chercher les sources tantot dans le moral, tantot dans le phisique de ces climats, & plus souvent encore dans leur seule imagination dépourvue des connoissances necessaires pour résoudre un problême aussi difficile quil est interessant.

Les uns ont pensé que pour parvenir aux sources de cette degradation du genre humain, il falloit remonter vers des siecles de vie sauvage, ou [4] les hommes errans timides et craintifs, se seroient soumis au plus fort, les uns de leur gré, les autres, contraints par la force; mais ils n'ont point pris garde que c'est dans cet état de vie sauvage qu'une semblable révolution a dû le moins arriver. C'est dans cet état que le prix de la liberté a dû etre le mieux senti; il étoit alors le seul bien du genre humain, comment auroit-il pu s'en dépouiller? Il est encore l'unique bien de toutte l'amerique, et pouroit-on nier que c'étoit là la raison pour laquelle les tonneres européens, qui en ont effrayé les peuples, ne les ont néanmoins jamais pu subjuguer. L'on n'a fait dans ces contrées des esclaves que des mexiquains et des Peruviens qui n'étoient plus des hommes libres. Il est donc peu raisonnable et nullement philosophique de presumer que des hommes sauvages ayent voulu, dans telle occasion et pour tel sujet que ce puisse etre, se soumetre de gré a un seul, tandis qu'on a vu des nations policées s'en deffendre au prix de leur fortune et de tout leur sang. Il est aussi très peu vraisemblable que ce genre de gouvernement ait pu avoir lieu chez de tels peuples, par la force: car est-il plausible qu'un seul homme ait pu forcer des milliers de ses semblables, nés libres, a s'enchainer volontairement? Peut-il, seul, s'ils sont dans l'usage [5] d'errer d'un lieu dans un autre, les forcer a etre ses esclaves? Enfin maitre des préjugés, d'êtres independans, qui n'ont que leur liberté a conserver, et tant de facilité a le fuir, peut-il tour a tour les asservir au gré de son caprice.

D'autres ont été chercher l'origine du despotisme chez des peuples raisonnables et civilisés, qu'un ambitieux conquerant aura soumis par les armes et par la violence. Cette idée est une vérité a laquelle on ne peut refuser de souscrire; et que l'histoire justifie depuis que ce cruel gouvernement est né, et qu'il a étendu ses limites; mais elle ne peut etre qu'une fausse conjecture sur le premier despotisme. Le premier homme qui auroit tenté de se soumettre tous les autres, auroit eu, chez tous les peuples raisonnables, comme chez les peuples sauvages tous les autres hommes contre lui.

Plusieurs politiques ont encore été chercher le principe du gouvernement despotique dans le gouvernement domestique des premiers hommes. Un pere etoit le chef de la famille; il en est, disent-ils, devenu le roi et ensuitte le despote a mesure que cette famille s'est étendue, que les branches se sont multipliées et éloignées du tronc, et quelles sont enfin parvenues a faire un grand arbre, c.a.d. une nation.

Mais quand il seroit aussi certain quil l'est peu que le pouvoir des peres dans les premiers ages ait été un pouvoir absolu sur leurs enfans, ces enfans, a leur tour, formant aussi des familes [6] particulieres, eussent eu le meme droit qu'avoit le pere commun, de présider chacun chez eux. Le pouvoir paternel n'a donc jamais pu produire de grandes sociétés regies par la meme volonté; on auroit vu au contraire une multitude de petits centres et de cercles isolés les uns des autres, gouvernés separement sur le modele, et non sur la loi du cercle original: si leur source commune a produit, parmi eux, quelques liaisons et quelques rapports, ce qui est tres vraisemblable, leur association n'a du former, tout au plus que des aristocraties; c'est le seul genre de gouvernement auquel le pouvoir paternel et le progrès des familles, a pu donner naissance, et non au pouvoir sans bornes d'un seul sur tous; comment dailleurs le pouvoir de la nature auroit-il pu produire un pouvoir aussi dénaturé qu'est celui du despotisme?

On a encore été chercher la source du despotisme dans les dispositions naturelles que les peuples semblent avoir reçues de leurs climats, a connoitre plus ou moins le prix de leur existence, et a etre plus ou moins vifs et sensibles sur leurs interets. L'histoire nous montre l'europe toujours brave et toujours jalouse de la liberté; elle nous fait voir au contraire l'asie toujours esclave et efféminée; on en a conclu que c'etoit les climats qui faisoient les hommes libres ou les hommes esclaves; raisonnement qui me paroit extreme.

Il est bien vrai que l'influence des climats sur le caractere des hommes ne peut se contester, mais regarder uniquement [7] la nature du climat de l'asie comme la cause de la servitude qui y a toujours regné, c'est accorder au phisique, aux dépens d'une infinité de causes morales et politiques qui ont dû y concourir, c'est attribuer a un seul ressort que l'on pretend connoitre, les effets d'une machine qui doit avoir plusieurs autres causes, et plusieurs autres mobiles que l'on a négligé d'examiner; tel que soit le pouvoir des climats sur les habitans de la terre, il ny en a aucun qui soit capable d'éteindre entièrement, dans l'homme, le sentiment naturel de ses plus chers interets, si l'education, et les préjugés reçus ny cooperoient point. Ce sont la des mobiles plus forts encore que touttes les influences du ciel et de la terre; l'asie elle meme en doit etre une preuve; c'est une trop vaste contrée pour quelle puisse avoir partout le meme ciel, la meme zone, le meme climat; une cause secrette néanmoins lui fait subir la même loy partout. Le nord comme le midi, l'orient comme l'occident de cette partie du monde ne voyent que des despotes. L'amerique nous presentera de meme contre l'effet des climats de semblables objections. Elle avoit deux grandes monarchies despotiques, touttes investies de nations errantes et sauvages qui conservoient leur liberté. L'affrique nous offre le meme contraste; l'on ny voit qu'un mélange de nations esclaves sous de grands et de petits despotes, et tout auprès des peuples vagabonds, errans a l'avanture.

J'aimerois donc autant dire (vû ce tableau du monde, dont [8] l'europe que jexcepte, n'auroit pu toujours etre excepté) que la terre entière est d'une constitution propre a produire le despotisme, faitte pour le souffrir; et que le genre humain, qui l'habite, est né en tous lieux et en tous tems pour l'esclavage et la servitude, sisteme affreux que combat, et que detruit bien vite le sentiment naturel.

Cessons donc nous arreter sur de faux sistemes, et sur des recherches peu heureuses; et n'ayons plus recours a des chimeres philosophiques pour expliquer les erreurs humaines, car le Despotisme en est une.



§ 2e

 

Routte quil faut tenir pour arriver aux vraies sources du Despotisme.

 

Le Despotisme est une erreur et une suitte des erreurs du genre humain. Ce n'est donc point dans la phisique ni par aucun sisteme philosophique qui faut en chercher la source; c'est aux faits quil faut recourir, et il faut soutenir de preuves qui soient, en elles memes, des faits. Ce sont tous les details et les usages, ce sont les coutumes de ce gouvernement terrible quil faut étudier, rapprocher et concilier les uns avec les autres et avec la grande chaine des erreurs humaines, [9] pour en connoitre l'esprit, et pour parvenir aux véritables points de vüe qu'ont eûs primitivement ces usages, ces coutumes et cet esprit. Par ces moyens nous allons découvrir que le despotisme n'a jamais été établi sur la terre ni de gré, ni de force, quil n'a été qu'une triste suitte et qu'une conséquence presque naturelle du genre de gouvernement que s'étoit donné le genre humain, en prenant pour modele le gouvernemens de l'univers régi par un seul être Suprême: magnifique, mais fatal projet qui a précipité les hommes dans l'idolatrie et dans l'esclavage parce qu'il est trop grand pour la terre et qu'il n'est fait que pour le ciel.

Il sera necessaire dabord de faire connoitre quelles ont été les circonstances qui ont porté les sociétés a concevoir une idée si haute et si sublime. Nous examinerons ensuitte quel a été ce genre de gouvernement, quelles avoient choisi et etabli, et l'on verra découler de ces sources une multitude de connoissances inattendues qui nous apprendront comment le point de vue, primitif, si beau, si digne, ce semble, d'une créature pensante, s'est changé en un desert rempli d'horreur et de misere combien il est sorti de maux d'un plan qui n'avoit pour objet que le bonheur du genre humain; et comment enfin [10] les hommes ont été avilis et dégradés par les suittes d'un principe qui les couvre de gloire.

L'étroite et la funeste alliance que nous trouverons entre l'idolatrie et le despotisme augmentera l'horreur que nous inspire déjà ce gouvernement, mais elle nous obligera aussi d'en chercher l'origine, parce quelle fait une partie essentielle de l'histoire du despotisme. Je ne rapellerai point les differens sistemes qu'ont fait les ancien et les modernes sur les sources de ce culte insensé de nos peres. Je marcherai vers l'idolatrie comme vers le despotisme, par une route qui n'a jamais été ni frayée ni suivie, et j'arriverai a leur source sans m'embarasser des hipotèses, des conjectures et des preventions de ceux qui m'ont précédé.

Si je vais presenter aux hommes une affligeante peinture de leurs tristes erreurs, ils y trouveront cependant non seulement des instructions, mais aussi des consolations puissantes, puisquils verront que, dans leurs égaremens mêmes, la vérité et la liberté ont toujours été dans le fond de leur coeur; quils les ont toujours chéries et aimées, même en les méconnoissant; quils n'ont erré que parcequils ont été chercher cette vérité et cette liberté dans une sphere trop haute; et que sils sont tombés dans l'esclavage en tombant dans l'erreur, ils ont été, dans leurs principes, plus malheureux qu'imprudens, [11] et plus imprudents que criminels.



§ 3e

 

Les revolutions de la nature sources primitives de toutes les erreurs humaines

 

Nous sommes tous les jours temoins de la facilité avec laquelle un homme apres ses infortunes et dans un etat qui repare ses anciennes miseres perd le sentiment et le souvenir des maux qu'il a souffert. Au milieu même de l'adversité nous voyons encore comme un instant de joie et un contentement passagers rend un malheureux insensible sur les peines quil souffre et toujours prest a les regarder comme un mauvais songe. Il en est de même du genre humain. Après avoir été presque exterminé et detruit par les anciennes revolutions de l'univers, il s'est reparé après le calme revenu et il a tout oublié.

Il a été des temps deplorables ou l'ordre de la nature troublé et changé, a précipité tous les Etres de notre univers dans des calamités extrêmes et sans nombres. Le monde a perdu la lumière [12] qui l'eclairoit; la marche du soleil ou des planettes a été changée les continens de la terre nont plus eté que des scenes mouvantes ou les incendies les innondations et les tenebres ont regnés tour à tour; ou les mers, les fleuves et les rivieres tantot débordés et tantot desechés ont produit mille fleaux successifs qui ont desolé le genre humain. Il a été des temps ou l'homme s'est regardé comme l'objet de la haine et de la vengeance de toute la nature irritée; ou toutes les sociétés ont été rompues, ou les hommes ont été obligés d'errer à l'avanture sur les ruines du monde au gré de tous les diferens fleaux qui sembloient les poursuivre. Sans secours sans subsistance, sans consolation; vagabonds de montagnes en montagnes elles s'ecrouloient sous leurs pas fugitifs: dans les pleines les torrents venoient les submerger; cachés dans les antres de la terre et dans les cavernes, ils y etoient ensevelis tout vivant. Enfin toujours errents toujours cherchant de nouveaux climats partout ils etoient persecutés, partout ils ont souffert mille maux, mais a peine le calme et l'harmonie ont ils été rendus a l'univers et la paix au genre humain qu'il a tout oublié dans les siecles suivants.

Les monumens naturels qui restent par tout le monde de ces anciennes et effroyables catastrophes sont aujourdhui et depuis une infinité de siecle meconnus de presque tous les hommes. Ce n'est qu'un petit nombre de phisiciens et de philosophes qui depuis un siecle tout au plus y savent lire l'histoire [13] ancienne du monde et celle de la nature, mais tout ce qu'ils y voyent n'est encore regardé par la pluspart des hommes que comme des Etudes plus amusantes et plus frivoles que interessantes et instructives, et les sublimes anecdotes de la nature qui sont gravées par toute la terre en caractères ineffaçables et faits pour toutes les langues, ne sont regardées que comme des songes et des chimeres par le vulgaire prevenu, qui ne veut point voir et qui veut encore moins penser par lui même.

Si l'on a meconnu les monumens naturels de ces grands evenemens, encore plus en a t-on meconnu les monumens historiques, et a t'on negligés de maintenir et d'etudier les usages, les coutumes et les institutions civiles et religieuses que les anciens peuples, qui n'ont pu y être aussi insensibles que nous le sommes devenus, avoient établis pour perpetuer a jamais le souvenir des malheurs du monde et pour instruire les races futures de son inconstance et de sa fragilité.

Tout ce que l'histoire et les livres que chaque nation révère comme sacrés nous ont transmis sur ces revolutions n'en presente que des vestiges foibles tronqués mutilés et corrompus. Les causes, les progrés les effets, et les suites de ces evenemens ne sont que des fables; aucun ne detaille la multitude et la varieté des phenomenes qui ont été sans nombre sur la terre et dans le ciel: il n'y a pas un seul de tous ces [14] livres qui pretende faire voir aux hommes les sources de leur origine et de leur culte, qui ait insisté sur cette fameuse epoque comme sur lunique source des loix des coutumes des gouvernemens et des religions du monde. Tous ces livres gardent un profond silence sur les impressions que les malheurs du monde ont faites sur les hommes et sur les suites bonnes et mauvaises quelles ont eu. Ce sont cependant ces evenemens qui, après avoir été les vrais legislateurs des sociétés renouvellées et devenues aussi religieuses quelles avoient été miserable, sont ensuite devenues la matiere et l'objet de toutes les fables, de tous les Romans de l'antiquité, et de toutes les erreurs politiques et religieuses qui ont eu cours sur la terre jusqu'aujourdhui (1) . [15]



§ 4.e

 

Impressions que les malheurs du monde ont faites sur les hommes.

