Examen de la religion
[C. Chesneau Du Marsais]
VERSION ALPHA - CHAPITRE I
Examen de la religion, ou Doutes sur la religion
dont on cherche l'éclaircissement de bonne foi
Chapitre I
Qu'il doit être permis à
un chacun d'examiner sa religion, et qu'il est nécessaire
de le faire
1. Il doit nous être permis, même
il est nécessaire que chacun examine sa religion. Car que
peut-il y avoir, depuis le commencement de notre vie jusqu'au
moment de notre mort, qui nous intéresse davantage que
l'état où nous devons être après la
fin de nos jours? L'état heureux ou malheureux où
nous sommes pendant la vie peut finir à chaque instant,
nous savons qu'il finira, et l'état où nous serons
après la mort n'a d'autres bornes que l'éternité.
Dans les premières années de notre vie, nous n'avons
pas assez de capacité, ni de force, pour nous occuper d'autre
chose que du présent; il fait sur nous des impressions
qui nous empêchent d'examiner l'avenir. Cette foiblesse
nous fait croire facilement ce que nous disent ceux en qui nous
trouvons le plus de lumières, et ce qui n'est en eux qu'un
effet de leur expérience, nous le regardons comme une suite
d'une connoissance naturellement plus étendue que la nôtre:
ils prévoyent la vicissitude des saisons, ils prennent
des mesures pour nous en garantir, etc. La religion nous promet
un bonheur éternel et nous menace d'un malheur sans fin,
selon la différente conduite que nous aurons gardée
pendant notre vie, conduite qu'elle nous prescrit: pouvons-nous
nous étourdir jusqu'au point de ne pas examiner qui fait
ces promesses et ces menaces, et quels en sont les fondemens?
2. On ne peut douter que dans toutes sortes
de religions il n'y ait des personnes de bonne foi: j'en appelle
au témoignage de tous les voyageurs. Or si un chrétien
de bonne foi ne veut pas examiner sa religion, pourquoi voudra-t-il
qu'un mahométan de bonne foi examine la sienne? Celui-ci
croit également que sa religion vient de Dieu, qui l'a
révélée par Mahomet, comme le chrétien
croit que Dieu a révélé la religion chrétienne
par Jésus-Christ. Il y a bien de l'injustice parmi les
hommes: chaque secte, chaque cabale se croit infaillible et ne
veut point s'appliquer à soi-même les objections
qu'elle fait aux autres; le préjugé ne nous laisse
pas seulement entrevoir le danger de la rétorsion.
3. Plus on examine la vérité
et plus on la connoît. L'examen et l'attention sont une
prière naturelle, disent les philosophes, que nous faisons
à Dieu, pour le porter à nous découvrir la
vérité. Si la religion chrétienne est véritable,
l'examen nous fortifiera dans sa croyance; si elle est fausse,
quel bonheur pour nous de sortir de l'erreur! La religion est,
dit-on, un dépôt précieux que les pères
ont laissé à leurs enfans. Si ce dépôt
n'est pas un rien, une fiction, que craignons-nous de l'examiner?
Si c'est une fable, quel mal y aura-t-il de reconnoître
que ce qu'on nous a donné comme une réalité
n'est qu'une imagination de nos ancêtres?
4. Nous ne sommes dans une croyance, ou dans
un sentiment, que par raison ou par préjugé. Nous
y sommes par raison, lorsque nous l'embrassons après un
sérieux examen et par l'évidence de la démonstration;
nous y sommes par préjugé, quand nous l'embrassons
par quelque autre voye que ce soit, comme lorsque nous croyons
que quelque chose est, uniquement parce que nos pères,
nos pasteurs, nos maîtres, nos amis nous l'ont appris, et
nous ont dit que cela étoit ainsi.
Ce que nous croyons par raison ne sauroit
être faux, lorsque nous avons pris toutes les précautions
qu'on doit prendre pour former un jugement solide, parce que la
raison est une lumière qui vient constamment de Dieu, et
que Dieu ne sauroit nous tromper. Ce que nous croyons par préjugé
peut être faux ou véritable, et nous ne devons croire
qu'il est l'un ou l'autre qu'après un sérieux examen.
