Difficultés sur la religion
Cahier I
[R. Challe]
Ed. by Frédéric
Deloffre and François Moureau © 1997
Nota. Le texte qui suit est celui du manuscrit Cod. gall. 887
de la Staatsbibliothek de Münich, découvert par François
Moureau et transcrit par Frédéric Deloffre, qui en préparent
ensemble l'édition. Le manuscrit ne comporte pas de titre à
la première page, mais seulement à la page 1O, Difficultés
sur la religion proposées au père Malebranche. Au verso,
une étiquette porte "le Philosophe militaire", mais une
étiquette plus ancienne, portant sans doute un autre titre, a été
arrachée. Le manuscrit a été copié avant 1760;
voir François Moureau, "A l'origine du texte; le manuscrit inconnu
des Difficultés sur la religion" (R.H.L.F., 92,
1992, p. 92-104). Quoique non autographe (les manuscrits clandestins le
sont rarement), ce manuscrit représente une version très fidèle
de l'original, tant pour le détail du texte que pour le contenu global.
Il est beaucoup plus complet (+ 30 % environ) que celui de la version M,
publiée en 1983 par Frédéric Deloffre et Melâhat
Menemencioglu. A l'inverse, il n'inclut pas les passages interpolés
dans le manuscrit M, publié par Roland Mortier aux Presses Universitaires
de Bruxelles en 197O et reproduit dans l'édition de 1983. Sur la
qualité remarquable de la transcription, très supérieure
à celle de M, voir Frédéric Deloffre et William Trapnell,
"The Identity of the 'Militaire Philosophe': Further Evidence"
(Studies on Voltaire and the XVIIIth Century, 341, 1996, p. 27-60).
Challe, qu'une brochure anonyme accusait en 1708 de s'appliquer davantage
aux "livres défendus" qu'à ceux de Droit, a dû
se livrer à la préparation de ses Difficultés
à partir de cette date environ. De nombreux indices renvoient dans
le texte aux années 1710-début de 1712, aucun ne dénonce
la présence d'éléments postérieurs. Du reste,
à partir de 1712, Challe a été occupé par la
mise au net et la publication des Illustres Françaises, parues
au début de 1713, par les tentatives vaines de publier ses Tablettes
chronologiques, par un séjour professionnel dans la région
lyonnaise (1714-début de 1716), par la rédaction des Mémoires
(1716), puis par la composition de son Journal de voyage aux Indes.
Enfin, un séjour en prison (juin-août 1717), suivi d'un exil
définitif à Chartres devaient le détourner de reprendre
une oeuvre dangereuse pour lui.
Dans la transcription qui suit, l'orthographe a été
modernisée, à l'exception des particularités significatives.
Le numéro des pages du manuscrit figure entre crochets.
F.D.
Difficultés sur la religion proposées
au père Malebranche
Le Libraire au Lecteur 1
Les gens que la raison effarouche parce qu'ils ne la peuvent accorder
avec leurs intérêts ne méritent aucuns égards.
Les lecteurs équitables me sauront gré du présent que
je fais au public; la copie m'en a été communiquée
par une personne de distinction à qui l'auteur l'a laissée
quelques années avant sa mort; c'est un officier retiré du
service et du grand monde qui craint de manquer de rendre à Dieu
ce qu'il demande véritablement: mais qui souffre avec impatience
et indignation la tyrannie qui s'exerce sous son nom. Il somme tous les
théologiens du monde de lui donner les solutions que son ami attendait
du fameux père Malbranche ou de trouver bon qu'il s'en tienne à
la religion dont on verra un si beau plan.
[1 suite] Préface2
Il est aisé de juger de l'esprit de l'auteur de cet ouvrage par
le mérite de la personne à qui il s'adresse pour être
éclairé, et du fond de son coeur par la manière dont
il lui parle dans sa lettre. Sa morale prouve assez son humanité,
sa candeur et sa droiture, et sa sincère persuasion de l'immortalité
de l'âme, et de [2] l'existence d'un Dieu libre, agissant pour une
fin, punissant le crime et récompensant la vertu, avec tout ce qu'il
traite sur ce qu'emporte cette persuasion convainquent incontestablement
de sa vraie religion et de sa solide piété.
Les ecclésiastiques ne manqueront pas de crier qu'il paraît
un livre impie, exécrable, rempli de blasphèmes, et qui ne
peut être que l'ouvrage du démon sorti des enfers; qu'on veut
ouvertement saper les fondements de la religion par le pied: Ils fulmineront,
ils remueront ciel et terre, ils étourdiront le peuple, ils intéresseront
les grands, et mettront tout en rumeur et en confusion. Au fait ce démon
était un des plus honnêtes hommes qui fût au monde, aimé
de tous ceux qui le connaissaient, et estimé de tous ceux qui ont
eu affaire à lui; le livre ne dit pas un mot qui ne respire la gloire
de Dieu et l'équité, unique source du bonheur des hommes;
mais les ecclésiastiques appellent saints ceux qui leur font du bien;
quiconque se récrie contre leurs fourberies et leurs exactions est
un diable incarné.
On attaque les fondements de la Religion; et pourquoi non? Ces messieurs
les attaquent bien, ils blasphèment bien, les théologiens
de chaque religion n'attaquent-ils pas les fondements de toutes les autres,
ne traitent-ils pas leurs dieux de démons, leurs simulacres d'idoles,
leurs prophètes d'imposteurs, et leurs prêtres de séducteurs?
Il y a donc un droit général de combattre toutes les [3]
religions, ou toutes ont tort de s'entrechoquer. Si les ministres de religion
n'avaient pas plus d'intérêt à soutenir leurs lois,
leurs dogmes, leurs préceptes qu'on en a à les suivre, ils
ne feraient pas si grand bruit. Le pape, l'évêque, le curé,
le ministre, crient contre le mufti, l'iman contre le bonze, et le talapoin
contre le rabin. Le rabin crie contre le pape, l'évêque, le
curé, le mufti, le bonze et le talapoin. Le mufti contre le pape,
le rabin et le talapoin. Le bonze et le talapoin crient contre le pape,
le rabin et le mufti. Tous s'entrefoudroient; pourquoi le philosophe, l'homme
sage et sans prévention ne criera-t-il pas contre ces gens-là?
Quel droit chacun d'eux a-t-il que celui-ci n'ait pas? Voyons qui a tort,
voyons qui se plaint avec raison, voyons qui prêche la vérité.
Ces fondements sont bons ou mauvais. S'ils sont bons ils n'ont rien
à craindre; s'ils sont mauvais pourquoi l'univers ne secouera-t-il
pas un joug si dur et si pesant; par quelle raison ne se bornera-t-on pas
à ce qui est réellement à la gloire de Dieu, nécessaire
au salut des hommes, et utile à leur tranquillité?
M. Jacquelot [dans ses Dissertations imprimées à La
Haye chez Chrétienne Foulques, 1699, note marginale] en a agi
en homme de bien; convaincu de sa croyance, champion du christianisme, il
jette le gantelet, et attend la lance en arrêt quiconque voudra se
présenter pour le démentir; il propose ses preuves, et invite
tout le monde à fournir des objections, promettant de ne se point
prévaloir en faux brave des avantages de la religion régnante,
[4] de n'exposer personne à la malignité des cagots, ni à
la rigueur des lois extorquées par les ecclésiastiques; un
honnête homme ne peut agir autrement, et un tel procédé
fait plus d'honneur à la religion que tout le faste avec lequel on
la prêche; et l'autorise bien mieux qu'un million de sentences de
l'Inquisition.
Spinosa [Ethica ordine geometrico demonstrata, note marginale]
emploie sa rare subtilité à établir l'athéisme,
et ce qui est encore plus pernicieux, la fatalité et la nécessité
des actions des hommes, par conséquent la licence pour tout ce qu'il
y a de plus abominable. Cependant il est imprimé, et est assez commun;
à la vérité il est défendu, mais avec le respect
dû aux princes et aux puissances, il eût été peut-être
mieux de n'en rien faire. Ses principes sont manifestement faux ou arbitraires,
il se contredit partout, sur le chapitre de la liberté qu'il suppose
en mille endroits quoiqu'il la nie positivement.
Le remède contre tous les écrits qui blessent la religion
qu'on fait profession de croire véritable, et seule bonne, c'est
d'y répondre solidement, de n'en point permettre la vente et la publication
sans réponse et prétendue réfutation. Cette précaution
est judicieuse et suffisante; loin de la craindre, on la demande au nom
de Dieu.
Les proscriptions de ces livres font bien plus de tort à la religion
que tous les écrits imaginables. C'est dire en propres termes qu'on
prône une fausseté qui ne peut soutenir le moindre examen,
comme un faux monnayeur qui fuit dès qu'il voit mettre ses pièces
au feu.
Les écrivains protestants insultent les papistes [dans la
préface des Nouvelles de la République des Lettres, note
marginale] [5] sur ce que leurs objections leur font tant de peur, qu'ils
ne veulent pas seulement qu'on les voie dans les livres controversites [sic]
quoique la réponse les suive, puis eux-mêmes avertissent [préface
de la Bibliothèque universelle et historique, note marginale]
que s'il se présente quelque livre qui attaque les fondements de
la religion chrétienne, loin d'en faire le détail ils n'en
annonceront pas même le titre.
N'est-ce pas se laisser aveugler par ses préjugés, ou
par ses intérêts? Ils s'étendront sur tous les écrits
qui renversent les fondements de toutes les religions, sauf la leur. Propria
dissimulans, cur aliena notas? C'est une injustice criante, l'effet
de l'amour propre contre lequel on fait tant de bruit, ou plutôt du
lâche et sordide intérêt, au moins du brutal esprit de
parti? N'est-ce pas avouer que les fondements de la religion chrétienne
en général sont de la même solidité que ceux
du papisme en particulier; que les chrétiens sentent leur faible,
comme le pape le sien, n'ayant que la ruse pour engager, et la violence
pour retenir?