 

Malgré l'obscurité ou il paroit que nous devions necessairement tomber en franchissant les bornes de l'antiquité, comme pour aller chercher au dela dans des espaces tenebreux que le plus grand nombre regarde comme imaginaire, des faits naturels et des institutions humaines, nous ne manquerons pas cependant de guides et de flambeaux. Il suffira pour eclairer le vrai plongé dans les tenebres et pour y faire rentrer toutes les chimeres sacrées auxquelles l'ignorance et l'imposture ont donné l'existance; il suffira, dis-je, de supposer pour un instant que nous sommes au milieu des anciens temoins des malheurs du monde et d'examiner alors comment ils en étoient touchés; de remarquer les sentimens et les impressions les plus naturelles dont ils durent être penetrés et affectés, et d'appliquer ensuite comme principe ces mêmes sentimens et ces mêmes impressions a tous les usages de l'antiquité connue, a la police et aux loix anciennes, a tous les cultes, a tous les gouvernemens, enfin a toute [16] la conduite et a toutes les erreurs du genre humain dans tous les siecles que nous pouvons connoitre. C'est la le moyen par lequel nous parviendrons a resoudre avec une merveilleuse facilité une multidude d'enigmes et de problemes dont la solution offrira de nouvelles scenes au monde et devoilera a nos yeux surpris une antiquité toute nouvelle

Avant d'entrer dans cet exament je dois prevenir quil faut bien se garder d'imaginer que le genre humain ait eté dans ce temps-la différent du genre humain d'aujourdhui. C'est une erreur dont il faut commencer d'abord a se défaire; cinq ou six mille ans que l'on met communément d'intervalle entre les premiers hommes connus et ceux de notre âge, ont fait supposer par une infinité de savans quil pouvoit et qu'il devoit même y avoir entr'eux et nous des diferences extrémes et singulieres, en sorte que dans toutes les questions philosophiques qui les ont concernés, nous avons toujours été porté a en augmenter les dificultés en raison de l'éloignement des temps, et que nous les avons réellement augmenté, parce que nous nous sommes écarté de nous même qui ressemblons a nos anciens comme nos anciens nous ressembloient.

La diference quil doit y avoir entre eux et nous ne doit consister quen quelqu'invention et quelque connoissance scavantes que nous avons acquises depuis eux. Mais quant a certains sentimens ou préjugés naturels et quant a certaines idées qui [17] sont presqu'identifiées avec l'homme, et qui le saisissent malgré lui en certaines occasions, les anciens a cet égard ont été les mêmes; ils ont pensé et ils ont senti comme nous et comme nos neveux penseront et sentiront dans des milliers de siecles s'ils se trouvent dans les circonstances qui font naitre ces idées.

Il sera donc égal pour nous representer quelles ont eté les impressions qu'ont faites autrefois les malheurs du monde, ou de nous transporter au milieu de ceux qui en ont eté les antiques témoins, ou de nous replier sur nous même et de supposer que nous sommes ces temoins des malheurs du monde et que les calamités anciennes reviennent de nos jours assieger encore le genre humain.

Que penserions nous donc si le soleil eteint cessoit de donner sa lumiere; si toute la nature émue et troublée exaltant toutes ses forces changeoit son harmonie en un cahos; si les mers venoient inonder la terre, et si la terre se soulevoit contre elles? Que dirions nous si mille et mille volcans s'ouvroient de toutes parts; si les eaux le souffre et le bitume sortoient par torrent du sein de la terre, et si les continens brisés senfoncoient sous nos pieds? Que penseroit enfin le genre humain sil ne voyoit autour de lui que des calamités, des fleaux, et des desolations de tout genre et de toute espece? Il ne faut pas beaucoup de philosophie et de metaphisique [18] pour le deviner. Il penseroit et diroit, voici la fin du monde, voici que les jours de la vengeance et de la justice sont arrivé; voici que le grand juge vient demander compte a l'univers, et quil descend pour punir les méchans et recompenser les justes.

Ce sont les dogmes sacrés de la fin du monde, du jugement dernier, du grand juge et de la vie future qui se retraceroient avec force dans l'esprit dans le coeur de tous les hommes d'aujourdhui, et qui les affecteroient profondement. Ce sont ces mêmes dogmes qui affecteront nos neveux quand ils se trouverront dans ces fatales circonstances, et ce sont ceux qui ont affectés nos peres quand ils ont vu cesser la primitive harmonie de l'univers.

L'on trouve sans doute ces idées trop simples ou trop composées, on voudroit peut être que j'approfondisse comment elles ont pu naitre la première fois. C'est un travail que je laisse à d'autres. Quils philosophent tout à leur aise sur les opinions d'un age qui n'a pas du être celui de la philosophie. Il me suffit icy de savoir que ce sont ces dogmes qui ont profondement agi sur le coeur de l'homme, dans toutes les situations extremes de la nature. Passons actuellement aux suittes bonnes et mauvaises qu'ont eu ces impressions. [19]



§ 5.e

 

Premiers effets des impressions des malheurs du monde sur la religion et sur le gouvernement des hommes.

 

Il faudroit bien peu connoitre le genre humain pour douter que dans des tems aussi miserables et dans les premiers ages qui les ont suivis il n'ait eté dabord très religieux, que ces malheurs ne lui ayent alors tenu lieu de severes missionnaires et de puissants legislateurs, et n'ayent tourné toutes les vues de l'homme du coté du ciel, du coté de la religion et de la morale. Cette multitude d'institution austeres et rigides, dont toutes les anciennes nations nous ont montrés de beaux vestiges, procede sans doute de cette source antique; il en doit être de même de leur police. C'est a la suite de ces tems deplorables qui avoient ruiné lespece humaine son sejour et la subsistance, qu'ont du être fait, tous les reglemens admirables que nous trouvons dans la haute antiquité sur l'agriculture, sur l'industrie, sur le travail, sur l'education, et sur tout ce qui concerne [20] l'économie civile et domestique. De même que la guerre forme des generaux et des soldats, et que les tempestes des republiques forment les grands orateurs les grands magistrats; de même ce sont les mots extremes du genre humain, et les desordres arrivés dans toute le nature, qui ont fait naitre les loix les plus sages et les plus simples, et toutes les legislations qui ont eut souverainement pour objet et pour but, le vrai et le seul bien de l'humanité.

Cest a ces anciennes loix, fruits heureux des malheurs du monde, que les Chinois et les Egiptiens ont dû le renom quils ont toujours eu detre ou d'avoir été les plus sages peuples de la terre; ce n'est pas qu'ils ayent été les seuls qui se soient alors donné de bonnes institutions. C'est par ce quils les ont plus longtemps conservé qu'aucun autre, et que ces deux peuples ont soutenus par un respect infini l'edifice admirable de la legislation primitive.

Comme les malheurs avoient été communs, tous les peuples de la terre avoient tous pourvu a les reparer par les mêmes moyens. Mais une multitude de circonstances morales, phisiques, et politiques détruisit presque partout ce qui avoit eté fait dans les premiers temps. On en retrouvera [21] néanmoins des traces dans presque tous les ages et dans presque toutes les contrées, mais alterées et corrompues, et du plus au moins négligées et oubliées. Les Etrusques, les Cretois, les Phrigiens, les Juifs, les Perses surtout en avoient beaucoup conservé. Presque tous les peuples de l'asie en font encore voir aujourd'hui des vestiges très precieux, et les mexiquains même en ameriques avoient des institutions très sages qui ne pouvoient datter que de cette primitive législation qu'avoient produit les malheurs du monde.

Quand on étudira de nouveau l'histoire des nations, le vraie mesure de leur antiquité sera proportionnée au reste plus ou moins nombreux quelles auront conservé des anciennes institutions. C'est la constitution des Chinois et des Egiptiens qui est la vraie et l'unique preuve de leur sombre antiquité et non point leurs dynasties et leurs annales qui sont fabuleuses. Le gouvernement Chinois, en se conduisant encore avec cet esprit d'emulation et d'oeconomie domestique qui anima les tristes et malheureuses familles échappées du boulversement du monde, nous montre par la l'infaillible sceau de sa grande Antiquité. [22]



§ 6e

 

Principes des premieres institutions religieuses et erreurs qui sont sorties de l'abus de ces institutions.

 

Lorsque la fermentation de la nature fut calmée et que les restes du genre humain se furent rassemblés en divers contrées pour former de nouvelles sociétés, les hommes ayant devant les yeux le grand tableau de l'univers detruit et dans le fond de leur coeur tous les dogmes sacrés qui étoient inseparables de ce tableau, etablirent une religion dont tous les motifs eurent pour objet la reconnoissance envoir l'etre Suprême, et l'instruction de toutes les races futures. Pour perpetuer la memoire des revolutions arrivées et pour en conserver les details, on institua des festes commemoratives, et des usages representatifs capables d'entretenir sans cesse les hommes de la fragilité de leur sejour, et de les avertir par les vicissitudes passées, de toutes les vicissitudes avenir. Les jugemens que Dieu avoit exercés sur la terre y furent representés en même temps comme des leçons sur les jugemens quil exerceroît un jour; et le ressentiment des incendies passés devînt le pressentiment des incendies [23] futures(2).

La descente du grand juge dont on avoit regardé tous les météores, tous les phenomenes et la ruine du monde comme les marques et les suites certaines, devint un dogme redoutable qui en imposa a tous les hommes et les rempli d'une terreur religieuse, qui dans les premiers siecles etoit entretenus sans cesse par les eclipses, les comettes, et les moindres phenomenes que la nature la mieux reglée produit tous les jours (3). [24]

A la suite de tous ces objets d'une crainte instructive, que la religion presentoit aux hommes, elle leur offroit laspect consolant et flateur de la vie future, et du regne des justes dans un état de felicité, d'abondance et de gloire, qui ne seroit plus exposé aux écarts de la nature (4).

Toute la marche du ciel et l'harmonie rendue au monde etoient alors des motifs constans et perpetuels d'une reconnoissance sans bornes envers l'etre Suppreme. Mais comme si cette religion eut prevu des ce temps là ce qui devoit arriver, elle trouvoit dans cette harmonie même l'occasion d'entretenir les hommes de son instabilité, de peur que le souvenir du passé, et la crainte du grand juge ne s'éteignissent dans le coeur et dans l'esprit humain par l'habitude d'une tranquille felicité. Elle faisoît donc des leçons de tout. Le declin [25] du jour et le couché du soleil rapelloient les anciennes tenebres, la fin de l'ancien monde, et la fin future du monde présent. Le lever de l'aurore devint pour elle l'image de l'ancien renouvellement du monde, de son renouvellement futur et du lever du grand juge en faveur des justes. C'est de la que toutes les anciennes festes commençoient au coucher du soleil pour finir à l'autre coucher,(5) c'est de la que toutes ces festes commençoient par la tristesse et finisoient par la joie; c'est de la enfin que l'homme idolatre courut chaque jour consulter l'aurore et le soleil levant, et que generalement tous les peuples ont tourné vers cet aspect les portes de tous les temples s'imaginant que le grand juge viendroit du coté de l'orient (6).

La fin et le commencement des periodes des astres et des planettes, devinrent, par le même esprit, l'occasion et le sujet de semblables leçons. Les quatre changemens de la lune en chaque mois; la variété des saisons [26] de chaque année etoient de vives images de l'instabilité de l'univers; on institua donc aussi des festes instructives et commemoratives pour apprendre aux hommes, a l'occasion de touttes ces mutations lunaires et solaires, que tout avoit changé et que tout changeroit un jour. Voila pourquoi presque tous les peuples de la terre [27] ont eu dans le mois quatre festes lunaires, et dans l'année quatre festes solaires. Comme le mois sinodique de la lune est de 28 jours, on sent aisément que ce doit etre ici la raison pour laquelle les festes lunaires ont été espacées de tout temps de sept en sept jours, et que ce doit être aussi de ces solemnités, affectées au nombre de sept, qu'est sorti le respect de toutes les nations pour le nombre septenaire. La succession de nos festes na pu dependre en effet daucun autre evenement ni daucune autre raison; car les quatre solemnités du mois etant aux quatre phases lunaires [lacune](a) il faudroit en conclure ridiculement que les festes ont reglé le cours des astres, lorsque le sens commun nous dit que ce sont les astres qui reglent le cours des festes.

L'usage que l'on établit, dans ces ages primitifs, dentretenir les hommes du renouvellement et de la fin du monde, a la fin et au commencement de toutes les phases et de toutes les periodes astronomiques, fut la source innocente d'une infinité d'erreurs, lorsque le souvenir du passé fut affoibli, et que les motifs de ces instructions periodiques furent corrompus et meconnus. Comme l'on voyoit toujours ces commemorations ramenées par le nombre de sept, on pensa que ce nombre avoit quelques vertu secrette, quelque rapport misterieux avec lorigine, lexistance, et la durée du monde : les uns simaginerent qu'il avoit été crée, d'autres renouvellé, et plusieurs quil avoit été jugé en sept jours. [28] Toutes ces erreurs se trouvent reunies chez les hebreux (7).