Ainsi, lorsque nous croyons une religion véritable sans
l'avoir examinée, et seulement parce que nous y sommes
nés, enfin parce que ceux qui avoient quelque autorité
sur nous nous l'ont dit, nous ne la croyons véritable que
par préjugé. Cette religion peut donc être
fausse, et nous avons beau être de bonne foi, nous sommes
menacés du dernier des malheurs, si nous sommes dans l'erreur
et les autres sectes dans la véritable voye.
Qu'un chrétien considère le
malheur d'un mahométan de bonne foi, qui n'est dans sa
religion que par préjugé: le mahométan pense
du chrétien ce que celui-ci pense du mahométan.
Or jusqu'à ce que nous n'ayons examiné notre religion,
qui nous a dit que nous ne sommes point dans la malheureuse situation
du mahométan? Qu'est-ce qui nous rassure? Est-ce notre
préjugé? Est-ce notre bonne foi? Mais on ne sauroit
nier que dans toutes les religions on ne trouve ce préjugé
et cette même bonne foi.
Le chrétien se flatte lorsqu'il croit
que toutes les autres religions sont visiblement mauvaises. Il
n'est pas en cela de si bonne foi que l'Écriture, qui dit
que Jésus-Christ paroît une folie aux nations, et
que les Juifs le regardent comme leur honte: gentibus stultitiam,
Judaeis scandalum. Tous les autres peuples de la terre nous
croyent les plus déraisonnables en matière de religion:
les payens nous disent que nous adorons un homme et un morceau
de pain, et qu'ainsi nous n'avons rien à leur reprocher;
les Turcs nous accusent de multiplier la divinité. Enfin,
si nous croyons que les autres doivent embrasser notre religion
parce que les leurs contiennent des impertinences, ils soutiennent
qu'il n'y a rien de plus extravagant que ce que nous appelons
mystères. Ainsi, puisque chacun ne juge que par préjugé
du ridicule de la religion de son voisin, l'examen seul peut ou
nous rassurer, ou nous détromper.
Je crois donc cet examen non seulement utile,
puisqu'il peut nous détromper si nous sommes dans une fausse
religion, ou nous affermir si nous sommes dans la véritable,
mais, de plus, je le crois nécessaire et indispensable,
puisque nous ne voyons rien qui nous intéresse tant que
l'éternité. Un nombre infini d'hommes nous crient,
par leur conduite et par leurs paroles, que nous sommes dans une
fausse religion, que nous souffrirons éternellement; et
nous aurons l'assurance de demeurer tranquilles et de ne pas seulement
examiner si tant de personnes se trompent, ou si c'est nous qui
donnons dans l'illusion!
Examinons un moment combien le nombre des
chrétiens est petit. La terre a quatre parties: l'Asie,
l'Afrique, l'Europe et l'Amérique. On doit compter pour
peu de chose les chrétiens d'Asie, d'Afrique et d'Amérique.
Reste l'Europe: le Turc en occupe une partie; le Moscovite, que
nous damnons parce qu'il est schismatique, y possède un
grand royaume; nous damnons aussi l'Angleterre, la Hollande, le
Danemarc, la Suède, presque toute l'Allemagne et la plus
grande partie de la Suisse, parce qu'ils sont hérétiques.
Combien même y a-t-il d'hérétiques dans les
états qui nous restent? Je ne prétens pas conclure
de notre petit nombre que nous avons tort: mais je soutiens, si
je parle à des personnes raisonnables, qu'il doit au moins
nous porter à examiner si nous avons raison. Les autres
hommes ne sont-ils pas comme nous l'ouvrage de Dieu? Et notre
amour propre peut-il nous aveugler jusqu'au point de nous faire
croire, avant que de l'avoir bien examiné, que nous sommes
les seuls que Dieu sauvera? D'ailleurs, ne dois-je pas craindre
de m'exposer à ne pas suivre la volonté de Dieu?
Car enfin, avant l'examen, je ne suis pas assuré de la
suivre, et je dois dire, avec David: notam fac mihi viam in
qua ambulem, doce me justificationes tuas. Comment pourrai-je,
sans cet examen, discerner les fables des hommes d'avec la loi
de Dieu? Narraverunt mihi iniqui fabulationes, sed non ut lex
tua.
