Examen de la religion

[C. Chesneau Du Marsais]
Critical edition by Gianluca Mori
Oxford, The Voltaire Foundation, 1998
 
VERSION ALPHA - CHAPITRE I
 



Examen de la religion, ou Doutes sur la religion dont on cherche l'éclaircissement de bonne foi

 

Chapitre I

Qu'il doit être permis à un chacun d'examiner sa religion, et qu'il est nécessaire de le faire

1. Il doit nous être permis, même il est nécessaire que chacun examine sa religion. Car que peut-il y avoir, depuis le commencement de notre vie jusqu'au moment de notre mort, qui nous intéresse davantage que l'état où nous devons être après la fin de nos jours? L'état heureux ou malheureux où nous sommes pendant la vie peut finir à chaque instant, nous savons qu'il finira, et l'état où nous serons après la mort n'a d'autres bornes que l'éternité. Dans les premières années de notre vie, nous n'avons pas assez de capacité, ni de force, pour nous occuper d'autre chose que du présent; il fait sur nous des impressions qui nous empêchent d'examiner l'avenir. Cette foiblesse nous fait croire facilement ce que nous disent ceux en qui nous trouvons le plus de lumières, et ce qui n'est en eux qu'un effet de leur expérience, nous le regardons comme une suite d'une connoissance naturellement plus étendue que la nôtre: ils prévoyent la vicissitude des saisons, ils prennent des mesures pour nous en garantir, etc. La religion nous promet un bonheur éternel et nous menace d'un malheur sans fin, selon la différente conduite que nous aurons gardée pendant notre vie, conduite qu'elle nous prescrit: pouvons-nous nous étourdir jusqu'au point de ne pas examiner qui fait ces promesses et ces menaces, et quels en sont les fondemens?

2. On ne peut douter que dans toutes sortes de religions il n'y ait des personnes de bonne foi: j'en appelle au témoignage de tous les voyageurs. Or si un chrétien de bonne foi ne veut pas examiner sa religion, pourquoi voudra-t-il qu'un mahométan de bonne foi examine la sienne? Celui-ci croit également que sa religion vient de Dieu, qui l'a révélée par Mahomet, comme le chrétien croit que Dieu a révélé la religion chrétienne par Jésus-Christ. Il y a bien de l'injustice parmi les hommes: chaque secte, chaque cabale se croit infaillible et ne veut point s'appliquer à soi-même les objections qu'elle fait aux autres; le préjugé ne nous laisse pas seulement entrevoir le danger de la rétorsion.

3. Plus on examine la vérité et plus on la connoît. L'examen et l'attention sont une prière naturelle, disent les philosophes, que nous faisons à Dieu, pour le porter à nous découvrir la vérité. Si la religion chrétienne est véritable, l'examen nous fortifiera dans sa croyance; si elle est fausse, quel bonheur pour nous de sortir de l'erreur! La religion est, dit-on, un dépôt précieux que les pères ont laissé à leurs enfans. Si ce dépôt n'est pas un rien, une fiction, que craignons-nous de l'examiner? Si c'est une fable, quel mal y aura-t-il de reconnoître que ce qu'on nous a donné comme une réalité n'est qu'une imagination de nos ancêtres?

4. Nous ne sommes dans une croyance, ou dans un sentiment, que par raison ou par préjugé. Nous y sommes par raison, lorsque nous l'embrassons après un sérieux examen et par l'évidence de la démonstration; nous y sommes par préjugé, quand nous l'embrassons par quelque autre voye que ce soit, comme lorsque nous croyons que quelque chose est, uniquement parce que nos pères, nos pasteurs, nos maîtres, nos amis nous l'ont appris, et nous ont dit que cela étoit ainsi.

Ce que nous croyons par raison ne sauroit être faux, lorsque nous avons pris toutes les précautions qu'on doit prendre pour former un jugement solide, parce que la raison est une lumière qui vient constamment de Dieu, et que Dieu ne sauroit nous tromper. Ce que nous croyons par préjugé peut être faux ou véritable, et nous ne devons croire qu'il est l'un ou l'autre qu'après un sérieux examen. Ainsi, lorsque nous croyons une religion véritable sans l'avoir examinée, et seulement parce que nous y sommes nés, enfin parce que ceux qui avoient quelque autorité sur nous nous l'ont dit, nous ne la croyons véritable que par préjugé. Cette religion peut donc être fausse, et nous avons beau être de bonne foi, nous sommes menacés du dernier des malheurs, si nous sommes dans l'erreur et les autres sectes dans la véritable voye.