Le souvenir du renouvellement de la face de l'univers s'etant eteint ou considerablement obcurcis il arriva necessairement que le souvenir de l'ancien monde s'eteignit aussi et quon ne pensa plus qu a celui dont on avoit la jouissance. Lorsqu'on eut ensuite assez de loisirs ici pour raisonner [29] sur son origine et sur son antiquité, les sentimens ne purent etre que partagés et sistematiques. On lui donna plus ou moins d'antiquité a proportion du plus ou moins d'idées qu'on avoit conservées du passé, ce qui produisit alors toutes ces etranges diversités qui regnent entre tous les peuples sur la cronologie du monde; comme il est naturel de compter pour rien ce quon ne connoît pas soit dans la nature soit dans la vaste profondeur des temps, bientost on sauta par dessus les siecles inconnus; on osa fixer l'instant précis de la premiere existance du monde en confondant l'ancienne époque de son retablissement avec l'epoque encore plus sombre et plus inconnue de sa création primitive; d'ou il arriva que lorsqu'on voulu en consequence deviner les details de ce premier de tous les evenemens pour les mettre a la tête des annales du monde quon voulu composer, comme les hommes nont pu et ne pourront jamais se representer les opérations surnaturelles d'un Dieu createur, et architecte d'un univers, autrement que par des rapports et des analogies grossieres fournies par nos sens et par nos foibles connoissances, on ne depeignit cet acte sublime et incomprehensible qu'avec des couleurs obscurcies par les idées que produisoit encore un souvenir tenebreux et corrompus des grands desordres arrivés lors du changement de l'ancien monde, et qu'on ne pût disposer les faits de leur succession [?] autrement que selon les regles ou plustost les chimeres extravagantes de l'astrologie judiciaire (8). [30]

Telles sont les sources profanes de ces tenebres, de ce cahos, de ce melange primitif des elemens, de cet etat de confusion qu'on a toujours dit avoir precedé la naissance du monde. L'absurde cahos na jamais existé aillleurs que dans la teste de ceux qui avoient oublié l'antiquité. C'est de la que sont sorti les histoires frivoles et ridicules de ces combats qui ont precedé l'origine des choses, de la lumiere contre les tenebres, des anges contre les Demons, du bon avec le mauvais principe, de Lucifer contre Dieu, du Soleil contre la lune, des geans contre les Dieux de Thiphon [31] et D'Oziris &c (9).

Le nombre de sept étant devenu un nombre plein de vertu et de mistere on respecta non seulement le septieme jour mais encore la septieme semaine le septieme mois la septieme année la septieme semaine d'année.

La fin du monde fut toujours attendue après les periodes sabbatiques. Les manicheens d'après une infinités d'anciens peuples l'attendoient le septieme jour de chaque semaine, les mexiquains a la fin de chaque semaine de semaine d'années, et tous les docteurs orientaux a la fin des semaines de centaines ou de milliers d'années. Enfin ce nombre, et plusieurs autres encore auxquels on attribuat des vertus semblables, devinrent par le melange de toutes les idées primitives corrompues, pour les uns des termes divins et heureux, pour les autres, des termes redoutables et funestres, et pour toute la terre des nombres misterieux dont une multitude de rabins, de cabalistes, d'astrologues, de prophetes et autres testes creuses et supertitieuses ont abusé dans tous les temps avec la derniere extravagance et très souvent aux depens du repos du genre humain.

A cette attente de la fin du monde, qui d'un dogme religieux devient un dogme plein de supertition et de folie, la religion joignoit primitivement ceux qui concernoient la descente du grand juge et la vie future. Ces deux dogmes etoient inséparables du premier, les erreurs qui sensuivirent furent aussi inseparables. Les revolutions periodiques des années, les meteores, et tout ce que [32] l'ignorante antiquité appelloit les signes du soleil, au lieu d'etre comme par le passé des avertissemens salutaires, pour se rappeller en ce moment les instructions, que la religion leur avoit donné, ne furent plus que les annonces de l'arrivée de Rois, de conquerans, de legislateurs, de prophetes, et autre personnages chimeriques que lon attendit, au lieu du grand juge dans l'attente primitive fut personnifiée. Les signes du ciel ne furent plus les annonces du jugement dernier et de la vie future, mais du sort et des revolutions des empires, et des grands changemens phisiques sur la face de la terre.

Par là l'imagination des hommes toujours fixée sur les astres, fit naitre des revolutions civiles et religieuses sur la terre, quand elle crut en avoir vu dans le ciel, et l'imposture en supposa dans le ciel quand elle voulu en produire sur la terre, ou quil y en etoit arrivé naturellement. C'est par ces fatales preventions que lesprit des hommes s'est trouvé disposé dans tous les temps a etre la dupe, le jouet et la victime de tous les fanatiques, et de tous les imposteurs, qui ont eu l'adresse de faire tomber sur eux les regards des nations toujours remplies d'une esperance vague et d'une attente indeterminée.

Je ne finirois point si je voulois continuer de nombrer tous les maux, et toutes les erreurs qu'ont produît les abus qui ont été fait des anciens dogmes, et des usages de cette religion commémorative, quoi qu'ils fussent en eux mêmes si sages et si propres a maintenir la tranquilité et le bon ordre dans les sociétés. Le détail de ces erreurs demanderoit un vaste champ, et contiendroit d'ailleurs mille autres objets qui n'auroient plus de rapport au notre, mais il a fallu insister ici sur les erreurs capitales qui font la Base [33] de toutes les religions du monde parce que les sisteme politiques que nous voulons etudier en sont dérivés et y seront toujours liés comme nous le verrons; l'homme esclave et l'homme idolatre sont enchainés pour les mêmes entraves.



§ 7e

 

Principes des premieres institutions civiles et politiques; les hommes prennent le gouvernement Theocratique.

 

Les miserables restes du monde detruit et renouvellé furent quelques temps sans doute a ne former que des familles toutes penetrées de la crainte des jugemens de Dieu, et toutes occupées a pourvoir a leur misere et a leur subsistance. Ce n'est point dans ces premiers momens qu'il faut chercher encore des gouvernemens politiques, on n'a du les voir paroitre sur la terre que lorsque ces familles, s'etant de plus en plus rassemblées, et s'etant multipliées, elles commencerent a former des sociétés plus nombreuses, auxquelles il fallut un lien plus fort et plus frappant que dans les familles pour maintenir [34] l'unité(10) et pour entretenir le même esprit de religion d'oeconomie de paix et de moderation qui seul pouvoit reparer les maux infinis qu'avoit souffert la nature humaine.

Je n'entrerai point ici dans le detail des loix civiles oeconomique et domestique que lon établi pour inspirer une frugalité et une moderation commune, pour exciter l'industrie et l'animer au travail, encourager les inventeurs, et pour hater surtout les progrès de l'agriculture. L'on vit la republique des abeilles, et tout le monde s'entendit par ce que les interets de la société etoient alors les interets de chaque particulier. Les vestiges qui nous restent de ces institutions dans l'histoire de tous les anciens peuples, nous doivent faire juger combien ces premieres societés furent parfaites et admirables du coté de la police. Quelles auroient été heureuses si toutes les beautés de detail de leur legislations n'eussent point été ternies tout d'abord par la forme generale quelles donnerent a leur gouvernement!

Parmi des hommes qui setoient frappés que la ruine du monde avoit été leffet de la descente du grand juge pour exterminer les mechants et pour recompenser les justes, on doit deja pressentir, quils choisirent un gouvernement moins fondé sur des vuës humaines et politiques, que sur des vues et des idées religieuses. Une grande partie du genre humain etoit perie; un très petit nombre avoit été conservé. Il ne fut donc que trop naturel den conclure que ceux que le grand [35] juge avoit exterminé n'avoient pas été trouvé dignes d'habiter sur la terre renouvellée, et que ceux qui avoient eu le bonheur de survivre, devoient avoir été des elus et des justes qui avoient trouvé grace devant lui. Les anciennes destructions avoient été regardées comme les signes de lapproche de la vie future, du regne des justes, et du regne du grand juge. On confondit le monde renouvellé avec la vie future, le ciel avec la terre, et lon crut que l'on étoit arrivé au temps de ces regnes merveilleux; en consequence de ces idées mistiques, ce fut le grand juge qui fut proclamé le Roi des hommes, et ces hommes se regarderent comme cette portion de creature choisie, auxquelles la terre des justes avoit été promises et donnée. C'est ainsi que les nations après avoir été puiser dans le bon sens et dans la nature leurs loix civiles et oeconomiques les soumirent toutes a une chimere qu'ils appelerent Theocratie le regne de Dieu en grec [theta]eos [Kappa][rho]a[tau][omicron][sigma], en hebreu c'est la société de Dieu Kartha ville.

On pourroit croire encore que les hommes ne prirent ce singulier gouvernement que parce qu'ils s'imaginerent qu'il seroit le plus salutaire et le plus utile et quon ne pouvoit prendre un meilleur modele que celui [36] du regne den haut. C'est une perspective qu'il est très vraisemblable que les hommes se sont faite encore, mais on ne peut neanmoins douter que les autres idées mistiques et supersticieuses n'y ayent infiniment contribué. Ce sont des erreurs qui suivent presque naturellement des idées qu'on a des suites des revolutions du monde. Lorsqu'au siecle qui donna naissance au Christianisme, la folie periodique produisit un grand juge personniffié dont la credulité fut encore la dupe, comme le dogme de la fin du monde etoit inseparable de l'attente du grand juge et des erreurs sorties de cette attente, l'arrivée de ce faux personnage et tout ce que lon debita a son sujet ramenerent les anciennes terreurs. On se crut près de la fin du monde, et lon s'imagina que l'on verroit incessament un regne terrestre, dont Dieu seroit le monarque réel. Toutes les folies qui se firent et s'ecrivirent alors ayant été les suites presque necessaires des illusions qu'on s'etoit faite a l'occasion de ce faux grand juge et de la revolution chimerique qui devoit incessament le suivre, il est plus que vraisemblable que les anciennes nations donnerent dans les mêmes meprises les revolutions qui les tromperent n'ayant point été chimeriques mais très réelles(11) . [37]

Quoiqu'il ensoit leur choix, sous tel aspect quelles l'ayent pu faire fut une erreur fatale. Elle voulurent en consequence appliquer les principes du Regne d'en haut au regne d'ici bas et elles precipiterent leur religion et leur police dans des abimes profonds.



§ 8e

 

Le souvenir des anciennes theocratie est absorbé par le tems les fables seules en conservent quelques vestiges.

 

Pour trouver quelques vestiges dans l'antiquité de ce premier de tous les gouvernemens, l'histoire nous manque et ne peut nous en fournir aucun exemple. Les temps ou les Theocraties ont regné sur la terre, sont si anciens qu'il n'en etoit resté dans l'antiquité même qu'un souvenir tenebreux que les monarques et les docteurs des hommes avoient interet d'eteindre. Les seuls vestiges qui en restent sont absorbés et confondus dans une multitude de fables, d'allegories, d'usages obscurs que la mithologie seule nous a transmis.

Toutes les anciennes nations du monde nous parlent par exemple du Regne des Dieux sur le terre dont elles placent toutes l'Epoque dans les premiers tems. [38] Les Egiptiens, les pheniciens, l'ancienne Italie, les grecs, les Babilonniens, les indiens, les chinois, les japonois les ameriquains même ont uniformement conservé le souvenir dun temps ou la terre fut honorée de la résidence des Dieux qui y descendoient pour faire la felicite des hommes.

La durée fabuleuse de ces regnes est presque toujours reglées par de grands periodes et des nombres astronomiques. Les motifs de la descente de ces Dieux sont, chez tous les peuples, les miseres et les calamités du monde. L'un est venu disent les indiens(a) pour soutenir la terre qui etoit ebranlée et qui s'enfoncoit sous les Eaux. Un autre est venu secourir le soleil auquel un grand Dragon faisoit la guerre, celui-ci est descendu pour combattre des monstres et des géans qui desoloient le genre humain. Celui la pour exterminer les mechans.

Je ne rappellerai pas toutes les guerres et les victoires des Dieux des Egiptiens et des grecs, elles sont trop connues et l'on sait que toutes les grandes solemnités des payens avoient pour objet d'en celebrer la mémoire.

Vers tel climat que l'on tourne les yeux on y trouve donc les mêmes traditions; on y voit que les regnes de ces Dieux y sont generalement orné et remplis de toutes les anecdotes de la ruine et du [39] renouvellement du monde et dans leur diversité même on remarque une uniformité qui doit être le sceau de quelques antiques verités qui ne peuvent avoir rapport qu'a ce gouvernement Theocratique qui fut etabli dans les premiers ages du monde renouvellé. Sans chercher a justiffier ces fables en detail, ny a combattre la longue durée que les nations ont donné a l'empire de leurs Dieux, je crois que ce tableau doit suffire a ceux qui connoissent un peu cette sombre antiquité pour les porter a reconnoitre dans des prejugés si generaux et si universels les traces de ce singulier gouvernement. Si toutes ces annales sont fabuleuses pour la durée, pour les faits, ou la mauvaise application des faits, elles ne peuvent être entierement fabuleuses pour le fond. Les hebreux semblent nous montrer plus distinctement qu'aucun autre peuple de la terre un exemple memorable des anciennes Theocraties, mais cette autorité toute respectée quelle soit encore ne merite pas detre vuë sous un autre regard que toutes les Theocraties des autres nations. Il faut prendre entre les unes et les autres un juste milieu ne point mepriser tout a fait les Theocraties mithologiques qui nous voilent des vérités, et ne point donner une confiance sans borne a la Theocratie Judaique qui contient mille fables(12) semblables a celles [40] des autres nations plus decorées, plus rapprochées de nous a la verité mais ou la chronologie est aussi fausse que les faits et ou il ny a de vrai que la verité quelle nous cache et que lon ny peut seulement qu'entrevoir comme dans toutes les annales payennes. [41]



§ 9e.