Au reste le présent écrit en peut nuire qu'à ceux
qui ne s'embarrassent pas de servir Dieu, mais qui sont dévorés
du zèle de s'en servir, qui veulent être respectés sans
mérite, commettre toutes sortes de crimes avec impunité, et
vivre dans l'opulence sans travail et sans soin. Cet ouvrage plaira infiniment
aux personnes qui cherchent sincèrement la gloire de leur créateur
avec leur salut, il prêche la vérité incontestable,
il la prêche sans intérêt, il ne demande point de dîme,
de gages, d'honoraires, de pensions, d'annates etc. [6] Il justifie parfaitement
la justice divine, et ôte tout prétexte aux scélérats
de s'excuser, et de vivre dans leur maudite sécurité.
Il établit d'une manière solide, claire et distincte,
ce dont toutes les religions conviennent obscurément, il ne tend
qu'à retrancher les funestes effets du fanatisme, de la fourberie,
de l'orgueil, de l'avarice, de l'ambition et de l'esprit tyrannique.
L'auteur n'en est pas demeuré là; outre qu'il rend sensible
la crainte de Dieu et la plus pure morale, il lève toutes les difficultés
sur la providence, la prescience, la justice, la miséricorde et la
bonté de Dieu, et sur la prédestination; il fait disparaître
toutes les contrariétés qu'on veut trouver dans la nature
humaine, il explique le bien et le mal moral, et en montre la cause, il
fait voir l'injustice des plaintes qu'on fait contre la distribution des
biens de la fortune; il établit le libre-arbitre d'une manière
incontestable et sur des démonstrations palpables, qui finiront toutes
disputes, et mettront cette vérité hors de toute atteinte,
et tout cela par un petit nombre de principes clairs, et dont personne ne
peut disconvenir.
Le nom de démonstration qu'il donne à ses preuves dans
le second cahier n'est point une usurpation ou un abus de termes comme dans
tous les écrits dont les auteurs n'ont jamais eu l'effronterie de
réduire en syllogismes les impertinences qu'ils débitent pour
preuves; celles qu'on verra ici sont de véritables démonstrations
[7] en forme. La méthode en est plus facile que la commune. Il commence
par proposer une vérité claire et incontestable, qu'il détaille,
qu'il tourne de tous sens pour en faire pénétrer la force
et la mettre au grand jour, puis il prend cette vérité pour
la majeure de son syllogisme. Chacun de ses arguments est fini et absolu,
sans avoir besoin de rappeler les autres par un enchaînement pareil
à celui des géomètres; qui est à la vérité
quelque chose d'admirable, mais que peu de gens peuvent suivre, par conséquent
mal convenable à une matière que les personnes doivent entendre;
c'est ce qui a obligé l'auteur à semer son travail d'une infinité
de comparaisons à la portée des plus simples génies,
dont on admirera la parfaite justesse.
Heureux l'Etat, heureuse la république où régnerait
la religion qui fait la matière du dernier cahier, heureux le prince
qui s'y tiendrait, et dont les sujets n'en auraient point d'autres, heureux
les particuliers qui la professeraient, et qui vivraient avec ceux qui y
seraient fidèles.
On pourra trouver quelques répétitions que l'auteur avait
peut-être rayées [et non rangées, texte peu satisfaisant
de M] d'une manière qui n'a point assez paru, mais on a mieux aimé
risquer de mettre une bonne chose en deux façons que de l'omettre.
Peut-être remarquera-t-on [8] aussi que certains articles auraient
pu être mieux placés, le nombre des renvois et des interlignes
est si grand dans l'original, il y a tant de petites pièces attachées
avec des épingles, qu'il a été comme impossible de
ne se pas tromper; ç'aurait été la mer à boire
que de chercher à mettre ces articles en leur juste rang, il a de
nécessité fallu donner un peu au hasard.
Rien de tout cela ne donne la moindre atteinte à la force et
à la justesse de l'ouvrage. S'il paraît un peu défiguré,
ce ne sera qu'au goût d'une délicatesse excessive, ou pour
mieux dire aux petits génies, qui ne sont touchés que de l'ajustement.
La véritable beauté les passe; il peut aussi être arrivé
que ces articles soient de nouvelles pensées que l'auteur a jetées
à peu près où elles pouvaient convenir, ce qui a d'autant
plus d'apparence qu'ils sont négligés.
Si on trouve le tour trop affirmatif par rapport au titre, et quelques
endroits plus vifs qu'on ne s'attendrait, le lecteur doit faire réflexion
qu'un homme de guerre accoutumé à parler naturellement, n'a
pas les ménagements et les précautions d'un homme de cabinet,
il oublie ce titre, et se laisse emporter à son sujet et à
la force de ses pensées. Peut-être aussi que ces endroits si
vifs, et même durs eu égard à la qualité de la
personne à qui on parle, n'ont point été employés
dans la copie donnée au père Malbranche, soit que l'auteur
les ait omis par respect, soit que ce soit de ces morceaux ajoutés,
comme nous venons de conjecturer.
On finit en avertissant le lecteur qu'on a cru devoir retrancher certains
traits historiques d'un grand poids, mais qui auraient pu caractériser
l'auteur, et attirer bien des maux à une pauvre veuve chargée
d'une grosse famille, à qui le père n'a guère laissé
que l'honneur. Que n'a-t-on point à craindre de la soupçonneuse
cruauté [9] de l'Inquisition?
Les personnes qui ne sont pas faites aux raisonnements un peu profonds
et aux matières en quelque façon abstraites, qui n'ont aucune
entrée dans les sciences exactes, trouveront bon qu'on les avertisse
qu'ils doivent lire ce livre, non en le dévorant pour ainsi dire,
mais doucement par pauses et à diverses reprises; qu'ils se bornent
à une vingtaine de feuillets plus ou moins, autant que cela peut
renfermer une espèce d'unité de matière.
Si on se laisse emporter à l'ardente curiosité ou à
un certain point qu'on cherche, on est si occupé que tout le reste
échappe; quoique les yeux parcourent toutes les lettres et toutes
les lignes, l'esprit n'est point frappé du sens qu'elles renferment,
on se trouve au bout de sa lecture embarrassé d'idées confuses
et point instruit d'une manière claire et convaincante, qui est l'effet
que doit produire un écrit tel, et du caractère de celui-ci.
Le meilleur et le plus sûr est de lire deux fois le livre entier;
la première épuise et contente [et non épuiser et
contenter, texte de M] cette ardente curiosité qui est une passion.
La seconde est toute de raison, et cette passion n'embarrasse plus.
[10] Difficultés sur la religion proposées au R. P. Mabranche
[sic]
Mon Révérend Père,
Prétendre vous entretenir serait une témérité
que je n'ai pas, des heures aussi précieuses que les vôtres
ne s'accordent pas à un inconnu, surtout lorsque vous ne savez pas
le sujet de ses visites. Mais j'espère que vous voudrez bien jeter
les yeux sur ces petits cahiers,3 qui contiennent mes difficultés
sur la religion, et par conséquent que votre charité ne peut
refuser, à moins qu'elles ne fussent indignes de la sublimité
de votre génie, ce que je n'appréhende pas. Je suis aussi
tranquille sur la faiblesse de mon style, et sur mon peu d'érudition;
un esprit d'une si rare élévation, d'une pénétration
et d'une profondeur extraordinaire, l'auteur de La Recherche de la vérité
ne la méprisera pas pour être exposée sans art. Le métier
que j'ai fait ne m'a pas permis de faire un grand progrès dans les
lettres, mais j'ai sujet de me croire un peu de bon sens et de discernement.
Jugez-en mon R.P. par ce petit endroit. Etant encore assez jeune, et à
même de beaucoup de livres d'histoires, de relations, de voyages,
de comédies, de romans, j'ai lu avec avidité La Recherche
de la vérité; je l'ai relue contre mon génie et
ma coutume. J'étais ravi d'admiration et cependant je trouvais des
articles où il me semblait que le grand P. Mabranche [sic]
s'oubliait lui et ses principes.
J'aurai l'honneur de vous communiquer ces petites remarques quand il
vous plaira, j'espère même qu'elles vous paraîtront plus
plausibles que venant d'un docteur en titre d'office, que la jalousie pique
souvent plus que l'amour du vrai et du juste. Elles partent d'un esprit
sans érudition et plus prévenu que personne du monde de votre
mérite. Ainsi ce ne peut être que l'effort de [11] l'instinct
naturel, ou plutôt la raison toute pure, si ce n'est une illusion.
Il en sera de même de tout ce que je mettrai ici en oeuvre, je puis
assurer votre Révérence qu'il n'y aura rien qui ne me soit
venu naturellement; je n'ai jamais vu seulement par le couvercle Spinosa,
ni aucun autre livre de pareille espèce, ni de sociniens, ni de déistes.
J'ai même évité de lire ces sortes de livres quand il
s'en est trouvé quelques-uns sous ma main, et je souffrais quand
je rencontrais dans d'autres quelque chose qui en approchait. je n'ai pas
voulu seulement jeter les yeux sur un Lucrèce, qu'un de mes amis
me laissa il y a quelques mois. Le peu de lecture que j'ai n'a pu que donner
occasion à quelqu<es>-unes de mes pensées. Je n'en emploierai
pas une de celles que je puis tenir d'autrui, par la lecture ou par les
conversations.
Ce n'est pas que je prétende ne rien dire que de neuf. Au contraire
je suis persuadé que la plus grande partie a été dite
et pensé<e> par d'autres mais je ne l'ai pas appris d'eux.
La plupart s'est présenté<e> de soi-même, et la
méditation a fourni le reste.
Il semble que c'est le caractère de la vérité de
s'offrir naturellement et sans recherche à tous les esprits, il n'y
a nulle raison pour quoi la fausseté viendrait ainsi se présenter
d'elle-même, et pourquoi plutôt l'une que l'autre.
Il est bien vrai qu'en examinant une question, on peut prendre le change,
se laissant trop frapper d'une des faces du sujet, mais quand sans y penser,
et à la seule occasion de ce sujet, une idée claire paraît
tout à coup, ce ne peut être que la Vérité.
Tout ceci, mon R.P., n'est point un trait de vanité, c'est seulement
pour encourager votre R<évéren>ce à passer le
premier feuillet par l'espérance de trouver quelque chose digne de
votre attention.
Je présume que vous vous trouverez assez engagé à
une réponse lorsque vous ferez réflexion que je ne suis pas
seul que ces difficultés aient frappé et ébranlé.