Qu'un chrétien considère le malheur d'un mahométan de bonne foi, qui n'est dans sa religion que par préjugé: le mahométan pense du chrétien ce que celui-ci pense du mahométan. Or jusqu'à ce que nous n'ayons examiné notre religion, qui nous a dit que nous ne sommes point dans la malheureuse situation du mahométan? Qu'est-ce qui nous rassure? Est-ce notre préjugé? Est-ce notre bonne foi? Mais on ne sauroit nier que dans toutes les religions on ne trouve ce préjugé et cette même bonne foi.

Le chrétien se flatte lorsqu'il croit que toutes les autres religions sont visiblement mauvaises. Il n'est pas en cela de si bonne foi que l'Écriture, qui dit que Jésus-Christ paroît une folie aux nations, et que les Juifs le regardent comme leur honte: gentibus stultitiam, Judaeis scandalum. Tous les autres peuples de la terre nous croyent les plus déraisonnables en matière de religion: les payens nous disent que nous adorons un homme et un morceau de pain, et qu'ainsi nous n'avons rien à leur reprocher; les Turcs nous accusent de multiplier la divinité. Enfin, si nous croyons que les autres doivent embrasser notre religion parce que les leurs contiennent des impertinences, ils soutiennent qu'il n'y a rien de plus extravagant que ce que nous appelons mystères. Ainsi, puisque chacun ne juge que par préjugé du ridicule de la religion de son voisin, l'examen seul peut ou nous rassurer, ou nous détromper.

Je crois donc cet examen non seulement utile, puisqu'il peut nous détromper si nous sommes dans une fausse religion, ou nous affermir si nous sommes dans la véritable, mais, de plus, je le crois nécessaire et indispensable, puisque nous ne voyons rien qui nous intéresse tant que l'éternité. Un nombre infini d'hommes nous crient, par leur conduite et par leurs paroles, que nous sommes dans une fausse religion, que nous souffrirons éternellement; et nous aurons l'assurance de demeurer tranquilles et de ne pas seulement examiner si tant de personnes se trompent, ou si c'est nous qui donnons dans l'illusion!

Examinons un moment combien le nombre des chrétiens est petit. La terre a quatre parties: l'Asie, l'Afrique, l'Europe et l'Amérique. On doit compter pour peu de chose les chrétiens d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Reste l'Europe: le Turc en occupe une partie; le Moscovite, que nous damnons parce qu'il est schismatique, y possède un grand royaume; nous damnons aussi l'Angleterre, la Hollande, le Danemarc, la Suède, presque toute l'Allemagne et la plus grande partie de la Suisse, parce qu'ils sont hérétiques. Combien même y a-t-il d'hérétiques dans les états qui nous restent? Je ne prétens pas conclure de notre petit nombre que nous avons tort: mais je soutiens, si je parle à des personnes raisonnables, qu'il doit au moins nous porter à examiner si nous avons raison. Les autres hommes ne sont-ils pas comme nous l'ouvrage de Dieu? Et notre amour propre peut-il nous aveugler jusqu'au point de nous faire croire, avant que de l'avoir bien examiné, que nous sommes les seuls que Dieu sauvera? D'ailleurs, ne dois-je pas craindre de m'exposer à ne pas suivre la volonté de Dieu? Car enfin, avant l'examen, je ne suis pas assuré de la suivre, et je dois dire, avec David: notam fac mihi viam in qua ambulem, doce me justificationes tuas. Comment pourrai-je, sans cet examen, discerner les fables des hommes d'avec la loi de Dieu? Narraverunt mihi iniqui fabulationes, sed non ut lex tua.