 

Quels ont été les usages theocratiques? on retrouve chez toutes les nations les usages et les erreurs sorties de ces usages corrompus.

Ce n'est donc point dans l'histoire que nous chercherons les preuves directes de l'existance de l'ancien gouvernement Theocratique. Ce sera dans les usages religieux et politiques des nations qui malgré la corruption et le deguisement de leurs motifs primitifs s'éclaiciront mutuellement les uns par les autres, et nous donneront la solution de toutes les fables qui ont denaturé l'age theocratique. Cherchons auparavant quels ont du être les usages et les coutumes de nos peres sous ce genre de gouvernement, et si nous trouvons chez les nations ces mêmes usages, ou les abus qui en ont pu naitre, ce sera sans doute la preuve que ces nations en ont originairement connu les premières sources.

Le Grand Juge ayant été choisi pour le roi des hommes rassemblés en société, le signe de l'autorité, le septre de l'empire ne du point etre mis entre les mains d'un particulier, mais dû etre [42] deposé dans un lieu sacré qui devoit representer la maison(13) et le siege du celeste monarque dans un temple et dans le lieu le plus sur et le plus respectable de ce temple c'est a dire dans le sanctuaire; ces marques d'autorité n'étoient dans les premiers tems que des batons et des rameaux, ces temples que des cabannes, et les sanctuaires qu'une corbeille ou un coffre. C'est ce que toute l'antiquité nous apprend, et nous confirme. Les Japonnois(14) dans les festes de l'ancien etat du genre humain quils conservent encore presentent sur la scene tous ces signes [43] rustiques de la primitive autorité.

Personne n'ignore la fabuleuse histoire de la verge d'Aaron; elle est sortie de la même source, deposée dans le sanctuaire et dans l'arche elle n'avoit été primitivement que le septre du Dieu monarque, mais elle devint chez les hebreux le signe du supreme ministere de la famille de Levi, par ce que dans le gouvernement théocratique, les pretres en ayant été les ministres naturels, en sont devenus bientost les vrais souverains comme nous le verrons par la suite.

Le code des loix civiles religieuses ne dut point non plus être entre les mains d'un magistrat particulier, il falut encore le deposer au sanctuaire, et ce fut a ce lieu sacré qu'il falût avoir recours pour les connoitre et pour s'instruire de ses devoirs. C'est un usage dont l'antiquité payenne et celle des hébreux nous montrent une infinité de temoignage. Tous les temples avoient une corbeille, un coffre, ou une arche ou les sacrés dépots de l'autorité de la legislation étoient conservés avec une religion qui s'etoit changée chez la plus part des peuples en une superstition déplorable; on etoit parvenu, en confondant les loix avec le Dieu legislateur, a n'oser regarder tous les signes instructifs sans crainte de mourir et d'etre exterminé. Dans ces festes payennes [44] qui portoient le nom de festes(15) de la legislation l'objet principal de tout le ceremonial etoit devenu un secret et lon y faisoit au peuple un mistere de ses propres devoirs. Ce qu'il y avoit de plus caché dans les festes D'Isis, de Ceres, de Cibelle, dans les misteres de Samothrace des Etrusques &c, avoit eu primitivement pour objet d'apprendre a tous les hommes a bien vivre(16) pour parvenir a une heureuse fin de les instruire sur l'ordre et le sujet des festes et de les engager au travail, et a l'industrie. Toutes ces utiles leçons furent reservées par la suite pour un petit nombre d'initiés seulement auxquels après de grandes preparations et de fortes épreuves on faisoit promettre par d'afreux sermens de n'en rien reveler au vulgaire, tant il est vrai que les pretres qui ont eté etablis pour conduire l'homme dans le bon chemin ont apprehendé en tout temps quil ne le connut et quil ny marchat. [45]

De ce que la nature de la Theocratie exigea necessairement que le depot des loix gardé dans le sanctuaire parut emané de Dieu même, et quil avoit été le legislateur des hommes comme il en etoit le monarque, il falut par la suite du temps avoir recours au mensonge et a l'imposture pour imaginer de quel façon les loix etoient parvenues sur la terre. Il falut supposer des revelations surnaturelles et merveilleuses pour faire descendre ces loix du haut du ciel, pour les faire proner et pour les faire même ecrire par la divinité, par des Dieux, et par des Deesses; il falut en aller chercher l'origine sur des montagnes enflammées; dans des deserts, dans des cavernes et des forets solitaires, tandis quelles etoient gravées dans le coeur du genre humain, et que la raison publique des sociétés en avoit été la veritable source. Par ces affreux mensonges, on a ravi a l'homme l'honneur de ces loix si belles et si simples qu'il avoit faites primitivement; par la on a affoibli le ressort et la dignité de sa raison, en lui faisant faussement accroire quil netoit point capable de se conduire, lorsque c'est le privilege et l'objet de ce don si sublime [46] et presque divin que l'homme seul sur la terre a reçu de son createur(17).

Si l'imposture a toujours été cherché l'origine des loix dans les deserts on sent aisement quelle la fait pour mentir avec plus de sureté. Cette conduite qui devoit etre si suspecte, l'etoit cependant d'autant moins alors quelle avoit rapport a quelquautres prejugés qui tiroient aussi leurs sources des anciennes impressions des malheurs du monde. Comme on avoit attribué tous ces maux la descente et a la presence du grand juge, on en avoit conclu par la suite que ce grand juge etoit si redoutable et si terrible quil ne pouvoit se montrer sans absorber l'univers. Ce fut donc toujours derriere un voile sombre, dans des nuages obscures et dans des deserts ecartés quil falut le faire descendre quand on feignit quil venoit pour donner des loix et pour faire du bien aux hommes. Voila quelle etoit la [47] cause dans ces tems de mensonge de la docile imbecilité des mortels; c'est de la qu'est sortie cette autre opinion de l'antiquité payenne et judaique qu'on ne pouvoit voir Dieu sans mourir. Le Dogme de l'apparition du grand juge et le dogme de la fin du monde etant deux dogmes inseparables, l'homme devoit croire sa ruine certaine et prochaine quand son imagination avoit vu cet être redoutable. Dieu etant le monarque des hommes et le monarque invisible ne pouvant leur commander d'une façon directe, il falut bien dans les theocraties, imaginer des moyens pour apprendre a connoitre ses ordres et ses volontés; une absurde convention établi donc des signes sur la terre et dans le ciel. Les hebreux allerent consulter L'urim et le Thummin qui etoient douze pierres precieuses quils appelloient lumiere et perfection. Les Egiptiens avoient un oracle semblable quils nommoient verité; Elian, Varron, Diodore nous parlent de cet oracle egiptien : chaque nation eut le sien; on vit paroitre une foule de devins, de prophetes; on vit paroitre les augures, les aruspices, et une multitude de divinations et de révélations de toute espece. En police comme en religion, l'homme ne consulta plus sa raison. Il crut toujours que sa conduite et ses demarches devoient avoir pour guide une revelation directe de son Dieu monarque et comme les prêtres en etoient les organnes toutes les nations du monde se rendirent leurs esclaves leurs victimes et leurs dupes.

Quoi quait pu faire l'imposture pour [48] deguiser la veritable origine des loix comme elle est sujette a cause de son ignorance naturelle a suivre les prejugés reçus même en en inventant de nouveaux elle n'a pu totalement effacer par ses fables les anciens traits de la vérité. Nous avons vu que le sujet et l'objet des premieres loix et des premiers sentimens du monde renouvellés avoient été de reparer les maux du genre humain, de pourvoir a la subsistance et a la multiplication de ce qui en etoit resté, de favoriser les inventions et les inventeurs, et d'entretenir dans le coeur des hommes la reconnoissance et la crainte, en leur retraçant souvent les anciens phenomenes de la destruction du monde. Un code de loix fait sous de pareilles vües ne doit il pas etre appellé le code de la terre sauvée ou les institutions du monde retiré de l'abime? Et ne serois-ce point ce titre que nous cachoit celui de Code mosaique que portent les loix des hebreux? Un tel titre devoit signiffier dans la langue egiptienne Code de la terre sauvé des eaux. Quelle multitude d'autorité je vois dans les ecritures mêmes des hebreux, dans leurs festes, dans leurs usages et dans toutes leurs traditions qui me portent a changer ce soupçon un une certitude parfaite(18) . [49]

C'est de cette epithete personniffié(19) qui avoit été donné aux loix aux festes et aux hymnes primitives de l'Eglise quont été faits des musées et des Moise admirables et grands legislateurs, poetes sublimes qui avoient chantés l'origine du monde: c'est de la que sont sorti tous ces anciens personnages qui furent comme Moise exposé sur les eaux des leurs naissance. Tout le plan de l'histoire nationnale des hebreux marche presque toujours sur les sombres vestiges des anciens évenemens naturels du monde; c'est après des maux et des souffrances sans nombre que leur loi leur est donnée sur le mont Sina au milieu de toute la nature émue. [50]

L'Egipte, cette terre d'angoisses, ou ils avoient demeurés si longtemps a été presque exterminée par le feu et par les eaux par les tenebres, par la peste, par la famine, et par tous les fléaux apocaliptiques. Les hebreux eux mêmes, avant d'entrer dans ce chetif pays quils appelloient leur terre promise, avoient pendant quarante années souffert dans les deserts des miseres infinies qui renouvellerent leur race, ensorte que tous ceux qui avoient vû leur ancienne demeure, n'habiterent point dans la nouvelle. On les voit tous successivement detruit dans une terre aride et sauvage par des embrasemens, par des gouffres, par des géans, par des dragons, par la faim et par la soif. On les voit toujours errans toujours crians et gemissans a l'occasion des nouveaux fléaux et des nouvelles calamités. Qui pourroient, dans un tel tableau, méconnoitre l'ancien etat du genre humain et l'histoire corrompue du passage de l'ancien monde au nouveau que les hebreux se sont appropriés, et dont ils ont pretendus faire les anecdotes particulieres d'une portion de leur merveilleuse histoire? Je ne peux suivre icy cette immense et interessante carriere; on doit seulement remarquer encore que l'histoire de leur misere et de leur fameux passage de l'egipte dans la terre promise, precede immediattement chez eux, celle de leur temps theocratiques, ainsi que les anciens malheurs du monde precedent les theocraties auxquelles ils donnerent occasion. [51]



§ 10e.

Suite du même sujet

On vient de voir quelles ont été en partie les erreurs morales et historiques qui sont sorties du depot des loix confié aux prestres comme officiers et ministres du Roi grand juge, il en est sorti d'aussi absurde et d'aussi deplorables du ceremonial theocratique. Il y a quelqu'aparence que dans les premiers tems les sociétés n'avoient point d'autres charges et d'autres tributs a payer a l'être Supprême que de lui presenter a chaque saison les premices des biens de la terre que l'on tenoit de sa main bien faisante. Cet hommage etoit plustost un acte exterieur de reconnoissance, qu'un tribut civil et réel dont le souverain dispensateur de tout na pas besoin. Mais il n'en fut plus de même lorsque d'un être universel on en eut fait un Roi particulier. Il lui falut une maison, des officiers, des ministres et des revenus pour les entretenir. Le peuple porta [52] donc dans son temple les dixmes de ses biens, de ses terres, de ses troupeaux, il savait qu'il tenoit tout de son divin Roi; que l'on juge de la ferveur avec laquelle chacun vint offrir tout ce qui pouvoit contribuer a l'eclat et a la magnifficence de son monarque. On vint jusqu'a s'offrir soit même sa famille et ses enfans. On crut pouvoir, sans se deshonorer, se reconnoitre esclave, de celui de qui nous tenons notre Liberté; et l'homme ne se rendit par la que le sujet et l'esclave de ses ministres hipocrites. Les prêtres, devorerent seuls tous les dons, partageant entr'eux les dixmes de l'invisible souverain. Le regne du ciel les rendit maitre du regne de la terre, et leur cupidité croissant a raison de la simplicité des peuples, ils ne cesserent plus de tendre des pieges a la piété genereuse.

Pour la forme et la descence, ils eurent le soin cependant d'exposer les dons du peuple devant le sanctuaire, d'egorger devant le Dieu monarque les animaux qui lui étoient offert, d'en repandre le sang en sa presence; d'en bruler et d'en rotir une partie a son intention(20) . Mais ce ridicule [53] et barbare usage qui diminuoit peu la portion sacerdotale, ne servit qu'a en familiariser l'ordre avec le sang. Les pretres devinrent d'impitoyables bouchers, et les temples se changerent en lieux de carnage ou le sang humain en mil endroit de l'univers fut preferé a celui des animaux et ruissela pendant des miliers d'années.

Il n'est pas besion de rappeller ici les vestiges de tous ces usages successifs. Les romains, les grecs, les hebreux, les egiptiens, les chinois avoient tous conservé le souvenir des temps primitifs, ou les temples n'avoient point été ensanglantés, et ou l'on ne presentoit a l'être Supprême que les premices des biens et des fruits de la terre. De tous les peuples du monde, il n'en est pas non plus un seul qui ne nous ait montré l'affreux spectacle des victimes humaines: barbarie inconsevable qui n'auroit jamais pu s'introduire sur la terre si l'on ne s'etoit point auparavant familiarisé avec le sang des animaux pour en couvrir la table du grand juge. Comme on s'imagina que Dieu aimoit le sang, on chercha donc a lui offrir celui qui etoit le plus precieux, et cette atroce façon de [54] penser qu'il faut du sang a la divinité pour l'appaiser et le satisfaire fait encore la base des misteres du christianisme quelle horreur! (21)

Les Dixmes qui etoient le tribut de la royauté(22) du grand juge ne servirent donc qu'a nourir et entretenir l'orgueil du sacerdoce elles devinrent son bien de droit divin.