Je vous avouerai [12] ingénuement, mon R.P., que ma foi est en grand
risque, si le P. Malebranche ne me satisfait pas, je n'attends rien du reste
des hommes nés et à naître. Au reste je proteste devant
Dieu que je crois, crains et reconnais pour mon créateur et mon juge,
que quoique ce que je vais dire me paraisse très solide, j'en souhaite
de tout mon coeur la réfutation. Je dis bien davantage; si vous pouvez,
mon R.P., mettre les choses en équilibre, que vous me payiez de bonnes
raisons capables de balancer les miennes, quoiqu'elles ne les détruisent
pas tout à fait : La force de l'éducation, appuyée
de la bonne opinion de votre suffisance, l'emportera. Mais ne me payez pas
de contes, d'exclamations, d'autorités, d'allégories ni d'autres
preuves de catéchistes et de missionnaires.
Je sais, mon R.P., que, sur tout autre sujet, je serais un extravagant
avec un tel préambule; mais en matière de religion on met
tout en usage. Et lorsque vous avez bien dit que l'on ne pouvait s'assurer
de la réalité des corps que par l'Ecriture sainte. Que vous
avez trouvé J.-C. glorieusement ressuscité dans une fourmi
devenue papillon; que vous avez apporté comme une bonne preuve de
ce qu'on nous prêche le consentement de tant de personnes à
des choses incroyables: De quoi n'est point capable le plus grand génie
pour soutenir une telle cause?
Les préjugés et l'engagement font trouver tout de mise,
ce qui a quelque mauvaise apparence est une conviction. On trouve passable
ce qui paraîtrait ridicule à toute personne sans prévention.
Vous avez, mon R.P., tant d'exemples de pareilles faiblesses, et de noms
si révérés auxquels vous pouvez mêler le vôtre
sur ce chapitre, que votre réputation ne court aucun risque pour
cela. Tout le monde dit que le grand P. Malebranche parle là [13]
en prêtre chrétien et en théologien, il ne parle pas
en gentilhomme incapable de déguisement, ni en philosophe qui n'apporte
pas des fadaises pour de bonnes raisons.
Ne vous jetez point non plus, mon R.P., sur ces lieux communs de libertinage
et de corruption de coeur; car outre que chaque religion peut faire le même
reproche à l'autre, que les juifs peuvent dire aux chrétiens
qu'ils ont déserté pour éviter la circoncision, pour
manger toutes sortes de viandes etc., pour que ces arguments eussent quelque
apparence, il faudrait que les sectateurs d'une religion factice valussent
mieux que les sauvages et que les philosophes, et quelle différence,
bon Dieu!
J'appelle religions factices toutes celles qui sont artificielles, qui
sont établies sur des faits, et qui reconnaissent d'autres principes
que ceux de la raison, et d'autres lois que celles de la conscience. Ce
ne sont point les scélérats, les tyrans, les exacteurs, les
traîtres, les assassins, les empoisonneurs qui se révoltent
contre les religions, ils en ont même sentiment que les autres. Ils
sont même assez communément dévots jusqu'à la
superstition. Ce sont les gens de bien qui aiment la vertu et l'honneur,
qui écoutent leur conscience et leur raison, qui se voient avec horreur
engagés dans des opinions ridicules et funestes.
A mon égard j'ai été non seulement chrétien
catholique à brûler, mais dévot, diseur d'obsecro,
d'allégresses, d'oraisons sainte Brigitte etc, et en même temps
tout des plus débauchés,4 au lieu que présentement
que je mène une vie réglée et quasi exempte de passions,
je sens bien qu'il n'y a que la force de l'éducation qui agit : je
serais de même païen [et non païé, texte de
M], du paganisme le plus abominable.
[14] Je finis en avertissant V. R<évéren>ce qu'en
me disant sans érudition, j'entends par comparaison avec les savants,
les critiques, les gens qui font leur métier de l'étude; car
si je suis au-dessous de ces m<essieu>rs, je suis aussi un peu au-dessus
du manant. J'ai fait mes études à l'ordinaire.5 J'ai lu
la Sainte Ecriture entière. J'ai quelque teinture de l'histoire,
je suis un peu physicien, et ai quelques entrées dans les mathématiques,
en sorte que j'entendrai tout ce qui sera solide, quelque sublime qu'il
soit.
J'ai lu votre Métaphysique, mon R.P., et vos Conversations
chrétiennes, j'en connais tout le beau, je suis convaincu du
bon, et en connais tout le faible. Si le grand P. Malebranche n'avait été
que philosophe, il ne serait pas tombé en tant de cas que je n'ose
appeler par leur nom. Platon se serait répandu en petitesses, en
puérilités, en mystérieuses fadaises, s'il avait voulu
accorder la théologie de son pays avec les sentiments qu'il avait
de la divinité.
Il faut encore que je supplie très humblement Votre Révérence
de n'être point choqué des termes qui peuvent m'échapper.
Je prends un personnage libre, indifférent et dégagé
de tout respect politique, un personnage de pure nature, un personnage de
sauvage, qui n'a l'esprit barbouillé d'aucune prévention ni
supposition. Je me regarde, mon R.P., comme élevé avec vous
dans un désert avec une mère muette, sans autre guide que
notre raison, et autre instruction que nos réflexions et méditations.
Après cela, mon R.P., le scandale n'est point à craindre.
Le P. Malebranche n'est point un esprit faible, et cet écrit ne vous
passera pas, à moins que vous ne le jugeassiez digne d'une réponse
publique, auquel cas il en faudrait donner une copie fidèle en entier,
avec la réfutation à chaque article, comme je vous [15] conjure
[M ajoute à juste titre au nom de Dieu, nécessaire
pour comprendre le pronom lui qui suit], mon R.P., de me la faire;
ce sera lui qui récompensera vos peines. Pour moi je ne puis vous
offrir que mon respect, et la reconnaissance infinie avec laquelle j'aurai
l'honneur d'être toute ma vie, de Votre Révérence, mon
R.P.,
Le très humble et très obéissant serviteur. M.
S'il y a quelque chose d'obscur et trop serré, je l'étendrai
et le mettrai en si grand jour qu'il vous plaira, je me retiens de crainte
d'alarmer votre patience, et d'ailleurs la longueur du travail me fait peur.
Mais s'il n'y avait qu'un ou deux points à épuiser, je le
ferais avec plaisir, et les pousserais certainement jusqu'à leur
fin. / .
[16] PREMIER CAHIER
contenant ce qui m'a fait ouvrir les yeux
La première chose qui m'a choqué dans notre religion est
la puissance du Pape : dès mes plus tendres années, je n'entendais
pas lire une gazette, que, lorsqu'on en était à ces différends
ordinaires entre la cour de Rome et les Etats catholiques, [que addition
interlinéaire] je n'entrasse en une indignation qui aurait mis
en poudre pape, clé et tiare si j'en avais eu le pouvoir. Je ne pouvais
comprendre la faiblesse des souverains, de se faire volontairement esclave
d'un malotru, que le dernier des hommes peut mépriser impunément.
Il en était de même lorsque j'entendais parler de dispenses
de mariages, d'excommunications, de détrônements, d'interdits
de royaume, etc. Mais ç'a été bien pis quand j'ai vu
de mes yeux le faste, l'orgueil, la débauche, la vanité, l'avarice,
les intrigues et la politique de cette cour; quand j'ai su ces annates pour
les bénéfices, ; ce tarif d'absolutions, ce dogme tant pratique
d'enfreindre ses serments et de ne tenir aucun compte de sa parole; enfin
quand j'ai su que cette sainteté si révérée
était souvent un vieil, mangé de goutte et pourri d'ulcères
qui suivent les plus infâmes maladies; donnant ou refusant tout au
gré de sa concubine, laquelle durant ses délires [délices,
M] décidait souverainement sur toutes sortes de matières,
se trouvant ainsi l'oracle du Saint Esprit. Ensuite se présenta l'Inquisition,
et toutes les violences dont on use pour se soumettre les gens sous prétexte
de religion, et priver le genre humain de toute liberté. La cruauté
qu'on pousse jusqu'à se faire une fête des [17] exécutions
et de voir rôtir vifs des malheureux et des innocents, tandis qu'on
traite de tyrans abominables ceux qui en font bien moins et avec plus de
justice, car à l'égard des anciens empereurs, il n'y a point
de comparaison à faire; on venait leur apporter une nouveauté
qui mettait le trouble et la discorde partout, qui les tirait d'un état
où ils se trouvaient fort bien; dès qu'on a été
les maîtres, on a renoncé aux beaux principes qu'on leur prêchait,
et on a forcé les Romains à quitter leur religion sous laquelle
ils avaient conquis et conservé l'empire de l'univers. Cette religion
était fausse? nous examinerons la nôtre. Quant aux païens
d'à présent, la main sur la conscience, mon R.P., quel tort
ont-ils de se défaire de gens qui viennent renverser des lois et
des coutumes avec lesquelles ils vivent en paix, pour leur en apporter qui
sèmeront la haine et la discorde et les rendront esclaves de mille
marauds?