Il se fait dans le monde une circulation de toutes choses, et même de la religion. L'Orient a été le centre du paganisme, ensuite de la religion chrétienne; aujourd'hui il l'est de la mahométane. Ce qu'il y a de particulier, et qui convient au sujet de ce chapitre, c'est que, comme les anciens chrétiens qui succédèrent aux payens se mocquoient de leur religion, les mahométans d'aujourd'hui, qui ont succédé aux chrétiens, les tournent sans cesse en ridicule, ils les plaignent, ils leur font pitié. Est-ce le mahométan, ou le chrétien, qui se trompe?

5. L'homme ne doit agir que par raison: Dieu même n'agit sur nous que par cette voye, et les théologiens conviennent qu'il éclaire l'esprit avant que d'échauffer le cœur. La foi vient de l'ouïe, selon l'Écriture, c'est-à-dire que la foi vient à nous parce que les hommes nous disent que Dieu a révélé certaines vérités. La foi suppose donc la raison, et celle-ci ne doit se taire que lorsqu'elle est conduite jusqu'à la foi. C'est-à-dire que la raison, qui nous découvre que Dieu est infaillible, nous doit convaincre de la révélation, après quoi elle doit croire aveuglément. Or Dieu ne nous révélant point la religion par lui-même, nous devons constamment examiner si celle que certains hommes nous proposent est préférable à celle que d'autres hommes proposent ailleurs. Car les hommes ne sont point infaillibles, et puisque ce sont les hommes qui nous apprennent la révélation, il est certain, comme dit l'auteur de la Recherche de la vérité, "que tout ce que les hommes nous apprennent est soumis à notre raison". "Il n'est pas permis de croire les hommes sur leur parole", continue le même auteur: "ce n'est pas une preuve suffisante pour croire une chose, que de l'entendre dire par un homme qui parle avec zèle et avec gravité. Car enfin, ne peut-on jamais dire des faussetés et des sottises de la même manière qu'on dit de bonnes choses, principalement si l'on s'en est laissé persuader par simplicité, ou par foiblesse?" Tous les auteurs des différentes religions n'ont-ils pas parlé de même?

Dans les affaires de conséquence, on veut rendre raison de sa conduite, on ne veut pas agir par hazard; pourquoi serons-nous moins exacts en matière de religion? Y a-t-il rien qui nous intéresse davantage que l'état où nous devons être éternellement? S'il ne faut rien innover en matière de religion, si l'ancienneté en est le caractère, que devoient dire les Juifs à la vue du bouleversement que Jésus-Christ vouloit faire à leur religion? Ce bouleversement alors étoit nouveau, jamais il n'a été prédit; au contraire, ils attendoient le Messie sous une autre face. Luther et Calvin n'ont pas tant bouleversé chez les catholiques et ils sont traités de novateurs.

Dans la religion chrétienne, on prend Dieu pour un subtil sophiste, ou un délié chicaneur qui veut tromper les hommes, que de lui faire envoyer son fils incognito à un seul peuple, et puis faire le procès au reste des hommes: je vous ai envoyé mon fils, etc.

6. Pour être donc dans la disposition de suivre exactement la volonté de Dieu en matière de religion, il faut commencer par lui faire un sincère sacrifice de ses préjugés. Presque tous les hommes soutiennent avec force et avec zèle les choses pour lesquelles on leur a inspiré de la vénération et de l'attachement dès l'enfance1. Ce que nous avons appris des personnes qui avoient quelque autorité sur nous, ou en qui nous avions confiance, a gravé des traces profondes dans notre cerveau, la nature a lié certaines pensées à ces traces: peu de personnes sont en état de les effacer et de s'en former d'autres que la seule raison excite. C'est par où il faudroit commencer, mais l'orgueil, l'intérêt et les préjugés sont trois obstacles en matière de religion que peu de personnes peuvent surmonter.

Celui qui est dans l'erreur de bonne foi, et qui n'a pas le moyen d'en sortir, doit espérer en la miséricorde et bonté de Dieu, mais celui-là doit trembler, qui demeure dans l'erreur parce qu'il ne veut pas s'éclaircir, faute de soin et de diligence. N'est-il pas surprenant de voir dans toutes les religions des personnes d'un bon sens merveilleux en toute autre chose tomber de sang froid dans des impertinences, s'habiller d'une certaine façon, faire des tours, des demi-tours, babiller tantôt haut, tantôt bas, badiner avec un morceau de pain, le montrer, le cacher, monter sur un autel, en descendre, remonter, etc.?