Comme sous un tel gouvernement tout religieux et tout mistique, les fautes secrettes et jusquaux souillures les plus legeres(23) etoient des fautes civiles on en etendit le cas a l'infini, des amandes sans nombres et de nouvelles victimes augmenterent les tresors et l'abbondance des autels du grand [55] juge c'est a dire la table de ses ministres. Je ne maresterai point aux meubles, aux ustenciles, aux chars, aux boucliers(24), aux armes et aux troupeaux entiers de beufs et de chevaux que toute l'antiquité avoit consacrés a ses Dieux. Toutes ces choses avoient été dans les Theocratie anciennes les equipages et les domaines du monarque invisible, mais passons a la plus funeste de toutes les suites qu'eut le gouvernemens theocratique. [56]



§ 11e.

Les Theocraties produisent l'idolatrie

Il est si dificile a l'homme de concevoir un être aussi grand, aussi immense, et neanmoins invisible, comme est l'Etre Suprême, sans s'aider de quelques idées et de quelques comparaisons grossieres et charnelles, qu'il falut necessairement dans la Theocratie en venir a sa representation. Il étoit alors bien plus souvent question de l'Etre Suprême quil ne l'est aujourd'hui, puisqu'independamment de sa qualité de Dieu, il étoit Roi encore. Tous les actes de la police, comme tous les actes de la religion ne parloient que de lui. On trouvoit ses ordres et ses arrets partout. On suivoit ses loix, on lui payoit tribut, on voyoit ses officiers, son palais, et presque sa place, elle fut donc bien tost remplie.

Les uns y mirent une pierre brute, et les autres une pierre sculptée. Ceux cy, l'image [57] du soleil, ceux la, celle de la lune. Un très grand nombre de nations y exposerent un boeuf, une chevre, un chien, un chat; et ces signes representatifs du Dieu monarque furent chargés de tous les attributs simboliques des qualités d'un Dieu et d'un Roi. Ils furent décorés de tous les titres sublimes qui convenoient a celui dont ils étoient les emblemes. Ce fut devant eux qu'on adressa a l'être Suprême des prieres et des louanges, qu'on exerça tous les actes de la police, de la religion et du ceremonial, et ce fut enfin devant ces representations qu'on vint se prosterner dans les temps de disgrace et de calamités. On croit deja sans doute que c'est la l'idolatrie, non, ce ne l'est pas encore c'en est la porte fatale.

Je n'adopte point le sentiment affreux que les hommes sont devenus idolatres de plein gré et de desein premedité, et quils ayent été capable d'en avoir conçu et exécuté le projet, en haine de l'Etre Supprême et des justes (comme le pretendent Cumberland et quelques autres). Jamais les hommes ne l'ont hai. Jamais dans leurs erreurs même ils n'ont entierement méconnu son existence et son unité.

Ce n'est point non plus par saut rapide qu'ils ont passé de l'adoration du createur a l'adoration de la creature. Ils sont devenus idolatres sans le savoir et sans vouloir l'etre, comme ils sont ensuite tombés dans l'esclavage sans avoir eu jamais [58] dessein de se rendre esclave: les hommes se sont insensiblement trouvés dans ces deux precipices par le progrès insensible qu'a fait l'ignorance, par l'oubli du passé, par la trop grand appareil du culte exterieur par la negligence des instructions qu'on devoit leur donner mais qui etoient degenerées avec tout l'ordre sacerdotal devenu presqu'aussi ignorant que le peuple, plus avare que lui, et plus interessé a voir multiplié les tributs, les victimes et les dons, avec les emblêmes multipliés du Dieu monarque. C'est ainsi que longtemps après d'autres siecles d'ignorance et d'avarice ont vû multiplier les saints.

Nous devons donc très religieusement soupçonner que chaque nation s'etant rendu son Dieu monarque sensible, plus par simplicité que par des vuës idolatres, se conduire encore pendant quelque temps vis a vis de son embleme avec une circonspection religieuse et intelligente. C'etoit moins Dieu qu'on avoit voulu representer que le monarque, c'est ainsi que nos tribunaux ont toujours devant leurs yeux le portrait de [59] leur souverain qui rappelle a chaque instant par sa ressemblance et les ornemens de sa royauté le veritable souverain quon ne voit pas, mais qu'on sçait exister, demeurer en tel palais et dont on pourra s'approcher quand on voudra lui demander justice. Ce tableau ne peut jamais nous tromper et n'est qu'un objet commemoratif. Tel etoit sans doute le dessein de nos peres; et s'ils se tromperent c'est qu'il ne leur fut pas aussi facile de peindre la divinité qu'a nous de peindre un mortel. Quels rapports purent avoir avec un Dieu regnant toutes les differentes éfigies qu'on en pût faire? Ce ne pût etre qu'un rapport imaginaire et de pure convention(25) toujours prest par consequent a degrader le Dieu et le monarque sitost quon n'y joindroit plus une instruction et une explication comme dans le commencement et par la culte et la police [60] de simples qu'ils avoient été; devinrent figurés et allegoriques; par la le pretre vit accroitre la necessité de son état et les besoins que l'on eut de son ministere. Il se forma des lors une science nouvelle et bizarre qui fut particuliere au sacerdoce. Plus il devoit etre ouvert et sincere devant le peuple plus il devint caché et misterieux. Les pretres s'imaginerent qu'ils alloient faire respecter la religion par son obscurité; ils l'eteignirent tout a fait. Au lieu de devoiler la divinité que les hommes cherchoient sincerement, ils les rendirent idolatres en conservant pour eux seuls le sens et l'interpretation de tous les emblemes, de toutes les allegories, et de tous les simboles qu'ils multiplierent bientot eux même. C'est de la que sortit une langue theologique et barbare, une écriture sacrée et tout l'appareil hierogliphique qui fut toujours inaccessible au vulgaire, et c'est depuis ces temps que les prestres regardent comme leur bien et comme leur propriété, le depot de la religion des hommes, et qu'ils pretendent tenir, de droit divin, un ministere public qui ne leur est que commis et confié. Le genre humain amené a pas lents et insensibles au point de ne plus connoitre son Dieu et son monarque ne fit plus ensuite que des chutes precipitées. Si toutes les differentes nations eussent au moins pris pour signes de la divinité regnante le même objet et le même simbole, [61] l'unité du culte quoique degeneré auroit pu se conserver encore sur la terre, mais comme nous avons dit les uns prirent une chose et les autres une autre, l'etre Supprême, sous la figure du soleil, de la lune, d'une pierre, d'une statue, d'un beuf &c se vit adoré par tout sans n'etre plus le même; chaque nation s'habitua a considerer son embleme comme l'embleme le plus veritable et le plus sain de la divinité; chaque nation y vit ensuite le vrai Dieu et le veritable monarque, et tous les emblêmes étant diferens, comment se seroient-elles en effet imaginé quelles n'avoient toutes que le même Dieu et qu'il etoit par tout le même (26)[.] L'unité des nations fut donc rompue, la religion generale etoit eteinte, un fanatisme generale prit sa place, et dans chaque contrée il eut son etendard particulier; chacun regarda son dieu et son Roi comme le seul et le veritable; chacun crut posseder la vraie religion de ses peres chaque nation crut etre [62] la seule religieuse et cherie de l'Etre Suprême; du souvenir de l'ancienne unité il ne resta qu'une fatale impression qui porta chaque peuple a aspirer a la monarchie universelle par ce quelle est reellement due a l'etre suppreme que chaque peuple regardoit comme son monarque sous des formes et des noms diferens dans le langage des prêtres le Dieu dont-ils etoient les ministres, fut l'ennemi jaloux de tous les Dieux voisins; bientot toutes les autres nations furent reputées etrangeres, et les hommes devinrent enfin par naissance, par etat et par religion ennemis declarés les uns des autres. Telle est la source universelle de tous les egaremens des hommes et de toutes les calamités sanglantes qui ont desolé l'univers sous le voile sacré de la religion (27). [63]

C'est une recherche des plus curieuse et des plus instructive de fouiller dans l'antiquité et la religion de tous les peuples pour y examiner les tournures singulières et recherches qu'il falloit prendre alors pour accorder avec les nouveaux prejugés les anciens dogmes du grand juge, du jugement dernier et de la vie future, dogme puissant qui même en se corrompant ne s'eteignirent jamais.

Pour accorder l'invisibilité du grand juge que la saine raison admettoit toujours avec son emblême visible, on relegua dans le sanctuaire ces idoles muettes et stupides, on en rendit les abords terribles et difficiles au vulgaire; on cacha jusqu'a leurs noms, bientost le préjugé s'imagina qu'on ne pouvoit les prononcer sans mourir.

Pour accorder le ceremonial avec l'ancienne attente du grand juge qui suivant l'idée qu'on s'en étoit faite, devoit arriver a la fin de tous les periodes astronomiques et astrologiques, on y imagina des descentes invisibles du grand Juge dans le sanctuaire a la fin des années et autres revolutions periodiques; on fit sortir de son temple son emblême pour le promener une fois par an ou une fois par siecle et pour le montrer aux peuples derriere des voiles dans une obscurité artificielle [64] ou environné d'attributs effrayans(28) .

Pour accorder l'immaterialité de l'etre Suprême avec la grossiereté du simbole dans lequel on pretendoit quil residoit ou qu'il venoit resider en certain temps, on inventa des metamorphoses, des metempsicoses, des incarnations, et des alliances mistiques aussi absurdes qu'impies d'un Dieu avec des matieres grossieres et bientost avec des animaux des hommes et des femmes.

Comme l'ignorance ne tarda pas a confondre tous les usages religieux avec les usages commemoratifs qui faisoient une partie de la religion, et que ces representations toutes simboliques aussi, etoient reglées par les mêmes periodes qui regloient les usages qui avoient rapport aux dogmes sacrés, tous les diferens simboles de ces commemorations de l'histoire de la nature se changerent insensiblement en personnage illustres et fameux, auxquels il etoit arrivé de très grandes avantures melées de biens et de maux [65] de grandeur et de misere et les anecdotes de la ruine et du retablissement du monde devinrent leur legendes; l'interet que prit le genre humain au sort de ces emblemes du grand juge fit que comme les uns et les autres paroissoient et disparoissoient dans les mêmes temps, on crut quils etoient les mêmes quils avoient rapport au même objet, on les divinisa. Par cette nouvelle méprise la vie du grand juge se trouva ornée de tous les details historiques des festes commemoratives. Ce fut le soleil eteint et ranimé que lon adora; ce fut le monde detruit et retabli qui devint l'objet du culte des Osiris des Atys des Bachus des Adonis &c. et l'on s'imagina que ces Dieux étant autrefois venus sur la terre pour faire du bien aux mortels, et pour leur donner des loix y avoient eprouvé de grandes traverses, quils avoient succombés sous des ennemis puissans, mais qu'apres leur mort qui avoit été cruelle ils étoient tous glorieusement ressucité. Par la la fole antiquité se prolongeant de plus en plus dans l'erreur prepara pour les siecles avenir une nouvelle idolatrie, comme les usages d'où sortoient [66] toutes ces absurdités avoient eu primitivement pour objet la commemoration du passé et de servir d'instruction pour le futur on crut, dans ces histoires et dans ces cultes defigurés y voir aussi les evenemens da l'avenir, les traverses et les grandeurs des chimeriques personnages qui prirent dans l'esprit des peuples la place de l'ancien grand juge qu'on avoit attendu, on attendit donc de nouveaux Oziris, de nouveaux Adonis et d'autres personnages qui devoient avoir le même sort que les anciens et eprouver tous les maux et tous les biens qu'avoient deja eprouvé les premiers. Chaque nation eut ainsi son attente particuliere et s'etant appretée aux premiers signes du ciel a se porter vers un nouveau fanatisme et vers de plus grandes extravagances(29) elles n'eurent pas longtems a attendre pour se livrer a leur folie.



§ 12.

Abus politiques du gouvernement théocratique.

Par l'affreux cahos dans lequel se plongea la religion primitive du genre humain, on peu juger de tous les desordres dont la police et l'administration civile furent aussi defigurés dans le gouvernement theocratique. Le choix qu'en avoient fait les hommes les rendit idolatres il fut aussi la cause qui les rendit esclaves.

Tout grand et tout sublime que parroisse un gouvernement qui veut se modeler sur le regne du ciel, ou qui croit devoir se conduire comme s'il l'etoit reellement, il ne peut neanmoins avoir qu'un funeste succès sur la terre, et un edifice politique construit icy bas sur une telle speculation a du necessairement s'ecrouler et produire les plus grands maux.