Je voudrais bien qu'on instruisît l'empereur de la Chine de ce
qu'il fait en souffrant nos missionnaires, qu'on lui apprît ce qui
est arrivé aux empereurs grecs et allemands, et comment on a traité
un roi d'Angleterre et un comte de Toulouse, quel a été le
sort des rois de l'Amérique, et qu'on lui fît connaître
que rien que la puissance de son empire ne le met à l'abri d'un pareil
traitement, sur lequel il peut compter infailliblement dès que la
plus grande partie de ses sujets sera infatuée [et non infectée,
lectio facilior de M] du papisme; où l'on soutient que tout
est au [au est omis par M, qui n'a pas compris la majeure du syllogisme]
juste, et que les seuls papistes sont justes. Ils prêcheront hardiment
que tout leur appartient de plein droit, comme leurs docteurs l'ont écrit
et décidé; par conséquent qu'ils peuvent s'emparer
de tout ce que possèdent quelque sorte de gens que ce soit; qu'on
l'instruisît qu'il s'élèvera vingt mille républiques
[18] dans ses Etats, dont les biens et les personnes seront hors de sa juridiction,
et pour lesquels il sera obligé d'avoir plus d'égards et de
ménagement qu'ils n'en auront pour lui, qui soutiendront hardiment
qu'ils peuvent le priver de la vie et de l'empire s'il n'est de leur opinion
sur toutes leurs fantaisies, sans que lui, pour quelque cause que ce soit,
leur puisse seulement faire une correction; que ces gens se diront exempts
de toutes charges publiques et posséderont les plus beaux biens et
lèveront sur les peuples plus d'impôts, le laissant seul chargé
de toutes les dépenses de l'Etat, et d'aller courir les risques et
les fatigues de la guerre pour les mettre à couvert de leurs ennemis;
tandis que ces messieurs seront à table, au lit, à se promener
dans leurs superbes jardins, ou à séduire les femmes et les
filles des malheureux qui cour[re]ront s'exposer pour leur défense;
qu'on lui fît voir au doigt et à l'oeil qu'il faudra qu'il
sorte tous les ans plus de six millions de son empire pour aller à
Rome acheter des provisions d'évêques et d'abbés, des
dispenses de mariage, des absolutions, des indulgences, etc.; enfin que
le pape le déclarera ennemi de Dieu, par conséquent déchu
de son trône; et ses sujets déliés du serment de fidélité
qu'ils lui doivent, moyennant lequel arrêt, il ne lui restera pas
seulement des domestiques, et qu'il sera réduit à courir pieds
nus présenter les épaules aux étrivières. Ces
missionnaires, ces apôtres ont tant de bonne foi, qu'ils se gardent
bien de garde de prêcher ces vérités; ils font les chattemites,
les doucereux et les humbles en attendant l'heure de montrer les griffes
et les dents. Il faudrait aussi instruire le peuple que ces gens qui crient
à pleine tête qu'aucun intérêt ne les mène,
ne les auront pas plus tôt gagnés, qu'ils [19] demanderont
la dixième partie de leurs revenus, de leurs travaux et de leur industrie,
ne les marieront que pour de grosses sommes et les contraindront à
se faire enterrer à grands frais, qu'ils leur défendront les
choses les plus essentielles, afin de leur en vendre la dispense, qu'ils
leur enlèveront leurs femmes et leurs filles, les violeront, les
massacreront, sans qu'ils en puissent espérer aucune justice.
Mais ces Juifs, mais ces hérétiques sont dans leur pays,
ils sont dans leur propre bien, de quel droit peut-on les violenter dans
leur conscience, les poursuivre avec le fer et le feu, et par des voies
abominables, contraires à la nature, à la raison et aux règles
de justice reconnues de toutes les nations? Ces gens sont bons sujets, bons
citoyens, tout leur crime est de ne pas subir des lois tyranniques que l'orgueil
et l'avarice des gens d'Eglise ont imposées.
Tout le train des ecclésiastiques en général par
lequel on voit manifestement que ces mystères si vénérés
ne sont que des nasses tendues pour pêcher les richesses et les grandeurs,
m'émut infiniment. Ils ont l'impudence de prêcher la pauvreté,
regorgés [M donne regorgeans, autre lectio facilior]
de biens, l'humilité au comble des plus glorieux états, le
désintéressement prenant à toutes mains où il
ne leur est rien dû, et cent fois plus qu'il ne faudrait quand il
leur appartiendrait quelque salaire, se faisant payer d'avance avec la dernière
rigueur, ce que ne font pas les plus misérables manouvriers [mieux
que manoeuvres, texte de M]; la sobriété et la frugalité
au milieu des festins continuels, des tables abondantes et délicieuses,
la simplicité dans les palais [20] superbes, avec des équipages
magnifiques et des armées de serviteurs. Il ne faut pas être
d'une humeur bien soupçonneuse pour croire que de telles gens sont
des fourbes. Mais on ne peut s'en laisser piller et gourmander sans être
bien insensible, bien paresseux et bien lâche.
Je fis après cela réflexion sur toutes ces cérémonies,
en si grand nombre et telles que je reconnaissais chez les Grecs et chez
les Romains païens dans mes livres de classe. J'ai depuis vu le reste
chez les idolâtres indiens et américains. J'y ai trouvé
les moines, les chapelets, les reliques, etc.
Sur l'attention qu'on a à préoccuper l'esprit des enfants
avant qu'ils soient en état de juger de ce qu'on leur propose, sur
ces légendes farcies de miracles ridicules et même odieux,
de suppositions impertinentes, de faussetés grossières, et
pourtant approuvées, publiées, prêchées, imprimées
et peintes dans les temples, enfin autorisées comme toutes les autres
chose qu'on nous donne comme ce que la religion a de plus saint et de plus
sacré. Sur la vénération des reliques lorsque je vis
que ce n'était que des os pourris à l'ordinaire, moi qui m'étais
imaginé que c'étaient des membres comme les miens. Où
est la certitude que ces squelettes qu'on tire des magasins inépuisables
de Rome soient des corps des martyrs? La vraisemblance (s'il y en a) est-elle
proportionnée au risque évident d'idolâtrer si on se
trompe, et quelle nécessité de courir ce risque ? Sur les
canonisations qui n'ont d'autre appui qu'une foi humaine, et qui sans la
moindre nécessité nous expose à rendre un culte divin
à des damnés, car enfin quand il y aurait quelque fond à
faire sur la déposition [21] de gens prévenus, ignorants,
intéressés, etc., sait-on l'intention de ces prétendus
saints? Les témoins ne peuvent déposer que du fait matériel,
sait-on seulement s'ils ont été baptisés? Leur curé
était peut-être comme m<essi>re Louis Gaufredy qui baptisait
au nom du diable, ou juif, ou mahométan comme j'en ai vu en Espagne?
Mais bien pis on canonise pour des crimes, pour avoir abandonné leur
devoir essentiel et causé mille maux, pour avoir faussé leurs
paroles. Enfin qui répondra à cette difficulté : saint
Paul dit lui-même qu'il ne sait s'il est digne d'amour ou de haine,
qu'il ne se sent coupable de rien, cependant qu'il n'est pas justifié.
Le pape sait-il les actions et les intentions de Jean de Capistran [note
marginale de M: récollet canonisé] comme saint Paul
savait les siennes propres ? Quand il les saurait également il devrait
rester comme lui dans l'incertitude. Si on allègue les miracles,
outre que tout le monde raisonnable n'en doit pas croire, et que tout homme
sage n'en voit point; J.C. [leçon de B confirmant une conjecture
de H. Coulet, qui proposait de corriger Il, donné par M, en
J.C.] a dit qu'il envoierait en enfer des personnes qui auraient
fait des miracles en son nom.
L'Antéchrist en fera : répondez, mon R.P. Il est donc
évident que ces canonisations ne sont autre chose qu'un moyen de
se donner un grand relief, et de payer de fumée des services très
réels aux dépens du véritable culte qui n'est dû
qu'à Dieu seul. Que peut-on inventer de plus beau, et qui coûte
moins, que de faire dresser des temples et des autels aux gens, de leur
attribuer la pluie et le beau temps, les tempêtes ou les vents favorables,
[22] la protection des villes et des royaumes entiers, etc.? Saint Louis
a ruiné la France, a fait périr un million d'hommes, est tombé
lui-même en esclavage, et définitivement mort de la peste.
S'il eût réussi, il en revenait au pape deux ou trois millions
par an avec un accroissement immense de pouvoir et de grandeur. Comment
payer tout cela ? Un trait de plume, on l'inscrit au catalogue des saints.
On en fera apparemment de même au roi Jacques qui a faussé
ses serments et ses promesses, renversé les lois fondamentales du
royaume, et ruiné toute sa famille.
Je passai de là à tous ces gueux vagabonds par les villes
et par les campagnes sans autre métier que de demander ce qu'on appelle
la charité; à tant de moines mendiants bien gras et bien logés,
sans autre soin que de faire les gens d'importance et les agréables,
tandis qu'un effronté faquin va excroquant [M modernise: escroquant]
des malheureux qui entassés dans des trous avec leur famille crèvent
sous le faix du travail et des charges publiques. A tant d'autres moines
riches et orgueilleux prenant le titre de pauvres et humbles qui accumulent
les titres et les seigneuries, les baronnies et les justices, et les châteaux
avec les plus beaux droits, dépensant chacun plus que n'ont de rente
la plupart des gentilshommes chargés de pourvoir leurs filles et
de pousser leurs garçons.
L'attirail de l'évêque qui me tonsura me choqua encore
beaucoup, quand je comparai sa table avec la nôtre. (C'était
un jour maigre.) Je compris sans peine que les jeûnes ne coûtent
guère à ordonner, quand on les fait ainsi, non plus que les
fêtes, quand on a métier de ne rien faire.
[23] La vue de certaine Notre-Dame où ma mère me mena
pour s'acquitter d'un voeu, m'a révolté contre le culte des
images dès mon enfance; je comptais pendant le chemin que je verrais
la Vierge en l'air comme on la représente dans les tableaux, mais
quand je ne vis qu'une mauvaise petite figure de pierre noire, à
laquelle on faisait toucher des chapelets au bout d'un bâton, je tombai
de mon haut, et rien ne m'a jamais paru plus ridicule. Je n'avais pas sept
ans, cependant toutes les grandes idées qu'on m'avait inspirées
de la bonne Notre-Dame des Ardillières s'évanouirent comme
un songe. Je ne regardai cette pierre que comme une pierre, et je vis fort
bien que cette pierre si vantée et si célèbre, si pleine
de pouvoir, avait besoin d'un piquet pour se soutenir, et d'une grille de
fer pour sa sûreté. Pourquoi, disais-je en moi-même,
faire tant de chemin, se fatiguer et dépenser considérablement,
n'avons-nous pas de semblables marmousets chez nous? Enfin ce bureau au
milieu de l'église, pour recueillir l'argent des pauvres idiots,
me donna fort mauvaise opinion des ministres de l'idole.
Vers l'âge de douze ans, je commençai à m'apercevoir
des mauvaises raisons des prédicateurs, qui ne me persuadaient que
de leur envie de se faire une réputation d'habiles gens. Un certain
catéchisme qui pour appuyer ce qu'on dit de l'hostie brisée
qu'elle contient sous chaque parcelle le corps entier de J.C., disait que
l'on se voit tout entier dans chaque pièce d'un miroir cassé,
et mille autres pareilles ridiculités, me remplit de doute et de
soupçon.