Il se fait dans le monde une circulation de
toutes choses, et même de la religion. L'Orient a été
le centre du paganisme, ensuite de la religion chrétienne;
aujourd'hui il l'est de la mahométane. Ce qu'il y a de
particulier, et qui convient au sujet de ce chapitre, c'est que,
comme les anciens chrétiens qui succédèrent
aux payens se mocquoient de leur religion, les mahométans
d'aujourd'hui, qui ont succédé aux chrétiens,
les tournent sans cesse en ridicule, ils les plaignent, ils leur
font pitié. Est-ce le mahométan, ou le chrétien,
qui se trompe?
5. L'homme ne doit agir que par raison: Dieu
même n'agit sur nous que par cette voye, et les théologiens
conviennent qu'il éclaire l'esprit avant que d'échauffer
le cur. La foi vient de l'ouïe, selon l'Écriture,
c'est-à-dire que la foi vient à nous parce que les
hommes nous disent que Dieu a révélé certaines
vérités. La foi suppose donc la raison, et celle-ci
ne doit se taire que lorsqu'elle est conduite jusqu'à la
foi. C'est-à-dire que la raison, qui nous découvre
que Dieu est infaillible, nous doit convaincre de la révélation,
après quoi elle doit croire aveuglément. Or Dieu
ne nous révélant point la religion par lui-même,
nous devons constamment examiner si celle que certains hommes
nous proposent est préférable à celle que
d'autres hommes proposent ailleurs. Car les hommes ne sont point
infaillibles, et puisque ce sont les hommes qui nous apprennent
la révélation, il est certain, comme dit l'auteur
de la Recherche de la vérité, "que tout
ce que les hommes nous apprennent est soumis à notre raison".
"Il n'est pas permis de croire les hommes sur leur parole",
continue le même auteur: "ce n'est pas une preuve suffisante
pour croire une chose, que de l'entendre dire par un homme qui
parle avec zèle et avec gravité. Car enfin, ne peut-on
jamais dire des faussetés et des sottises de la même
manière qu'on dit de bonnes choses, principalement si l'on
s'en est laissé persuader par simplicité, ou par
foiblesse?" Tous les auteurs des différentes religions
n'ont-ils pas parlé de même?
Dans les affaires de conséquence, on
veut rendre raison de sa conduite, on ne veut pas agir par hazard;
pourquoi serons-nous moins exacts en matière de religion?
Y a-t-il rien qui nous intéresse davantage que l'état
où nous devons être éternellement? S'il ne
faut rien innover en matière de religion, si l'ancienneté
en est le caractère, que devoient dire les Juifs à
la vue du bouleversement que Jésus-Christ vouloit faire
à leur religion? Ce bouleversement alors étoit nouveau,
jamais il n'a été prédit; au contraire, ils
attendoient le Messie sous une autre face. Luther et Calvin n'ont
pas tant bouleversé chez les catholiques et ils sont traités
de novateurs.
Dans la religion chrétienne, on prend
Dieu pour un subtil sophiste, ou un délié chicaneur
qui veut tromper les hommes, que de lui faire envoyer son fils
incognito à un seul peuple, et puis faire le procès
au reste des hommes: je vous ai envoyé mon fils, etc.
6. Pour être donc dans la disposition
de suivre exactement la volonté de Dieu en matière
de religion, il faut commencer par lui faire un sincère
sacrifice de ses préjugés. Presque tous les hommes
soutiennent avec force et avec zèle les choses pour lesquelles
on leur a inspiré de la vénération et de
l'attachement dès l'enfance1. Ce que nous avons appris des personnes qui avoient
quelque autorité sur nous, ou en qui nous avions confiance,
a gravé des traces profondes dans notre cerveau, la nature
a lié certaines pensées à ces traces: peu
de personnes sont en état de les effacer et de s'en former
d'autres que la seule raison excite. C'est par où il faudroit
commencer, mais l'orgueil, l'intérêt et les préjugés
sont trois obstacles en matière de religion que peu de
personnes peuvent surmonter.
Celui qui est dans l'erreur de bonne foi,
et qui n'a pas le moyen d'en sortir, doit espérer en la
miséricorde et bonté de Dieu, mais celui-là
doit trembler, qui demeure dans l'erreur parce qu'il ne veut pas
s'éclaircir, faute de soin et de diligence. N'est-il pas
surprenant de voir dans toutes les religions des personnes d'un
bon sens merveilleux en toute autre chose tomber de sang froid
dans des impertinences, s'habiller d'une certaine façon,
faire des tours, des demi-tours, babiller tantôt haut, tantôt
bas, badiner avec un morceau de pain, le montrer, le cacher, monter
sur un autel, en descendre, remonter, etc.?