Le dessein des premiers hommes avoit été cependant de se rendre libres et heureux comme le sont, ou comme le seront les habitans du ciel, et il y a quelqu'apparence quils ont approché de cette felicité dans les premiers temps de leur theocratie, puisqu'ils ont par la suite toujours chanté cette epoque comme celle de l'age d'or et du regne de la justice. Chacun etoit libre dans israel, dit aussi l'ecriture, en parlant des premiers tems de la Theocratie judaique; chacun faisoit ce qui lui [69] plaisoit et vivoit alors dans l'independance. Si ces temps merveilleux ont existé, ce doit etre dans le commencement de cet age mistique lorsque le genre humain encore affecté du souvenir des malheurs du monde, etoit dans toute la ferveur de la morale et de la religion, et dans l'heroisme du regne théocratique; mais cette felicité et cette justice n'ont du etre que passagers, par ce que la ferveur et l'heroisme qui seuls pouvoient soutenir le surnaturel d'un tel gouvernement sont des vertus passageres et des saillies religieuses qui ne peuvent avoir de durée sur la terre. Si la Theocratie celeste doit etre un jour un état constant de liberté, de justice et de beatitude, il n'en est pas de même d'une Theocratie terrestre, ou le peuple ne peut qu'abuser de sa liberté, et ou ceux qui commandent ne peuvent que abuser de leur pouvoir; ainsi il est vraisemblable que ce gouvernement s'est promptement corrompu par ces deux excès, les peuples ont pu changer la liberté qu'ils avoient en vüe, en brigandage et en une vie errante et tout a fait sauvage(30) et les chefs des peuples en [70] ont pu devenir les tirans les simboles qu'on avoit pris pour representer le grand juge n'etoient rien, mais les ministres qu'il falut leur donner etoient des hommes et non des creatures celestes incapables d'abuser d'une administration qui leur donnoit tout pouvoir. Comme Dieu etoit le roi et quil ny [71] avoit aucun pacte ni aucune convention a faire avec Dieu, la Theocratie, de son institution, devint un gouvernement despotique par sa nature dont le grand juge etoit le sultan invisible et dont les pretres etoient les vizirs et les ministres c'est adire les despotes reels. Ce fut là le vice essentiel de la Theocratie et celui qui prepara les voyes au despotisme oriental et a la servitude qui en fut la suite; sources auxquelles nous n'aurions pu amener le lecteur, si, avant que de lui parler des abus politiques des Theocraties, nous n'eussions commencé, par les abus religieux, a lui faire connoitre la veritable origine de toutes les erreurs humaines.

Nous devons penser que les premiers ages de toutes les theocraties ne se sont point senti des abus politiques de ce gouvernement; nous pouvons le croire daprès le souvenir des nations; les ministres visibles ont été dignes de leur maitre invisible pendant un certain tems. Mais jusqu'au milieu des abus et de la servitude qui regne prèsque par toute la terre, on voit encore les hommes universellement soumis. Ce doit être une preuve que les ministres ont enfin abusé de leur puissance avant que les hommes ayent abusés de leur liberté.

Par le bien que les prestres ont pu faire dabord, on s'est habitué a reconnoitre en eux le pouvoir divin et Suprême. On s'est habitué a leur obeir; on s'est [72] soumis a leurs oracles et a leurs revelations et par la suitte on a cru ne devoir point resister a ces organes de la divinité tels maux et tels changemens quils ayent pu faire, prevenu que cetoit un Dieu qui parloit, que cetoit un souverain immuable qui commandoit on se reconnut son esclave, on avoua son néant et son indignité et l'on nosa point sonder ses decrets. L'injustice en fin colora ses noirs projets des vües dune providence impenetrable; et par cent interpretations devotes et mistiques, les malheureux humains chercherent la solution des procedés illégitimes, dont, chaque jour, ils étoient les victimes. Ce sont encore la aujourd hui les sentimens et les dispositions de tous les peuples orientaux. Ils pensent que les souverains ont de droit divin, le pouvoir de faire le bien et le mal et quil ne doivent trouver rien d'impossible dans lexecution de leurs volontés.

Le gouvernement theocratique devenu despotique a l'abri des sacrés prejugés des hommes, couvrit la terre de tirrans. Les prestres seuls furent les souverains du monde, et rien ne leur resistant, ils disposerent des biens de l'honneur et de la vie des hommes(31) . Ils en vinrent a ce comble d'impieté [73] et d'insolence, de couvrir jusqua leur debauches même du manteau de la divinité; c'est d'eux que sortit une nouvelle race de creature qui ne connurent d'autre pere que Dieu, que le ciel, que le soleil, et que les Dieux et d'autres meres que les miserables victimes ou que les coupables associés de lincontinence sacerdotale. Les hommes alors virent des demis Dieux et des heros qui devinrent encore l'objet d'une adoration criminelle et dun culte nouveau, qui habitua les mortels a se faire des dieux mortels et a mettre au rang de la divinité des Rois, des legislateurs, des conquerans et des monstres de vices, d'indignes imposteurs et de miserables fanatiques, qui se sont joué du genre humain, quils ont deshonoré et de l'Etre Suprême dont ils ont de plus en plus avili le nom sur la terre.

Je n'aurai point recours a l'histoire pour detailler ici des faits qui ne sont que trop connus j'augmenterois lhorreur dun tableau sur lequel je tire volontiers le voile pour rechercher quels ont été les remedes auxquels le genre humain poussé a bout fut enfin obligé davoir recours, pour se mettre a l'abri des tirranies sacrées et de tous les maux qui desoloient la société. [74]



§ 13e.

Les Theocraties produisent le despotisme

Fatigués de l'insuportable joug que imposoient les ministres du Roi Theocratique les hommes chercherent un autre gouvernement. Ils separerent presque tous le sacerdoce d'avec l'empire; ils laisserent aux prestres le soin de tout ce qui concernoit la religion et mirent la police entre les mains d'une seule ou de plusieurs personnes.

Ceux qui se donnerent des magistrats civils, formerent des republiques, mais après la triste experience des maux qui étoient cy devant resultés de l'administration de plusieurs, il est vraisenblable qu'il y eut encore peu de sociétés qui prirent le parti republiquain, qui pouvoit exposer aux mêmes inconveniens: ainsi je ne crois pas que ce soit encore ici l'epoque de ce genre de gouvernement comme on sortoit de la theocratie qui dans ses speculations ne connoissoit qu'un monarque. [75] Les hommes pleins de la même idée et toujours religieusement affectés envers ce gouvernement, durent, dans le nouveau choix qu'ils avoient a faire preferer celui qui avoit plus de rapport a l'unité(32) . Presque toutes les nations se donnerent donc des Rois: cecy se trouve confirmé par l'état de la plus haute antiquité qui ne connoissoit que le gouvernement d'un seul, et n'avoit aucune idée d'une administration republicaine. Tout l'Orient est encore aujourd'hui dans le même cas; on ne peut y comprendre ce que c'est que nos republiques de l'Europe; et on ne les regarde que comme des sociétés monstrueuses: prevention qui na point d'autre principe, comme nous le verrons, que les anciennes idées Theocratiques, qui ne se sont jamais eteintes dans ces contrées.

Le gouvernement d'un Dieu monarque et la revolution qui lui est arrivée se cachent, chez tous les peuples dans la nuit des tems. Il ne nous reste que les hebreux enrichis des depouilles de l'Egipte, ou nous puissions voir un exemple de cette imitation.

Samuel étant devenu vieux (liv. 1er des Rois chap.7) ses deux enfans, Joel (le Dieu fort) et Abiah (le Dieu pere) gouvernerent tiraniquement et commirent tant [76] d'exces et de malversations que, les peuples s'étant emus, les anciens s'assemblerent et deputerent vers Samuel pour lui demander un Roi qui les gouvernat marchast a la teste de leurs armées et les jugeat. Samuel alors leur representa que ce Roi quils demandoient, leur enleveroit leurs enfans pour en faire ses officiers, ses eunuques et ses esclaves; quil les chargeroit de fardeaux pesans; quil faudroit labourer ses champs, faire ses moissons, travailler a ses armes, a ses meubles, et a toutes ses superfluités; qu'il raviroit leurs filles pour en faire ses servantes et ses concubines; qu'il prendroit leur champs, et leurs oliviers, leurs vignes et le meilleur de leurs biens, pour satisfaire sa cupidité et celle de ses ministres; que leurs troupeaux et tous leurs biens enfin seroient les siens a l'avenir, et qu'eux mêmes seroient ses esclaves. N'importe s'ecria le peuple; il nous faut un Roi qui marche devant nous et que nous voyons combattre a la teste de nos armées.

Dans ce trait singulier de l'histoire des hebreux, ou nous devons autant remarquer l'etrange tableau que Samuel y fait de la conduite d'un Roi que l'avidité du peuple a le demander nous devons surtout observer quil ne vint point alors dans l'esprit de ce peuple rempli de prejugés [77] theocratiques, de proposer un traité et des conditions a celui de leurs semblables par lequel ils demandoient a être gouvernés, quoiqu'on leur en fit un tableau odieux. Nous devons observer encore que le seul changement qu'il paroissoit ardemment desirer dans son gouvernement n'etoit dans le fond que d'avoir un embleme actif et visible du Dieu monarque, au lieu d'un embleme insensible et d'une arche misterieuse, qui n'empechoit pas la tirannie du sacerdoce, qui parloit comme on vouloit le faire parler, et qui se laissoit enlever par les ennemis(33 . Ce peuple stupide en police comme en religion, ne previt point alors qu'en prenant un mortel pour representant de la Divinité sans que la raison publique le soumist lui même aux communes loix de la société; c'étoit se donner un tiran. Il ne reflechit point que si cet homme etoit l'embleme d'un Dieu il ne faloit point pour cela confondre l'être Supreme avec sa fragile representation, ni agir avec [78] l'un comme on auroit agi avec l'autre(34) .

Cette conduite et cette erreur des hebreux furent celles de tous les peuples. Quand ils commencerent a se donner des Rois, ils simaginerent avoir fait une grande reforme dans leur gouvernement, en substituant un magistrat unique et souverain aux prestres qui les avoient mal gouverné. Neanmoins la theocratie subsista toujours; elle devint civile après avoir été sacrée, et la même chaine de faux principes et de faux raisonnemens, donna naissance au despotisme (Sconotub, Seig.r souverains) d'un seul.

Ce passage de la theocratie au despotisme a pu se faire chez les diferens peuples du monde en divers temps; et les evenemens qui l'ont amené ont pu être aussi differemment modifiés et circonstanciés dans quelques contrées. Le grand prestre de la theocratie aura pu en devenir le despote, puisque nous connoissont divers etats de l'asie ou le souverain civil [79] est aussi le souverain ecclesiastique. Les demi-dieux et les heros, enfans des anciens Rois theocratiques, c'est adire, des prestres, ont pu encore par la veneration que leur naissance leur attiroit, et le rang quelle devoit leur donner, produire un gouvernement moyen entre les deux, mais qui avec le temps a du venir echouer au dernier. Toutes les anciennes annales qui placent entre le regne des Dieux et celui des Rois, le regne des demi-dieux et des héros, font entrevoir la justesse de ces derniers soupçons; et les beaux faits, dont leur histoire est remplie, font bien connoitre quels étoient de leur tems les desordres de la police civile, et tous les maux qu'avoient produits les abus et les faux principes des Theocraties. Que de verités cachées dans les fables jusqu'a ce jour, pourront être dégagées en partie de l'obscurité qui les couvre(35) ! [80]

Nous devons soupçonner encore que ces grands changemens dans le gouvernement des hommes ne se sont point faits partout sans beaucoup de tumulte et de division entre les prestres détronés les peuples et les nouveaux maitres quils se sont donnés. La sacerdoce y voyoit la cause du Dieu monarque interessée; l'election d'un Roi étoit en même tems vis avis des prêtres une idolatrie et une rebellion. Que de fortes raisons pour tourmenter le genre humain! Le sacerdoce devint donc dès la première election des Rois l'ennemi de l'empire; et depuis ces temps jusqu'a nos jours, l'on n'a jamais cessé de voir ces deux dignités supprêmes toujours oposées et toujours antipathiques lutter l'une contre l'autre, se disputer la primauté et l'empire du monde, se donner alternativenment des bornes et des limites idéales sur lesquelles les deux puissances ont alternativement empiette selon quelles ont été plus ou moins secondées et favorisées du peuple indecis, l'un par la superstition, l'autre par le progrès des connoissances. Ce seroit un ouvrage interessant de faire l'histoire de la marche de ces deux puissances rivales, et d'y faire remarquer avec soin leurs pertes et leurs succés reciproques, toujours proportionnés aux lumières graduelles des siecles, surtout dans [81] nos climats, ou malgré l'amas des nuages qui ont autre fois poussés les superstitions etrangeres, la bonté du sol les a repoussés peu a peu pour y reproduire la raison et la sérénité.

Les hommes s'étant enfin résolus a representer au milieu d'eux leur Dieu monarque par un homme mortel comme eux, ne mirent point dans leurs choix d'autres précautions que de choisir le plus beau et le plus grand. Saül surpassoit de la teste tout israel assemblé a Maspha (liv.1er des Rois chap.9. et 10.)

Les indiens, disent aussi nos anciens auteurs (Strabon diod. Sic) prenoient pour Roi celui dont la taille etoit la plus haute et la plus avantageuse: ainsi en ont agi presque tous les peuples du monde. Ils prenoient bien plus garde aux qualités du corps qu'a celles de l'esprit par ce quil ne sagissoit uniquement dans ces elections primitives que de voir la divinité sous une apparence qui repondit a l'idée qu'on se formoit d'elle; et que, quant a la conduite du gouvernement, cetoit moins sur le representant que sur la divinité reelle et invisible que l'on comptoit toujours.

Les hommes s'imaginoient et croyoient encore quelle reveleroit ses volontés a ces simboles vivans; comme ils croyoient quelle s'étoit revelée aux simboles muets et insensibles de pierre et de métal, et aux coffres misterieux du gouvernement precedent. Saül ne fut pas plus tost sacré dit la bible, que l'esprit [82] de Dieu se saisit de lui et qu'il prophetisa dans les ceremonies du sacre des Rois, cette communication de l'esprit d'en haut, avec le nouveau monarque est encore chez tous les peuples un des articles essentiels de l'inauguration a la Royauté pour changer le sujet elu en un autre homme. Il n'est pas jusqu'aux sauvages de l'amerique (le pere Laffiteau) dont les pretres ne soufflent aux nez des nouveaux chefs une fumée mistique avec un camouflet en leur disant recevez l'esprit du courage. Tant il est vrai que dans le nouveau genre de gouvernement que les hommes embrasserent ils conserverent toujours les prejugés théocratiques et l'ancienne idée qu'il falloit avoir Dieu pour monarque et gouverner tout par la revelation(36) .