Certain livre avec des estampes assez belles, me tomba [24] entre les
mains étant encore en seconde à l'âge d'environ treize
ans. Il me plut fort, certains traits figurés et pleins de pointes
me paraissaient beaux. L'amour propre qui mit du mercure derrière
les objets et fait qu'on s'y voit au lieu de voir Dieu au travers, l'instrument
crochu appelé la réflexion avec lequel les philosophes avaient
passé sous les murs de la ville de la vraie volupté me charmaient,
mais quand j'en fus venu à l'article "Que vois-je? Philédon
à genoux aux pieds du crucifix!" je crus rêver, tant ce
que j'avais lu me menait peu à cette conversion. Ce n'était
point en vérité la corruption du coeur qui me fermait les
yeux, je crois que j'avais encore ce qu'on appelle l'innocence baptismale,
avec une foi aveugle et sans soupçon, et à toute épreuve.
Mais quand en philosophie on répondit aux raisons dont je combattais
les formes substantielles et les accidents absolus par le concile, les décisions
des papes et le mystère de l'Eucharistie, je commençai tout
de bon à douter, et à former le dessein d'examiner ce que
c'est que la religion.
Quoique jeune et que je n'eusse qu'environ dix-huit ans, la force de
l'éducation est telle que je ne cessai pourtant point d'être
dévot, et de me couvrir de signes de croix depuis la tête jusqu'aux
pieds dans la crainte excessive où j'étais des diables, des
revenants et des sorciers. Par bonheur en quittant le portefeuille, ayant
pris un parti où l'on court des dangers plus réels que ceux-là,
je ne tardai guère à revenir de mes terreurs paniques, ce
qui porta encore un grand coup à ma foi. Je disais en moi-même
: J'étais persuadé de ces folies, j'en vois le néant
et la vanité; n'en serait-il pas de même du reste?
[25] La persécution des huguenots suivit ces premiers temps.
6
Ah! mon R.P., quelles cruautés et quelle fermeté n'ai-je pas
vues! Quand il me revient que pleins de vin nous tirâmes un misérable
vieillard accablé de goutte hors du lit, où il ne pouvait
souffrir le poids de ses draps, et le fîmes danser en pleine place,
sans que ses cris pitoyables, et les larmes de deux pauvres filles qui se
traînaient à nos pieds pussent fléchir notre barbarie!
Quel cruel souvenir, la plume me tombe de la main, et mes yeux ne la peuvent
plus guider. Mais quelle atteinte à cette religion dont on fait sonner
si haut l'équité et la douceur, quelle atteinte à l'opinion
de cette grâce qui soutenait les martyrs, car tout cela n'eut point
d'effet, et il nous fallut abandonner la maison après l'avoir ruinée.
C'était cependant l'évêque et les curés qui nous
plaçaient, qui nous pressaient de nous porter à toute sorte
d'excès, qui prêchaient que dieu se sert de tous moyens, et
qui riaient, lorsqu'on leur rapportait de pareilles horreurs.
Tout cela m'engagea à relire le Nouveau Testament, quelques morceaux
des pères et des théologiens, ce qui en vérité
fit un mauvais effet; depuis j'ai cherché les philosophes chrétiens
qui ont fait encore pis; quand j'ai vu que les efforts de tant de grands
génies se réduisaient à tant de pauvretés, et
à des discours vagues, équivoques, qui ne font aucune preuve,
et qui ne peuvent qu'étourdir et éblouir des enfants et des
femmelettes, j'ai conclu qu'il n'y avait rien de solide ni de bon à
dire. Il est de fait que je ne suis jamais si revenu de la religion, que
lorsque je lis des livres faits pour l'expliquer, ou pour la soutenir.
Je ne sais si je me trompe, mais je crois remarquer une [26] supercherie
dans ces sortes de livres. Tous les auteurs commencent par l'existence de
Dieu, dont personne ne doute: ainsi ce ne peut être que pour couvrir
du nom d'athée [addition de M: du nom <odieux> d'athée]
des gens plus persuadés qu'eux qu'il y a un dieu, qui en ont de plus
justes idées, et qui l'adorent bien mieux, puisque c'est du fond
de leur coeur, et sans aucun intérêt présent; au lieu
que tous les suppôts de religion factice se font une métairie,
ou plutôt une seigneurie de son nom, et tiennent à la religion
par de gros revenus, de grands honneurs, ou par l'espérance d'y parvenir.
Ces auteurs prétendent surprendre les esprits, et gagner l'estime
et la confiance en étalant leur science et leur pénétration.
Le commun du monde juge qu'un homme qui dit de belles et bonnes choses au
commencement de son ouvrage, ne finit pas par des fadaises. Ainsi prévenu,
il donne à l'autorité le même consentement qu'il avait
donné à la raison, mais quelle terrible chute devant un homme
raisonnable, quand, de ces sublimes spéculations, ces auteurs tombent
au fait et au point en question, que de pauvretés, que de puérilités,
que de faux raisonnements, que de fausse monnaie, que de balivernes!
Un autre article, c'est le traitement qu'on fait à ceux qui ont
quelque chose à proposer pour l'éclaircissement de la vérité,
le soin qu'on a de leur imposer silence, soin que l'on pousse jusqu'à
exercer les dernières cruautés sur des personnes qu'un esprit
extraordinaire porte à faire de belles découvertes qui n'ont
aucun rapport avec une religion si terrible, 7 pendant
qu'on récompense magnifiquement des sots ou des fourbes pour des
fadaises, des discours en l'air, des faussetés manifestes.
[27] La Vérité n'a pas besoin d'une si indigne politique,
c'est le mensonge qui s'introduit par ruse, se fait valoir par impudence,
et se soutient par la cruauté. De
là naissent les défenses publiques d'enseigner la vérité,
et cette tyrannie qu'on exerce dans les collèges et les universités,
où l'on fait jurer les professeurs de n'enseigner qu'une telle doctrine,
qu'ils connaissent pour fausse et ridicule.
Que dirai-je de l'effronterie d'alléguer tout ce qui peut servir,
quelque peu de fondement qu'il y ait, et de rejeter les plus solides principes.
D'éluder les plus clairs passages du livre qu'on donne pour les lois
de Dieu, ainsi que les plus justes raisonnements, quand ils ne sont pas
favorables, comme de prendre à la lettre tout ce qui convient et
est avantageux, et d'expliquer figurément tout ce qui incommode.
Que peut-on imaginer de plus positif que ces mots : Vous avez reçu
gratis, donnez gratis; ne portez point d'or ni d'argent. N'ayez point de
bourse. Y a-t-il rien de plus clair en soi par rapport à ce qui est
dit, devant et après, et par rapport au dessein de celui qui parle;
rien de plus raisonnable et de plus juste? Ne s'en moque-t-on pas? On ne
vend rien, on donne tout pour de l'argent et pas la moindre chose sans cela.
Mille et mille autres choses se sont à la file présentées
à mon esprit; ces prêtres sans mérite ni science, brutaux,
vicieux etc. après leur ordination comme auparavant, quoiqu'on veuille
que cette ordination leur donne un caractère réel et physique.
Où est donc la vertu de ce caractère, [28] de cet être
ajouté à l'âme? Je n'en ai jamais vu d'effet sensible
qu'une avarice et une avidité sans borne, un orgueil brutal, ou un
air tartufe, avec une insolente présomption.
Ces principes ridicules de l'invocation des saints, comme si Dieu se
laissait gagner par des sollicitations, comme ceux qui se disent ses lieutenants
par celles de leurs mignons ou de leurs maîtresses. C'est qu'on ne
veut pas d'un dieu qui voit tout, qui est partout, d'un dieu qui n'agit
que par le seul mouvement de sa sagesse et de sa justice; un tel dieu est
adorable, mais il est inutile à l'ambition et à l'avidité.
Il en faut un qui ait besoin de solliciteurs, afin que chacun s'empare du
sien, qu'on ira chercher l'offrande en main [texte fâcheux de M: la
fraude en main]. De là partent ces voeux, ces marchés,
ces propositions si folles et si insolentes qu'on fait à Dieu, et
qu'on n'oserait faire au domestique d'un grand qui se piquerait d'un peu
d'honneur. Si tu me délivres de prison, je te donnerai mon pesant
d'or; si tu me fais gagner la bataille, je massacrerai la p<remiè>re
personne qui se présentera devant moi, fût-ce ma propre fille
[note marginale de M: Jephté]; je ferai bâtir un édifice
somptueux, où je tiendrai à l'engrais comme porcs trente maroufles,
qui n'auront d'autre occupation que de débaucher les femmes et les
filles des environs, de se bourrer de vin et de viande tous les jours sauf
quelques heures employées à chanter tout le contraire de leurs
pensées et de leurs désirs. Il faut un dieu qu'on fait quand
il plaît afin d'obliger les peuples d'assister à cette belle
production, et à en payer l'ouvrier.
Le nom impertinent de vicaire de Dieu, et de vice-dieu [note marginale
de M: Paul V s'est laissé nommer ainsi] [29] qui va jusqu'à
l'impiété, sous lequel on trouve prétexte de monter
au-dessus de tout ce qu'il y a de plus relevé dans le monde, et d'accabler
les peuples d'un joug inouï. C'est mettre en parallèle la toute-puissance
de Dieu avec la faiblesse des hommes, par un raisonnement plus ridicule
que si l'on concluait qu'un homme qui a deux bons yeux a besoin d'un conducteur,
parce qu'un aveugle ne s'en peut passer.
La fourberie d'attribuer à punition ou à récompense
les événements les plus communs, quand cela peut autoriser
l'erreur, et donner couleur à la superstition. 8 Ces indignes
et absurdes suppositions [M remplace suppositions, vieillissant en
ce sens, par propositions] par lesquelles on érige en miracles
tout le bien qui arrive à des scélérats, quand ils
ont été favorables aux ministres de la religion, et les avantages
qu'ont souffert les personnes du plus grand mérite, dont on met encore
la mémoire en abomination, quand ils se sont opposés aux exactions
et aux usurpations de ces messieurs.