7. Ceux qui disent qu'ils ne risquent rien
de demeurer dans la religion chrétienne ne prennent pas
garde qu'en cela ils pèchent contre la religion chrétienne,
parce qu'elle oblige de croire, non qu'on ne risque rien en la
suivant, mais qu'on est obligé de la suivre, et que ceux
qui ne la suivent pas sont damnés. D'ailleurs, ceux des
autres religions tiennent le même langage: le Turc dit qu'il
ne risque rien de suivre la religion de ses pères, qui
est celle de la nature, que le chrétien risque tout de
croire un Dieu triple, un Dieu dans un morceau de pain, un Dieu
homme, en un mot, bien des choses opposées à la
droite lumière de la raison, que c'est tout risquer que
de suivre une doctrine contraire à cette lumière,
qui constamment vient de Dieu: donc il faut examiner sa religion.
8. Les hommes ont si bien reconnu dans tous les tems la nécessité
de la révélation pour établir une religion,
que tous les auteurs des sectes se sont vantés que Dieu
leur avoit révélé ce qu'ils enseignoient
aux autres. Mais si Dieu l'a révélé à
l'un, il ne lui auroit pas plus coûté de le révéler
aux autres. Dieu est partout présent quand il conserve,
présent quand il révèle. Donc il faut examiner
s'il est vrai qu'il ait révélé, et à
qui il a révélé. A certains mouvemens sont
liées certaines impressions; vous n'avez reçu que
les mouvemens où est liée l'impression que votre
religion est la véritable; vous ne sauriez ne pas la croire
telle qu'en examinant la cause de ces mouvemens.
L'onction dépend du tempérament,
c'est le propre des tempéramens tendres: M. de Fénelon,
Archevêque de Cambray, écrivoit avec onction contre
M. Bossuet, Évêque de Meaux, saint Jérôme
a écrit avec onction contre saint Augustin, saint Paul
contre saint Pierre, saint Cyprien soutenoit avec onction que
le baptême des hérétiques ne valoit rien.
Chacun croit parler le langage du Saint-Esprit: à quel
caractère devroit-on le reconnoître? Mais la plupart
du tems la brigue fait la décision: nous qui sommes hommes,
ne savons-nous pas bien jusqu'à quel point d'autres hommes
ont pu être ou imposteurs, ou dupes?
9. Tout le monde sait que la religion n'est
pas uniforme dans l'univers. Dans le même climat, dans la
même ville, on nous enseigne en divers endroits, sous le
nom de religion, des dogmes différens et entièrement
opposés. Ceux qu'on enseigne en Angleterre sont incompatibles
avec ceux qu'on enseigne à Rome, la religion des Chinois
exclut celle des Persans. Chaque société se croit
infaillible et foudroye la religion de son voisin. On ne peut
imaginer d'aveuglement plus extrême que celui de s'étourdir
sur un sujet si intéressant. Nous n'avons que notre bonne
foi et le préjugé de l'éducation qui nous
rassure. Mais est-ce assez pour demeurer tranquilles? Les autres
religions ne nous offrent-elles point des exemples d'une égale
bonne foi, et d'une éducation qui opère la même
assurance? Que chacun donc examine sa religion, qu'il voye s'il
n'est pas dans la même erreur où il assure qu'est
son voisin; car enfin la vérité ne craint point
l'examen.
Mais quel affreux détail, dit-on, que
celui d'examiner quelle est la véritable religion! Il y
a plus de religions que de nations. D'ailleurs, il faut être
exact critique, et judicieux, pour discerner le vrai d'avec le
faux. C'est ainsi qu'on s'étourdit. Mais la plupart de
nos erreurs et de nos paralogismes viennent de ce que nous raisonnons
sur des mots, avant que d'en fixer le véritable sens6.
Ainsi, avant que de voir si notre religion doit être préférée
à celle des autres, déterminons ce que c'est que
religion, et ce que c'est que de croire: peut-être abrégerons-nous
un détail qui nous épouvante.
Toutes les questions de la religion se réduisent à
celle-ci: savoir si Dieu a parlé et quelles sont les vérités
qu'il a révélées. Ce qui sera examiné
dans les chapitres suivans.