Le peu de sureté et de precaution qu'ils prirent dans ces premieres elections fait evidemment connoitre qu'ils choisirent un representant mortel, avec les mêmes vues et avec autant de simplicité qu'ils avoient autres fois choisi une pierre, un beuf une chevre ou un coffre. Par cette succession ou [83] continuation d'erreurs, on doit bien pressentir deja que les hommes ne furent pas plus heureux. Le fond de la constitution fut toujours le même; et malgré le mécontentement ou l'on avoit été des prestres dans la premiere theocratie elle ne fut pas asséz changée pour qu'ils n'eussent point encore part a un gouvernement civil qu'alteroit sans cesse le regne celeste, qu'on representoit sur la terre(37) . [84]



§ 14e.

Le despotisme est une Théocratie payenne

L'homme elevé à ce comble de grandeur et de gloire d'etre regardé comme le representant de Dieu, et de pouvoir agir; vouloir et commander aussi despotiquement succomba bien vitte sous un fardeau qui n'est point fait pour l'homme. Il fut incapable de garder une moderation, qui ne lui etoit prescrittes, que par le seul sentiment de sa dignité et non pas les loix de la raison publique. Il eut fallu qu'un tel homme rentrat souvent en lui même, et tout ce qui l'environnoit l'en faisoit sortir et l'en tenoit toujours éloigné. Eh! comment un mortel alors auroit-il pu se reconnoitre? Il se vit decorer de tous les titres dûs a l'estre Suprême, qui avoient été cy devant portés par les Adonis, les Oziris, et les autres emblemes de la [85] Divinité. Tout le ceremonial dû au Dieu monarque fut rempli devant l'homme monarque, adoré comme celui dont il etoit le representant. Il fut, ainsi que lui, régardé comme infaillible; tout l'univers lui dut, et il ne dut rien a l'univers: ses ordres, ses volontés, ses caprices devinrent les arrets du ciel; ses cruautés et ses ferocités furent regardées comme des jugemens d'en haut, auxquels il falloit humblement et religieusement souscrire; enfin cet emblême vivant de la divinité surpassa en tout l'affreux tableau qu'avoit fait Samuel aux enfans d'israel de la future conduite des Rois. Tel a été le gouvernement de tous les souverains de l'asie, dans tous les tems que nous connoissons. Neanmoins le genre humain y a toujours gardé le silence; il y a toujours souffert avec un respect idolatre et imbecile, parcequ'il s'est imaginé, ce qu'il croit encore qu'un mortel qui represente la divinité a comme elle, le droit et la puissance de tout faire par cequ'il ne fait rien que par ses ordres.

Que l'on juge a present des maux qu'un tel gouvernement a du produire sur la terre, ou plus tost que dans ces maux dont tout le monde est instruit on reconnoisse cette longue chaine d'erreurs [86] qui a fait naitre tous les deplorables et faux principes avec lesquels on a voulu gouverner les hommes sur la terre. Pour avoir toujours eu le ciel en vüe on s'est precipité dans l'abime. Pour avoir compté sur une revelation chimerique, au lieu de compter sur la raison, la religion et le gouvernement sont devenus des monstres qui ont engendré l'idolatrie et le despotisme, dont la fraternité est si étroite qu'ils ne sont reellement qu'une seule et même chose. Ce sont la les fruits amers qu'ont produits les sublimes idées de la theocratie; et ce seront encore ces mêmes fruits que produira a jamais toute administration sacrée ou civile qui affectera le regne du ciel sur la terre.

Pour constater et suivre ces grandes verités inconnues jusqu'a nos jours jettons un coup d'oeil sur la terre; considerons le ceremonial et les principaux usages des etats despotiques qui en humillient encore la plus grande partie, nous y reconnoitrons aisement les usages et les principes de l'ancienne theocratie. [87]



§ 15e

Les usages théocratiques se conservent chez tous les despotes civils

Tous les Rois orientaux nous rapellent l'ancien grand juge par leur invisibilité et par la coutume quils ont presque tous de ne se montrer aux peuples que selon des jours et des periodes reglés. Tous les jours l'empereur du mogol est (voyage de Prevost tom. 37) obligé de paroitre deux fois le soir et le matin a une fenestre qui regarde l'orient. Tous les grands sont obligés de même de se rendre a ces heures sur la place du palais ou il sont prosternés dans le plus grand silence tant que le prince reste a la fenestre, et une foule de peuple qui s'assemble alors pour voir son monarque augmente la singularité du spectacle [88] auquel il est tellement accoutumé que tel grand que soit le despotisme du souverain ce peuple se souleveroît sil manquoît a la loi solemnelle. Il en etoît de meme au Japon dans les temps ou les souverains pontifes de cette contrée avoient toute la puissance théocratique sur le spirituel et le temporel qui leur a été depuis enlevée (Kempser). Le grand pontife se nomme le Dairy, se dit fils du ciel et se pretend issu en ligne directe du sang des Dieux qui ont autre fois régné au Japon. Dans les temps ou il disposoit des deux glaives il étoit obligé de se montrer tous les matins, et assis sur un thrône devant tout le peuple assemblé. Chacun alors le considéroit avec soin et le moindre de ses mouvemens pronostiquoit si le jour seroit heureux ou malheureux. Selon la saison et selon les circonstances du tems, ses mouvemens etoient encore les annonces de l'abbondance ou de la sterilité de la paix ou de la guerre: on y voyoit même la peste et les incendies, et comme s'il eut été un autre Jupiter, on croyoit sans doute qu'un mouvement de ses sourcils auroit ébranlé l'univers.

Pour moi, ce que je vois dans ces usages ridicules, ce sont tous les anciens peuples théocratiques qui vont devant l'emblême de l'etre Suprême [89] presenter leurs hommages du soir du matin. Je vois les romains les grecs, et les Egiptiens saluer les Dieux a chaque aurore. Je vois les mages et tous les anciens adorateurs du feu, saluer et consulter tous les jour le soleil levant sur le sort de la journée et sur les evenemens futurs; le tout par une fuite de l'ancien Dogme de la fin du monde et de l'arrivée du grand juge, qui faisoit craindre aux uns que le soleil couché la veille ne se levast pas le matin, et desirer a d'autres que le merveilleux regne du grand juge parrut avec le soleil levant. Les habitans de lisle de Celebes (voiag. de Prevost tom. 39) ne manquent point encore a cette ancienne coutume d'aller adorer l'aurore et le coucher du soleil et si pendant leurs prieres cet astre se couvre de nuages et de brouillards, c'est un signe pour eux qu'il est irrité; ils rentrent tristes dans leurs maisons et cherchent les moyens d'appaiser leur idole. Ce qui leur inspire alors cette tristesse, c'est qu'ils ont le souvenir d'un temps ou le soleil eut une grande querelle avec le lune, d'ou sensuivirent mille maux sur la terre dans la mer, preuve que le culte du soleil dans lisle de Celebes est un de ces anciens abus sortis des impressions des malheurs du monde et des usages commemoratifs. Chez les [90] hebreux qui s'adonnerent de même a ce genre d'idolatrie, chaque semaine étoit pour eux un periode dont il falloit marquer la fin et le commencement par des usages assez semblables et analogues a tous ceux-la. Chez eux le feu s'eteignoît dans les maisons et se ralumoit de sept jours en sept jours, comme il s'eteignoit et se rallumoit a Rome au renouvellement de l'année civille (en mars), et chez les mexiquains au renouvellement des semaines de semaines d'année. Tous les autres adorateurs du soleil pratiquoient de même ces extinctions qui n'étoient autre chose qu'un usage relatif a l'attente de la fin du monde et de l'extinction du soleil a la fin des periodes. Chaque septieme jour chez les hebreux, la porte du temple souvroit (Ezech. liv.1er) et l'on chantoit allolite portas et introibit rex gloriae: (ps. 23) preuve quils attendoient le grand juge de sept jours en sept jours, et comme ils s'imaginoient sans doute quil venoit resider, ces jours la plus particulierement que de coutume dans son sanctuaire, le prince venoit l'adorer sur le seuil de cette porte orientalle qu'on ouvroit, et la multitude a qui il etoit defendu d'entrer se tenoit dehors on faisoit la même ceremonie au retour de chaque lune (Ezechiel liv.1er) [91]



§ 16.

Suite du même sujet.

Les apparitions des Rois d'Ethiopie sont moins frequentes; ils ne sortent de leur palais (Cerem relig. tom. 3) que quatre fois l'année, et ne se montrent alors au vulgaire que derriere un voile, car qui pourroit soutenir l'eclat d'une telle dignité et d'un tel empereur; c'est ainsi quil prononce ses arrets ou ses oracles, comme on voudra les appeller.

Les Ethiopiens comme tous les peuples du monde n'ont point toujours près un homme pour representer l'être Suprême. Plutarque nous parle d'un peuple de ces contrées qui conferoit la dignité royale a un chien, l'honoroit comme un Dieu et lui donnoit des hommes pour officiers et pour ministres.

Strabon, qui nous parle aussi des Ethiopiens nous dit quils ont eu des tems ou les prestres [92] etoient leurs Rois traditions qui designent parfaittement tous les diferens progrés du regne theocratique; le même auteur nous en fait connoitre ailleurs les suites en disant que de son temps l'Ethiopie etoit gouvernée par des Rois, adorés comme des Dieux, et que, pour entretenir la veneration des peuples, ils ne se montroient jamais. Tous les auteurs nous ont transmis generalement la même chose des Rois d'Assirie, de Babilone, de Perse et de Medie; il y alloit de la vie de paroitre devant ces princes, on ne pouvoit voir son Roi, comme on ne pouvoit voir son Dieu sans mourir; ce n'etoit aussi qu'en certain temps que ces despotes paroissoient il falloit alors se prosterner devant eux et les adorer.

C'etoit de même que les Apalachites habitans de la floride adorateurs du soleil alloient quatre fois l'année en pellerinage sur le mont Olaïmy, pour l'adorer sur cette montagne a son avenement des quatre saisons. Ce culte étoit encore fondé sur le souvenir des malheurs du monde. Les floridiens disoient que le soleil ayant autre fois suspendu sa course, les eaux du grand lac Théomy se deborderent et couvrirent toutes les montagnes excepté le mont Olaïmy, que cet astre epargna par ce qu'il y avoit son temple; l'objet de leur pelerinage etoit de se rappeller que leur [93] peres s'y etoient sauvés et refugiés, c'est pourquoi ils donnoit ces jours là la liberté a six oiseaux et la feste finissoit par des jeux, des danses et des processions de rameaux. C'est ainsi qu'une fois l'année au temple de la déesse se Sirie un homme, dit Lucien, montoit et restoit six jours sur une tour elevée sans boire, manger, ni dormir en memoire du deluge de l'ancien salut et des anciennes misericordes du genre humain.

Ces apparitions des Rois, ces visites et ces pelerinages reglés chaque année par les quatre saisons ont été des coutumes de tous les peuples. Nous avons encore en Europe nos quatre tems avec des jeunes et des processions, mais l'on ignore que leur origine procede des Bachanales des quatre saisons qui dans la haute antiquité n'etoient que des festes de deuil et de tristesse sur la fin de l'ancien monde dont la fin de chaque saison rappelloit le souvenir, Bachanale signifie lamentation.

Les Japonois (Kempser) ont conservé dans leurs festes beaucoup des anciens usages ils n'usent et ne boivent alors que des boissons communes, ils ne representent dans leurs spectacles que des cabanes des chaumieres et se donnent en present des coquillages sauvages pour se rappeler que leurs peres ont été [94] autre fois dans la misere et ce quil y a de singulier c'est que les Japonois, les anciens Caraïbes (hist. de St. Dom. tom. 1er) de Saint Domingue et divers autres peuples faisoient leurs pelerinages sur certaines montagnes caverneuses et très elevées ou ils pretendoient tous que le soleil s'etoit longtems caché lorsqu'il voulut autre fois priver le monde de sa lumiere.

Dans le royaume de Siam, ce netoit qu'une fois l'année que l'empereur sortoit de son serail pour se faire voir a ses peuples. C'etoit pour les faire fuir. Il faloit alors s'eloigner au plus vite ou se prosterner en terre pour ne le point voir. Ce prince terrible tenoit lieu a ses peuples de ces anciens coffrets mysterieux ou l'on pretendoit que la divinité residoit. Dans ces festes grecques et Egiptiennes d'Isis et de Ceres et chez les hebreux, on les portoit en procession et en triomphe en certaines occasions, mais chez les uns il falloit fuir se cacher et detourner les yeux, et chez les autes il n'auroit point fallu les toucher, on eut été exterminé. Le monarque siamois n'avoit donc été dans son origine que le coffret redoutable et le Dieu de la theocratie; ce qui nous le dévoile encore tout a fait, c'est que les Siamois devoient ignorer le nom de leur prince il [95] devoit être pour eux un mistere et si par quelque hazard ils l'eussent connu, ils ne devoient pas le prononcer (Cerem. relg. tom. 6). Les voila donc travestis en Siamois, ces redoutables Jehova et vejovis (Cic. de nat. deor.) des hebreux et des romains, en divinites cruelles, jalouses, vindicatives, auxquelles ces deux peuples, dans la crainte quand ils y pensoient, offroient leurs victimes et leur encens, pour n'en point recevoir de mal; ils nauroient osé de même prononcer leurs noms qui auroient été capables selon eux de faire rentrer la nature dans le cahos. Ce n'etoit qu'une fois par an a Jerusalem comme a Siam, que le sanctuaire étoit ouvert et que le renouvellement de l'année civile rendoit visible le terrible Jehova. En ce jour quon appelloit le jour des expiations, et que le grand prêtre regardoit comme un jour très dangereux et très redoutable pour lui, ce pontife entroit dans le saint des Saints, et tout tremblent de la peur d'en mourir, il prononçoit a voix basse pour que personne ne l'entendit le nom du Dieu de la terreur dont ce peuple avoit fait son Roy(38) .