Ces conversions qu'on vante tant, et qui ne sont que le fruit des sciences
humaines, des finesses, des intrigues, de la politique, et des violences
quand on le peut.
Ces conciles dont les décisions sont baptisées du nom
de la vérité et d'oracles du Saint Esprit, et qui n'ont d'avantage
sur ceux qui ont décidé tout le contraire que d'être
les derniers, et d'avoir obtenu un arrêt de révision par des
pratiques de cour, de basses flatteries, souvent criminelles et où
l'on voit manifestement présider l'orgueil et l'intérêt.
[30] Ces sacrements dont on nous prêche tant la nécessité,
et qui ne sont pas en notre pouvoir. Ces livres réputés sacrés,
après avoir été profanés dans des temps où
l'on n'en avait plus de connaissance. Ces fêtes de faits ignorés
pendant douze siècles et non seulement inventées sans le moindre
fondement, mais encore rendues de la dernière solennité; la
Conception, l'Assomption, Sainte Anne, Saint Joachim, etc.
L'attention des ecclésiastiques à faire observer leurs
ridicules ordonnances, pendant qu'ils se rient de celles de Dieu et de la
raison. Quel fracas pour un malheureux qui a mangé un oeuf en carême,
ou épousé sa commère, il peut en toute sûreté
négliger sa famille, maltraiter sa femme, laisser périr un
enfant de la nourriture duquel il est chargé!
Enfin en un âge plus mûr, un peu de lecture, d'expérience
et de réflexion m'ont fait voir qu'on a bien fait, défait
et refait des livres, qu'on en a bien supprimé, qu'on en a bien supposé,
qu'on a bien ajouté, retranché et changé aux livres
véritables, et qu'on ne s'est pas plus épargné en fraudes,
qu'en allégories et en explications détournées.
Ce fut alors que j'examinai, non en historien ni en critique, qui est
un travail infini et qui ne dit rien, mais en philosophe, en homme qui voulant
sincèrement trouver la vérité la cherche de bonne foi,
dans sa source et dans ses principes, et non dans des faits incertains et
embrouillés où la superstition est peinte des mêmes
couleurs que la vérité. Non dans des livres où l'on
trouve le pour et le contre, et que les plus habiles n'entendent jamais
parfaitement. Mais dans [31] la droite raison qui parle toujours clairement
et distinctement, même aux plus simples génies.
Plus j'examinai les principes de notre religion, plus je vis qu'on n'agit
pas conséquemment : il suffit qu'ils aient servi à étourdir
le peuple; on s'en moque aussitôt. Par exemple, si une messe est ce
que l'on nous dit, une seule suffit, il est inutile de répéter
une chose d'un prix infini. Si plusieurs font plus qu'une, pourquoi borner
les prêtres à n'en dire que 368 par an, il serait plus raisonnable
de les occuper à en dire du matin au soir.
On porte le Saint Sacrement, le corps, l'âme, la divinité de
J.C. pour faire honneur au pape. J.C. fait partie de son cortège,
et sort chaque fois que le pape sort. Le pape ne le suit pas de cent mille
fois une.
Le pape, les évêques, les gros bénéficiers,
laissent comme une corvée la messe à dire à des gens
payés pour cela, quand on voudrait sauver [Lectio facilior
de M: savoir pour sauver] cette déclaration positive
de ce qu'ils en pensent, en disant que ces saintetés, ces Eminences,
ces Grandeurs ont des affaires d'importance qui ne leur permettent pas d'employer
le temps à la plus sublime action de toute la religion : 1º
Cela est faux. Ils en ont de reste pour jouer, chasser, faire l'amour, festiner;
ils en ont de reste pour gouverner les Etats, être ministres des rois,
etc. 2º Il n'y a point d'affaires qui puissent égaler en importance
celle de donner à Dieu la plus grande gloire qu'il puisse recevoir,
et de procurer aux hommes le plus sûr moyen d'attirer sa bénédiction.
3º Ils entendent bien la messe, il ne faut pas plus de temps pour
la dire. C'est donc qu'ils la regardent comme une mômerie, et toutes
ces simagrées comme un [32] travail ridicule et inutile. Au lieu
qu'ils y assistent en repos, sur un bon carreau, sans se donner le moindre
mouvement, pensan[s] à leurs plaisirs, aux projets de leur ambition
et de leur avidité, ou occupés d'une agréable musique.
Le métier de curé est sans contredit le plus essentiel
de tous les ministère ecclésiastique; c'est le curé
qui instruit des principes, qui donnent [sic] les premières
impressions et les plus forts sentiments de la foi, c'est lui qui introduit
dans l'Eglise, qui fait les chrétiens, qui remet les péchés,
qui distribue l'Eucharistie, qui marie ceux qui doivent engendrer les papes,
les cardinaux, les évêques, etc. Cependant c'est un métier
de paysan. Un pape, un cardinal, un abbé, un gros prieur, ne fera
curé ni son frère, ni son neveu, il le fera plutôt chanoine,
qui est le poste le plus ridicule et le plus inutile; tousser, cracher,
roter, etc., pendant qu'une douzaine de malotrus sont, comme ils disent,
à aboyer sur le parchemin.
Pourquoi, puisque la foi du pape ne peut pas manquer, et que la foi
a tant de force, ne commande-t-il pas aux montagnes de sauter dans la mer
et d'abîmer les corsaires de Barbarie, qui donnent tant d'alarmes
à ses Etats et à ses voisins? Peut-être les convertirait-il
encore, par un si beau miracle.
Est-ce suivre ces principes et ces belles idées d'un homme au-dessus
des anges, qui peut quand il lui plaît faire descendre Dieu du ciel
en terre, que la manière dont un cardinal non prêtre traite
un vicaire de village?
Dieu peut tout. Ainsi il n'a que sa volonté à implorer.
[33] Pourquoi donc notre Saint Père le pape ne veut-il pas tout seul
défaire l'armée des Turcs? Un enfant qui a un fardeau de 20
livres à déplacer va hardiment à son père, à
son frère, à un ami. Il n'appelle pas une vingtaine d'autres
enfants pour aider au père, au frère et à cet ami parce
qu'il voit distinctement quoique sans réflexion qu'il suffit à
ces gens-là de leur volonté, et que le pouvoir ne leur manque
pas. Mais ce serait tenter Dieu. C'est tout de même le tenter avec
cent mille hommes. Cette armée est suffisante, ou elle ne l'est pas;
si elle l'est, inutilement fait-on des voeux, des prières et des
bénédictions etc. On n'en fait point pour faire porter à
un crocheteur un quarteron de fagots, pour faire traîner un muids
de vingt à deux chevaux. Si cette armée n'est pas suffisante,
c'est tout de même tenter Dieu qu'avec un seul homme. Il n'y a pas
plus de miracle, pas plus d'action particulière de Dieu à
battre une armée de 100 000 hommes avec un seul soldat qu'avec cent
mille autres; dès que ces cent mille ne sont pas suffisants, il faut
une action particulière de Dieu, et quelque action que ce soit ne
lui coûte pas plus qu'une autre.
On dit encore qu'il n'est pas permis de se donner la mort, cependant on
commande des jeûnes, et on prétend qu'ils peuvent faire mourir,
puisque ce n'est que par cette raison que s'en dispensent les rois, les
princes et tous les grands; d'ailleurs rien n'est si commun dans la vie
des saints que leur mort [34] prématurée par les jeûnes,
les macérations, on en trouverait mille de cette sorte.
Les moines, ces frélons du public, font briller leurs autels
de marmousets d'or et d'argent habillés comme eux, on en prêche
le pouvoir et les miracles. Quand les tempêtes ou les guerres ont
renversé le sacré repaire, ce n'est point à ces saints
que l'on s'adresse pour le relever, on va faire sa cour aux grands, on dupe
les marchands et les bourgeois, on encense l'infâme exacteur, on suborne
sa veuve; les absolutions, les indulgences, les intrigues sont mises en
oeuvre, enfin le misérable qui est embarrassé à se
fournir de pain relève la maison de ces grands serviteurs [M: grands
amis, ce qui détruit le jeu des antithèses] de Dieu, qu'il
a revêtu<s> de son pouvoir. La fin de l'histoire est que les
moines sont les suppôts, les émissaires et les soldats du pape,
entretenus aux dépens du public, sans lui rien coûter. On décerne
donc de temps en temps l'apothéose à quelqu'un pour les accréditer,
et les rendre vénérables au sot peuple [M: sot vulgaire].
Enfin ce qui a terriblement assailli ma précaution, c'est quand
j'ai vu de grands peuples plus sages que nous, au moins mieux réglés
dans leurs moeurs, être également persuadés de mille
extravagances dont nous nous moquons? Elevons-nous un peu, mon R.P., transportons-nous
un moment dans ce pays intelligible, et regardons de là Paris, Pékin,
Rome, Constantinople, Madrid, et l'ancien Mexique. Regardons de là
[35] le pape, le mufti, le bonze et le rabbin, le paysan avec son curé,
le nègre avec son marabout, le Turc avec son iman, le Persan avec
son Molla, le Siamois avec son Talapoin, l'Américain, le Brésilien,
le Virginien avec leurs vuérovanes, leurs coquaroux, de bonne foi,
qui est le plus ridicule : est-il plus extravagant de courir, et d'attendre
respectueusement toute sorte de biens d'une figure à dix visages
avec sept bras, que d'une oublie incrustée dans un vase précieux
et rayonnant de pierreries; de se tenir dans une rivière pour retirer
le soleil de son éclipse, que d'employer quelques gouttes d'eau jetées
en l'air pour empêcher les effets du tonnerre etc.?
Il n'y a point d'impertinence dans le paganisme le plus outré,
dont on ne trouve une fidèle copie dans notre religion, le parallèle
n'en est pas difficile. Fournissez, mon R.P., une liste des extravagances
païennes, je ferai l'autre partie. Nous avons même des choses
infiniment plus choquantes et plus pernicieuses : le purgatoire, la transsubstantiation,
la prédestination, la confession, et tant d'autres.