7. Ceux qui disent qu'ils ne risquent rien de demeurer dans la religion chrétienne ne prennent pas garde qu'en cela ils pèchent contre la religion chrétienne, parce qu'elle oblige de croire, non qu'on ne risque rien en la suivant, mais qu'on est obligé de la suivre, et que ceux qui ne la suivent pas sont damnés. D'ailleurs, ceux des autres religions tiennent le même langage: le Turc dit qu'il ne risque rien de suivre la religion de ses pères, qui est celle de la nature, que le chrétien risque tout de croire un Dieu triple, un Dieu dans un morceau de pain, un Dieu homme, en un mot, bien des choses opposées à la droite lumière de la raison, que c'est tout risquer que de suivre une doctrine contraire à cette lumière, qui constamment vient de Dieu: donc il faut examiner sa religion.

8. Les hommes ont si bien reconnu dans tous les tems la nécessité de la révélation pour établir une religion, que tous les auteurs des sectes se sont vantés que Dieu leur avoit révélé ce qu'ils enseignoient aux autres. Mais si Dieu l'a révélé à l'un, il ne lui auroit pas plus coûté de le révéler aux autres. Dieu est partout présent quand il conserve, présent quand il révèle. Donc il faut examiner s'il est vrai qu'il ait révélé, et à qui il a révélé. A certains mouvemens sont liées certaines impressions; vous n'avez reçu que les mouvemens où est liée l'impression que votre religion est la véritable; vous ne sauriez ne pas la croire telle qu'en examinant la cause de ces mouvemens.

L'onction dépend du tempérament, c'est le propre des tempéramens tendres: M. de Fénelon, Archevêque de Cambray, écrivoit avec onction contre M. Bossuet, Évêque de Meaux, saint Jérôme a écrit avec onction contre saint Augustin, saint Paul contre saint Pierre, saint Cyprien soutenoit avec onction que le baptême des hérétiques ne valoit rien. Chacun croit parler le langage du Saint-Esprit: à quel caractère devroit-on le reconnoître? Mais la plupart du tems la brigue fait la décision: nous qui sommes hommes, ne savons-nous pas bien jusqu'à quel point d'autres hommes ont pu être ou imposteurs, ou dupes?

9. Tout le monde sait que la religion n'est pas uniforme dans l'univers. Dans le même climat, dans la même ville, on nous enseigne en divers endroits, sous le nom de religion, des dogmes différens et entièrement opposés. Ceux qu'on enseigne en Angleterre sont incompatibles avec ceux qu'on enseigne à Rome, la religion des Chinois exclut celle des Persans. Chaque société se croit infaillible et foudroye la religion de son voisin. On ne peut imaginer d'aveuglement plus extrême que celui de s'étourdir sur un sujet si intéressant. Nous n'avons que notre bonne foi et le préjugé de l'éducation qui nous rassure. Mais est-ce assez pour demeurer tranquilles? Les autres religions ne nous offrent-elles point des exemples d'une égale bonne foi, et d'une éducation qui opère la même assurance? Que chacun donc examine sa religion, qu'il voye s'il n'est pas dans la même erreur où il assure qu'est son voisin; car enfin la vérité ne craint point l'examen.

Mais quel affreux détail, dit-on, que celui d'examiner quelle est la véritable religion! Il y a plus de religions que de nations. D'ailleurs, il faut être exact critique, et judicieux, pour discerner le vrai d'avec le faux. C'est ainsi qu'on s'étourdit. Mais la plupart de nos erreurs et de nos paralogismes viennent de ce que nous raisonnons sur des mots, avant que d'en fixer le véritable sens6. Ainsi, avant que de voir si notre religion doit être préférée à celle des autres, déterminons ce que c'est que religion, et ce que c'est que de croire: peut-être abrégerons-nous un détail qui nous épouvante.

Toutes les questions de la religion se réduisent à celle-ci: savoir si Dieu a parlé et quelles sont les vérités qu'il a révélées. Ce qui sera examiné dans les chapitres suivans.


| Clandestine E-Texts | UniVc Home Page |