Cette affreuse maxime qui transforme les Rois en des demons dont-il faut ignorer le noms est suivie [96] dans presque toute l'Asie. On n'y voit point le nom des Rois a la teste de leurs ordonnances et de leurs arrrets comme en Europe (Chardin. tom. 6. chap. 11) on y lit seulement: un commandement sorti de celui a qui l'univers doit obéir: bizarre et ridicule orgueil qui ne peut être que tres ancien et vraisemblablement la cause pour laquelle tous les auteurs grecs ont si peu connu les noms des Rois de l'Orient.

L'oracle de Delphes ne prononçoit ses oracles dans les premiers tems qu'une fois l'année seulement au jour de la naissance d'Apollon, au printems. Chez les Japonois on s'imagine de même encore qu'une fois l'année tous les Dieux descendent au Japon d'une façon invisible et qu'ils vont habiter pendant un mois dans le palais du grand pontife. Notre dernier mois de l'année se nomme ainsi le mois de l'avent, c'est adire le mois de l'arrivée; et au renouvellement de la course solaire nous celebrons la naissance du messie des Juifs, comme les Romains celebroient la feste de l'invisible Mithra, et nous disons alors trois messes comme ces peuples sacrifioient sur trois autels au renouvellement des siecles, usage dont l'universalité malgré la diference des motifs qui y ont donné lieu chez chaque peuple et dans chaque religion prouve bien que ces fêtes et ces manifestations de Dieux de Rois ou d'oracles au commencement ou a la fin des années n'avoient autre fois en vue que le dogme [97] de la descente du grand juge et du jugement dernier a la fin des periodes. Que l'on juge de l'universalité d'erreur dans laquelle toute la terre est plongée.



§ 17e.

Suite du même sujet

Le Roy d'Arrakan ne se montre que tous les 5 ans dit Gauthier Schouten, a la pleine lune du dernier mois de l'année solaire; c'est le seul tems ou il soit permis de le regarder. Nous avons vu ailleurs que ce sont les Rois qui sont obligés a faire ces apparitions, icy c'est tout le peuple du royaume que la loi oblige de se rendre a la capitale (voy. de Prev. tom. 42) pour y reconnoitre son monarque, ce qui y attire une foule inombrable comme a la paques annuelle de Jerusalem, le Roy [98] se montre avec une magnificience extrême et dans un appareil sans égal et ces grands jours se passent en spectacles, jeux dances et concerts; ce ne sont pas des jours de terreur comme chez les autres peuples, ce sont des jours d'allegresse et de plaisir comme aux saturnales que les romains célébroient au renouvellement de l'année solaire (en x.bre et en mars), et de leur année civile: nous verrons ailleurs quelles sont les raisons pour lesquelles la même ceremonie est un objet de terreur chez les uns et d'allegresse chez les autres.

Les anciens ont connu aussi ces periodes de cinq années. Les romains faisoient alors des lustrations et des expiations generales qui donnerent a la cinquieme année le nom de lustre et l'epithete de lustrales. Cetoit aussi le tems ou l'on faisoit le denombrement des citoyens et ou l'on renouvelloit les baux et les marchez(39) .

Les jeux olimpiques se celebroient en grece après la quatrieme année revolue; les jeux pitoniques tous les cinq ans, les jeux Pithiens tous les 7 ans et les jeux Neméens tous les 3 ans d'abord et ensuite tous les cinq ans. Tous ces [99] jeux et ces festes religieuses y attiroient un concours infini. Toutes les hostilités cessoient par ce qu'il falloit que tout le monde se reunît alors pour celebrer les grands exploits des Dieux, les titans terrassés la defaite du serpent Pithon et une infinité d'autres anecdotes allegoriques qui etoient toutes commemoratives des anciens evenemens de la nature lors de la destruction et du retablissement du monde.

Tous les trois ans les hebreux avoient aussi des usages qui ne pouvoient proceder que de la même source; ils avoient des annonces a faire et une dixme extraordinaire a payer qu'on devoit distribuer aux levites, aux etrangers, aux pauvres, et aux orphelins. En consideration de ces bonnes actions, on prioit le seigneur de benir son peuple et la terre qu'il lui avoit donné (Deutheronome chap. 26).

L'universalité de ces festes et de ces usages periodiques nous presentent icy le lieu de parler aussi des jubilés sabatiques, des hebreux, qui n'avoient eu de même primitivement pour objet que l'attente et l'apparition du grand juge a la fin des periodes septennaires. On appelloit la septieme [100] année et la septieme semaine d'année le sabat de la terre et comme ils interpreterent le mot Sabat repos ils s'imaginerent que cetoit là la raison pour laquelle ils laissoient la terre sans culture, ne semoient point les champs, ne tailloient point la vigne, ne foisoient même aucune moisson n'y recolte de ce que la terre produisoit d'elle même. Ces années etoient appellées jubilé qui signifie corne de bellier, par ce que pour l'annoncer au peuple sept prêtres sonnoient avec sept trompettes le dix du mois tisry, ce jour des expiations ou il falloit affliger son ame, et que le grand prêtre entroit dans le sanctuaire pour y prononcer Jehova.

Nous n'avons aucunes interpretes qui ait pu jusqua present nous expliquer des usages si etranges, qui doivent entrainer tant d'inconvenients pour les sociétés. M. Prideaux avoue que ces jubilés, et ces semaines sabbatiques n'eclaircissent aucun passage de l'ecriture et que ce joug pesant attira neanmoins sur les israelites de grandes punitions par cequils manquerent presque toujours a cette loi. Tout supertitieux qu'etoit ce peuple il ne setoit jamais fié aux promesses de son Dieu qui lui [101] avoit dit: ne craignez point de mourir de faim cette année: je repandrai ma benediction sur la sixieme, pour quelle vous donne autant de fruit que trois autres. Une si belle promesse ne pût l'empecher de labourer la terre et de faire ses vendanges. Aussi attribuat-il toutes les calamités qu'il souffrit au manque de confiance de ses peres dans la parole du Seigneur(40). Si nous navions donc pour eclaircir ces usages singuliers, que les hebreux, nous ne pourions jamais y parvenir. Ils ignorent entierement l'objet particulier de chaque feste, comme ils ignoroient l'objet general de leur religion et de leur culte. Ils croyoient tout savoir en disant que cetoit une loi de Moise faitte pour accorder le repos a la terre; ils pouvoient juger cependant par leur ecriture même que la distinction des septiemes années et les usages qui y etoient attachés devoient être plus anciens que leur Moïse et quils avoient été rependu dans l'orient plus de deux cent soixante ans avant la loi du levitique, puisque la bible leur montroit Jacob qui le louoit chez Laban de sept ans en sept ans pour epouser ses filles après l'avoir servi, usage que le levitique [102] ni Moïse n'ont donc point introduits.

Puisque les hebreux nous manquent, ce serons icy les mexiquains que nous consulterons sur cet abbandon total qu'il falloit faire pendant les jubilés de toutes les choses de la terre. Ce peuple s'attendoit a la fin du monde, a la fin de chaque siecle, qui n'étoit que de cinquante année, par ce qu'il etoit composé d'une semaine complette de semaines d'années. En consequence de cette attente, le dernier jour du siecle expirant etoit un jour de deuil et de penitence on eteignoit le feu sacré dans les temples; le feu domestique dans toutes les maisons; après avoir cassé les meubles et les ustanciles de menages, comme chose qui devenoient inutiles, on passoit la nuit dans les allarmes, la desolation; comme si lon eut été dans le dernier moment de toute la nature; le renouvellement du siecle offroit ensuite une scene bien diferente, vers la fin de la nuit on se tournoit vers l'orient, on l'examinoit, on etoit tout le soir dans l'inquietude, mais a peine les premiers rayons de l'aurore annoncoient-ils le retour du soleil, que l'allegresse rentoit dans tous les coeurs, on couroit au temple rallumer le feu sacré, et, par des hymnes, des cantiques, et des festes tres solemnelles, on remercoit la divinité davoir accordé un nouveau siecle au monde. Tel est l'usage dans lequel nous [103] devons trouver la solution des motifs du jubilé hebreux. Il ne faut pour cela que considerer la bizarre coutume qu'avoient les mexiquains de casser leurs meubles, comme une institution qui avoit eu pour objet, de faire un sacrifice a Dieu de toutes ses propriétés, de lui montrer avec quelle resignation on se detachoit des choses d'icy bas et avec quelle soumission on etoit prêt a souscrire a ce qu'il ordonneroit a la fin des periodes sur le destin de l'univers(41) .

Sous cet aspect rien actuellement n'est plus facile que d'expliquer litteralement les coutumes Sabbatiques des hebreux. On appelloit le jubilé la fete du repos de la terre, par ce que le Sabbat de la terre signifie son renouvellement et designoit par conséquent l'instant où l'on s'attendoit que le grand juge alloit paroitre pour exercer ses jugemens envers les mechans et envers les justes(42). Lorsque les anciennes loix commemoratives disoient aux hommes vous ne cultiverez point la terre la septième année, vous ne [104] vivrez que de ce quelle produira d'elle même et de ce que le hazard vous fera trouver cetoit pour les avertir quil falloit bien tost y renoncer tout a fait; comme c'est le temps ou le juge Supprême doit vous juger vous exercerez cette année la misericorde, vous remettrez les dettes de vos fréres pour que le grand juge vous remette les votres, vous vous detacherez de tous les biens d'icy bas, vous rendrez la liberté a tous vos esclaves, tous les marchéz, tous les contrats, toutes les acquisitions que vous aurez faits jusqua ce jour seront nuls par ce que c'est l'année de la Remise et de la dissolution de toute chose, et sil plait enfin au Seigneur de vous accorder un autre periode, tout ce qui aura été fait dans l'antecedant sera censé oublié et comme non avenu(43) ; l'esclave demeurera libre le bien vendu retournera a son ancien maitre, chaque homme a sa premiere famille et vous ne pourrez jamais vendre la terre a perpetuité, par ce quelle est au Seigneur qui peut vous l'oter quand il lui plaira comme il a fait autrefois a vos peres, telle est la simplicité avec laquelle les mexiquains auroient expliqués aux juifs le veritable objet et les motifs réels de ces jubilés quils devoient pratiquer, et auxquels ils nont rien compris, ni ceux qui se vantent apres eux d'être les vrais organes de [105] L'esprit Saint(44) .

J'ai cru pouvoir dans ce chapitre y inserer cette solution de jubilés parce quils avoient rapport a la manifestation periodique de ce grand juge, que tous les despotes ont voulu affecté, on en voit mieux par là la suite continue et non interrompue de toutes les erreurs humaines. [106]



§ 18

Les usages theocratiques se conservent chez tous les Despotes Ecclesiastiques

Le ceremonial et tous les usages que nous venons de reconnoitre dans les cours des despotes de l'Asie se retrouvent aussi chez les nations qui admettent a leur teste des souverains pontifes, qui ont le droit de commander au Roi. Ils ont tous beaucoup surpassé l'orgueil des Rois temporels, par ce qu'en effet leur etat et leur caractere les ramene plus pres du Roy theocratique. Independamment de l'invisibilité quils affectent tous dans l'assie, ils pretendent encore a l'immortalité; dans [107] la plus grande partie de l'asie les peuples s'imaginoient que leur grand Lama (cerem. Relig. tom. 6.) quils appellent le pretre universel est immortel, pour entretenir leur credulité il n'y a pas de fourberies et de ruses dont ne se servent les pretres de ce pays pour le remplacer adroitement quand il meurt, et pour le rendre d'un aspect très rare et très dificile: et que ne mettent-ils derriere un voile un bloc de marbre, il dureroit plus que tous les lamas du monde, il leur serviroit tout autant feroit moins de mal, et leur epargneroit bien des mensonges.

Chez les Kalmoneks le grand Kalucha pretend aussi a l'immortalité, mais comme ce titre est aussi dificile a remplir sur la terre que tous les autres attribus de l'etre Suprême, on trouve le moyen chez les Kalmoneks de perpetuer cette foible divinité en faisant accroire au peuple que le grand pontife vieillit avec la lune, et se renouvelle avec elle, c'est ainsi qu'on a eternisé les Adonis anciens et modernes en les faisant mourir et ressussiter tous les ans.

Le Supreme sacerdoce coutte bien davantage a soutenir au chitomé grand pretre de l'abissinie (religion de lheliopie par le pere labatte [108] (tom. 1er.) Ce peuple apparemment trop instruit quil n'est qu'un homme et quil en doit subir la loi finale comme tous les autres n'accorde point a son pontife l'immortalité, mais au seul sacerdoce qui ne doit point vieillir ni etre sujet a l'infirmité et a la caducité. Comme le grand pretre et le sacerdoce sont cependant etroitement lié ensemble, il n'est point permis au Chitomé de vieillir, afin que le sacerdoce ne sen rescente point. Ce seroit un très grand malheur dans l'esprit de ces peuples. Le monde periroit et retourneroit dans le neant, si leur grand pretre devenant caduc mouroit naturellement. Le sacerdoce en seroit avili et anneanti. C'est pourquoi vieux, on l'assome, et malade on l'etouffe, on a un autre pontife tout prêt et plein