Un grand moyen pour étouffer bien des disputes, ce serait de
les mettre en fait. Je veux dire de laisser les raisonnements, où
les deux parties s'égarent et s'opiniâtrent, pour les mettre
dans l'état de disputer réellement, ou par supposition; on
découvrirait leurs [36] sentiments.
Par exemple, je soutiens que Jupiter vaut mieux que le dieu des chrétiens.
Vous n'en conviendrez pas, et nous discuterons jusqu'à la mort. Mais
que je vous demande, mon R.P., dans lequel de ces deux royaumes vous aimeriez
mieux habiter. Dans l'un le roi est un ivrogne, un débauché,
volage en ses passions et en ses galanteries, qui corrompt tout autant de
femmes et de filles qu'il peut. Dans l'autre le monarque est sobre et chaste,
mais il fait rôtir vifs presque tous ses sujets par pure fantaisie
sans aucun égard à leur mérite, à leurs vices
et à leurs vertus, comme un potier fait un pot de chambre d'une partie
de sa terre, et de l'autre quelques vases de parade. Si vous ne voyez pas
la conséquence, vous vous jetterez sans doute dans les Etats du premier,
et voilà la question décidée. Car ce premier est Jupiter,
et le second est le dieu des chrétiens. Avouez donc malgré
que vous en ayez que le paganisme est plus supportable que le christianisme,
qui n'en peut avoir triomphé que par surprise, en exagérant
ce qu'il avait de mal, et en cachant ses propres horreurs. Ce n'est de tous
côtés qu'un amas de contrariétés, de suppositions
qui se détruisent les unes les autres. On ordonne d'aimer Dieu, et
en même temps on le rend le plus odieux qu'il est possible d'imaginer
et de concevoir. On dit que le genre humain est une masse de perdition condamnée
à des supplices horribles et éternels, dont Dieu n'a tiré
qu'un très petit nombre par sa volonté absolue. En [37] admettant
cette supposition, je confesse que si [M omet si] je suis de ce petit
nombre, on peut me demander cet amour de Dieu. Mais il y a cent mille fois
plus à craindre qu'à espérer; ainsi je suis presque
sûr d'être réprouvé, et comment veut-on que j'aime
celui qui vraisemblablement me prépare des tourments éternels
et sans fin? Si vous étiez pris des Algériens, mon R.P., avec
toute votre communauté, et que vous sussiez que le Dey a ordonné
[M remplace a ordonné par ordonne, ce qui rend sans
objet la concordance qui suit, empalât] qu'on vous empalât
tous sauf un seul qu'il veut, de sa grâce spéciale et gratuite,
qu'on renvoie en France avec des prisons jusqu'à l'exécution,
aucun l'aimerait-il?
On dit que le baptême nous régénère, nous
donne part au royaume de Dieu, qu'il devient par là notre père:
comment accorder cela avec la prédestination? Le baptême est
inutile aux prédestinés et aux réprouvés, puisque
les uns doivent absolument posséder ce royaume et que les autres
en sont absolument exclus.
On veut que J.C. dieu et homme ne soient qu'une seule et unique personne;
à l'instant même qu'on prêche cette belle idée,
on le divise si on en a besoin: il avoue son ignorance, c'est qu'il parle
comme homme. L'homme et Dieu ne sont donc pas une même personne; le
mot de personne exprime l'indivisibilité. Pierre [et Jean sont deux
personnes, ces cinq mots biffés] est une personne parce que
Pierre ne peut être mis en deux. Pierre et Jean sont [38] deux personnes
parce qu'on les peut séparer [M modernise: qu'on peut les séparer]
mentalement et que réellement ils le sont. Pierre peut être
ignorant, et Jean savant, mais Pierre ne peut pas être ignorant et
savant sur le même article. Quand J.C. a dit qu'il ignorait le jour
du jugement qu'il prêchait, il y avait deux personnes où il
mentait; une même personne ne peut dire oui et non sur le même
sujet sous prétexte de différents caractères; l'interrogation
qui lui est faite est faite à sa personne entière. Un hermaphrodite
parfait interrogé s'il peut faire une femme féconde ferait
un mensonge en disant que non, et qu'il n'y a qu'un mâle qui le puisse;
son excuse qu'il ne le peut comme femelle serait de mauvaise foi et ridicule,
car on l'interroge comme mâle et femelle, parce que le mâle
et la femelle ne sont qu'une même personne. Ainsi interrogeait-on
J.C. et Dieu ne faisant qu'une même personne. Dans toutes les unions
morales il en est de même. J'ai connu un capitaine de vaisseau qui
était aussi secrétaire du roi; interrogé s'il n'a jamais
été à la mer, aurait-il pu répondre que non
moyennant cette belle ruse jésuitique qu'il n'y a jamais été
comme secrétaire du roi?
Tout le corps monacal crie d'un ton de Polyphème qu'on ne peut
se donner trop tôt à Dieu, et sur cet axiome admirable reçoit9 des filles de quinze ans à s'engager
pour toute leur vie dans un état contraire à la nature et
à la raison, dont le désespoir les rongera jusqu'à
la mort. Que ne les reçoivent-ils [39] donc à trois ans, cela
serait bien encore plus beau, puisque ce serait bien plus tôt. Quand
l'âge de quinze ans serait plus mûr que celui de trois ans,
il est sûr qu'il ne l'est pas suffisamment, ainsi ce plus ne conclut
rien. Ils ne donneraient pas l'administration de leur bien à un moine
du même âge. Le R.P. procureur, le R.P. ministre, le R.P. titrier
sont toujours des anciens. Les besaciers même ne prennent pas pour
leur père spirituel un garçon de dix-huit ans. Je ne parle
pas de la moinerie masculine, on ne fait tort à personne pour la
vie présente de l'enrôler dans la sacrée milice; s'il
perd quelque chose, il en est dédommagé par mille autres,
fût-ce un roi qui quittât sa couronne. Le métier de directeur
et de confesseur fournit plus abondamment de quoi remplir toute sorte de
cupidités, et donne le moyen d'en jouir plus tranquillement que la
royauté. Le sophi et le sultan avec leurs milliers de femmes ne savent
ce que c'est que délicatesse 10 de plaisir, c'est pour ces messieurs
qu'elle est réservée. Tenir une jeune et aimable personne
enchantée de son mérite, et toujours prête à
tout, et de toute manière, avec une docilité qu'on ne peut
exprimer et une tendresse respectueuse, est un chatouillement d'un tout
autre goût que l'amour et les jouissances vulgaires; on a outre cela
la glorieuse satisfaction d'être regardé comme un saint, on
garde une partie de sa distinction et on en acquiert une infinité
de nouvelles; à l'égard de la gueusaille [40] qui prend ce
métier, il est évident que c'est un profit tout clair. La
fainénatise, le rang, le droit d'immunité, le respect de ceux
dont on n'aurait pas même eu l'honneur d'être méprisé
etc. sont des biens réels, que ces gens-là troquent contre
toutes les misères de la vie malheureuse.
On demande une foi aveugle, et on prêche qu'il se faut garder
des faux prophètes, qu'on doit prendre garde de n'être pas
séduit. Saint Paul dit qu'il faut tout sonder, tout examiner, qu'il
y aura des séducteurs : à quoi donc s'en tenir, autant vaut-il
prendre trois dés, pour le papisme, pour le calvinisme, pour le luthéranisme,
etc. Si j'examine, si je sonde, c'est mon propre jugement que je suis. Je
suis donc juge, et plus de foi. A moins que chacun ne dise impudemment:
croyez-moi à l'aveugle, sans soupçon et sans examen, mais
examinez bien les autres [Texte absurde de M: mais à bien examiner
les autres].
On dit qu'on doit aimer son prochain comme soi-même, et on crie
comme la plus belle et la plus essentielle chose du monde, qu'il faut se
haïr soi-même, il faut donc haïr son prochain. Ce ne serait
jamais fini, si on [M: si l'on] voulait parcourir le reste de ces
absurdités.
Mais tout cela mérite bien sans doute un examen; le joug que
nous portons est assez pesant pour nous y soustraire si nous pouvons, c'est
le comble de la misère et une extrême folie d'être la
dupe d'extravagants et de scélérats.
[41] Je comprends bien que vous m'allez dire que je risque à
beaucoup perdre, pour gagner peu, puisque quand même je serais la
dupe des ecclésiastiques, il ne s'agit que de quelques années
de souffrances, au lieu que s'ils ont raison, je tombe dans des peines éternelles.
Cela est fort bien imaginé, rien n'est plus spécieux, plus
touchant, plus capable d'émouvoir. Malheureusement, mon R.P., c'est
un fantôme d'argument qui ne conclut rien, ce raisonnement est le
même dans la bouche du muphti et du pape, du rabbin et du talapoin,
du curé et du ministre; il faut que le Turc reste turc, le Juif juif,
l'Idolâtre idolâtre; le protestant protestant. Les Juifs crient
que Dieu n'est le dieu que des enfants d'Abraham et des circoncis. Les Turcs
que Mahomet a la clé du paradis. Les protestants que les catholiques
sont des idolâtres; les païens ne manquent pas de damner les
juifs, les turcs et les chrétiens qui blasphèment leurs dieux,
dont ils ont l'histoire et la généalogie depuis des temps
infinis, avant ces nouvelles sectes. Il n'y a donc pas plus de risque à
quitter le christianisme que le judaïsme, le mahométisme et
le paganisme, jusqu'à ce qu'on ait examiné les choses, et
reconnu s'il y a seulement eu du danger à courir, et où. Mais
je puis bien vous égorger de votre propre épée. Vous
faites mille choses injurieuses à Dieu; vous lui donnez des qualités
d'un tyran abominable, vous adorez une vile oublie [M omet vile],
un verre de vin, vous imputez mille [42] faiblesses à la divinité
etc. Renoncez à toutes ces choses, sur lesquelles vous risquez votre
salut éternel, malgré la raison qui vous crie avec mille voix
que ces choses sont abominables, il ne faut qu'un peu d'effort sur la prévention
de l'éducation. Au moins, risque pour risque, il y en a moins d'un
côté que de l'autre. Enfin, si vous vous trompez, vous avez
une excuse bien légitime, en ce que vous avez suivi les lumières
de la raison [M omet de la raison] que Dieu nous a données
pour nous conduire. Au lieu que dans l'état où vous êtes
vous y renoncez à la persuasion d'hommes aveugles et intéressés.
D'ailleurs le gain que je ferai ne sera pas borné [M: ne sera
plus borné] à me tirer de la tyrannie; j'en serai plus
fidèle à mes devoirs, et les remplirai avec plus de facilité
[M: plus d'exactitude] quand je les aurai réduits à
leurs véritables bornes, outre la tranquillité que je goûterai
délivré de mille vains scrupules et de tant de folles terreurs
qui m'alarment continuellement, entêté de mille besoins imaginaires.
Mais bien plus. Quand je connaîtrai Dieu tel qu'il est, je l'adorerai
de bon coeur et par choix, voyant que ce qu'il demande de moi est naturel,
juste et raisonnable; je m'y porterai aisément et de bonne volonté,
autant que la faiblesse humaine le peut permettre, au lieu que dans les
sentiments des dogmes chrétiens, et sous le poids des lois papistes,
je ne puis que le craindre, et l'avoir en horreur.
Il est clair qu'il n'y a point d'homme[s] raisonnable[s] [43] qui après
un examen sérieux ne fît son souverain bien d'anéantir
ou Dieu, ou soi-même, pour ne pas courir les risques dont on nous
épouvante. Envisagez-les, mon R.P., et vous conviendrez, bien loin
de sentir de la vénération et de la reconnaissance, que vous
ne sentez que de l'indignation; et que l'existence est pour vous un présent
détestable.
Mettons ceci en fait pour vous en arracher un aveu. Supposons, mon R.P.,
que vous vous êtes endormi d'un sommeil profond, qui doit durer huit
jours entiers. Auriez-vous une grande obligation au roi qui vous ferait
éveiller par la force de quelque médicament, et en même
temps vous couvrirait tout le corps de certaine poudre qui cause une cruelle
démangeaison, avec défense de vous gratter le moins du monde
pendant les mêmes huit jours, à peine d'être brûlé
à petit feu. Mais aussi sous promesse de belles récompense
si vous vous en absteniez. Vous regretteriez assurément votre sommeil,
et maudiriez ce roi. La religion chrétienne nous met en bien pire
état, surtout par rapport à la prédestination qui nous
porte quasi dans le désespoir du salut, puisque le nombre des élus
n'est presque rien, en comparaison de celui des réprouvés,
sans compter qu'il n'y a pas de proportion des biens aux maux. L'Eternité
bienheureuse n'est point à mettre en parallèle avec l'Eternité
malheureuse, les maux sont pires que les biens ne sont bons. Vous-même
aimeriez mieux être anéanti que de tirer au sort pour le paradis
ou l'enfer, [44] n'y ayant qu'un bon billet contre cent mille de mauvais.
Revenons au gain que je ferai. Outre la liberté de corps et d'esprit,
il est certain que depuis que je commence à être débarrassé
de bien des articles de mon catéchisme, j'ai de tous autres sentiments
de Dieu, et depuis que je me suis défait de certains scrupules, je
suis tout un autre homme à l'égard de mes devoirs essentiels,
tout un autre père, tout un autre fils, tout un autre mari, tout
un autre maître, tout un autre sujet. Je serais un tout autre soldat,
et tout autre capitaine [M: Je serais tout un autre soldat ou tout autre
capitaine]; je consulte la raison et la seule conscience, qui m'instruisent
à l'instant de [M omet l'instant de, ce qui fausse la construction]
la véritable justice, au lieu que je ne consultais que la religion
qui m'étourdissait de préceptes frivoles et inutiles. Mes
scrupules ne tombent plus sur de vaines pratiques, je me moque de jeûnes,
et me passe de messe, mais je ne passe pas sur bien de petites injustices
qui entraînent quelquefois de grands malheurs.
Présentement je ris de toutes nos superstitions, et garde toute
mon attention pour l'équité. Depuis que je ne crains plus
de mourir sans confession, je suis tranquille sur la mort, c'est une indifférence
éclairée et acquise par la réflexion, qui me fait voir
ce que c'est que la vie, et le véritable compte que nous en devons
rendre à celui dont nous la tenons. J'aurais présentement
une véritable bravoure, tranquille, modeste, libre. Au lieu que je
n'en avais qu'une de tempérament, peut-être de vanité,
peut-être pire, et qui ne me laissait pas l'usage de la raison, occupé
de la crainte de manquer [45] à recevoir les sacrements, 11 et de
celle de paraître lâche, mais je n'accepterais pas l'offre d'aller
persécuter des innocents, je ne serais pas le satellite de scélérats
qui n'épargnent ni le bien ni l'honneur, ni le sang des hommes, pour
accroître ou assurer leur tyrannie. Je refuserais tranquillement les
plus grandes récompenses; et souffrirais la mort tout de même,
plût à Dieu en être l'occasion.12 Enfin
je suis sans crainte, sans désir, je me trouve même moins sensible
au luxe, à la vanité, à la galanterie. Je m'imagine
que si j'étais en quelque grand poste ceux qui auraient affaire à
moi seraient fort heureux, par comparaison au commun train [M modernise:
au train commun] du monde, et à mes premières allures.
Il s'agit, mon R.P., de savoir si j'ai tort. Pour en commencer l'examen,
voici comme je raisonne, et comme je divise la matière. Il ne faut
point avoir de religion, ou il en faut avoir [M inverse: Il faut avoir de
la religion, ou il n'en faut point avoir. Pour avoir une religion, il faut
demeurer dans celle où l'on est né, telle quelle soit [M:
quelle qu'elle soit]. Ou bien les croire toutes bonnes, et prendre
indifféremment celle qui convient le mieux; ou bien les examiner
toutes, et prendre celle qu'on trouvera bonne. Ou bien si on les trouve
toutes fausses et mauvaises s'en faire une à soi-même.
Je ne vois ni milieu ni alternative. Vous ne donnerez point, mon R.P.,
dans la première ni dans la seconde proposition. Reste donc d'examiner
toutes les religions établies, pour voir s'il y en a une bonne, [46]
et en ce cas s'y ranger [M omet: pour voir s'il y en a une bonne et dans
ce cas s'y ranger]; mais si on les trouve toutes fausses et pernicieuses,
s'en faire une soi-même fondée sur les pures idées naturelles,
sur la raison, sur cette lumière que Dieu a donnée à
tous les hommes pour les conduire; lumière qui est une participation
à sa propre intelligence, sans laquelle nous ne pouvons découvrir
ni suivre aucune vérité; sur [ne comprenant pas la construction,
M corrige sur en sans] l'instinct et le dictamen de la conscience,
qui nous instruit clairement, sans recherche, sans étude, sans instruction,
sans besoin de consultation étrangère, toujours, en tous lieux,
et même malgré nous.
NOTES
[1]. Cet avis du Libraire au Lecteur
figurait dans un ms complet ayant appartenu à Sepher (cf. éd.
de 1983, p.12) mais il n'est pas reproduit dans le ms de Leningrad (S) formé
d'extraits. Il ne l'est pas davantage dans le ms M.
[2]. Nous avions montré
dès l'édition de 1983, p. 18-20, que cette préface
ne pouvait être du réviseur de la version M. Tout nous paraît
y déceler la plume de Challe lui-même.
[3]. S'agit-il ici ici des quatre
"cahiers" correspondants aux quatre grandes parties de l'ouvrage,
ou des petits cahiers in 4°, de 16 pages, sur lesquels travaillait Challe?
[4]. Dès la version primitive
du Journal de voyage aux Indes, rédigée en 1690-91
(éd. par J. Popin et F. Deloffre à paraître, Droz, 1997),
Challe avoue sa "mauvaise conduite" passée, qui le rend
"indigne" des bontés de son oncle (f° 3r°).
[5]. Cette phrase, omise par M,
signifie que l'auteur a fait sa classe de philosophie.
[6]. Note marginale de M: Les
conversions par les dragons. Dans le Militaire philosophe, Naigeon
brode: J'étais alors dragon.
[7]. Note marginale de M, qui porte
génie au lieu d'esprit: "Descartes. Sa philosophie
condamnée parce qu'il prouvait que la matière ne pouvait être
sans étendue, ce qui détruit la transsubstantiation, et pour
d'autres principes pareils." Cette note est fausse. Descartes n'a pas
subi les "dernières cruautés". Challe, comme Pascal
dans les Provinciales, pense à Galilée.
[8]. Une note de M renvoyant à
"saint Berenard au retour de la croisade où il avait promis
la victoire aux croisés qui furent battus" est beaucoup trop
particulière pour illustrer les événements "les
plus communs".
[9]. On reconnaît la construction,
chère à Robert Challe, qui consiste, en fin de phrase, à
ne pas reprendre par un pronom le sujet du verbe, précédemment
exprimé; voir la Continuation du Don Quichotte (éd.
Droz, 1994), p. 418-419; les Illustres Françaises (éd.
Droz, 1992), p. 664; les Mémoires (éd. Droz, 1996),
p. 663-665; le Journal de voyage à Pierre Raymon (éd.
Droz, à paraître), f° 8r°, 32v°, 109r°, 124r°.
Faute de la connaître, le réviseur de M corrige: et sur
cette maxime [sic] admirable, on reçoit...
[10]. On notera le scrupule du
copiste, qui, ayant spontanément écrit que la délicatesse,
a biffé l'article la pour respecter le tour archaïque
de l'auteur. En l'occurrence, M a bien que délicatesse.
[11]. Aveu de caractère
personnel. Ce que Challe a redouté, c'est la "mort militaire",
qui fait courir le risque de mourir dans l'impénitence. Ainsi, dès
la version primitive du Journal de voyage, la conjonction des deux
aspects signalés ici, crainte de la "mauvaise mort" et
crainte de paraître lâche, est longuement analysée; voir
F. Deloffre, Robert Challe, un destin, une oeuvre (SEDES, 1992),
p. 36.
[12]. "Plût à
Dieu qu'il fût l'occasion de ma mort", c'est à dire que
je mourusse pour ma foi. M, qui ne comprend pas le texte, propose une ]lectio
facilior absurde: plût à Dieu en être à
l'occasion. tous lieux, et même malgré nous.