Extrait d'un livre intitulé
Discours sur les miracles de Jésus traduit de l'anglais

 

Edited by W. Trapnell © 1997
Electronic version by G. Mori

 


Présentation

La bibliothèque de Voltaire conservée à Saint-Pétersbourg contient un recueil manuscrit coté "Voltaire" 8· 221". La seule source connue du texte qui suit est la troisième pièce de ce recueil. Il s'agit d'une traduction partielle des six Discourses on the Miracles of our Savior (1727-1729) de Thomas Woolston avec un commentaire par le traducteur. Sans doute l'auteur de cet ouvrage est-il Emilie du Châtelet qui l'aurait rédigé pendant son séjour avec Voltaire à Cirey. Pour les détails de cette attribution, voir mon étude dans les actes du colloque de Saint-Etienne en 1993 sur la littérature clandestine (à paraître).

William Trapnell


 

Extrait d'un livre intitulé Discours sur les miracles
de Jésus traduit de l'anglais

Ce livre contient six discours et examine 14 miracles de Jésus, dont la resurrection miraculeuse est le dernier. Il est également hardi et fort, les arguments y sont solides, et l'ironie fine et légère; c'est ce qui rarement va ensemble. Il ne sacrifie point la justesse de son raisonnement au brillant de son imagination. Si je lui reprochais quelque chose, ce seroit seulement d'avoir employé quelquefois, pour réfuter les miracles de Jésus-Christ, des raisons aussi frivoles (j'ai retranché quelques-uns de ces endroits qui ne m'ont pas paru justes) que celles dont on se sert pour les défendre. Il me semble qu'où les preuves abondent on doit négliger les vaines subtilités, qu'il faut laisser à ceux qui sentant le faible de leur cause en ont besoin pour mettre à la place des raisons. En un mot il ne faut point donner de fausse monnaie, quand on en a de bonne, plus que l'on n'en a besoin.

Du reste, il règne dans tout cet ouvrage un esprit de haine contre l'ordre ecclésiastique que je n'extrairai sûrement pas, non plus que toutes les rêveries allégoriques des pères qu'il n'a vraisemblablement rapportées que, comme son prétexte, pour les rendre ridicules et dont je crois qu['il] faisait le cas qu'elles méritent.

Discours premier

L'auteur prétend exclure toute explication littérale des livres saints et semble être bien convaincu de cette sentence de Jésus Christ, "La lettre tue, mais l'esprit vivifie". Je crois cependant qu'il avait plus de foi à la première partie de cette sentence qu'à la seconde. Il prétend qu'on doit tous les entendre dans un sens mystique et allégorique, que c'était ainsi que les pères les entendaient, ce qu'il prouve assez bien. Il promet de prouver combien les miracles de Jésus sont peu capables de prouver la mission divine en faisant voir : 1· que ceux qui regardent la question des maladies corporelles ne sont point des preuves d'une mission divine, 2· que l'histoire littérale de ses miracles contenue dans ses évangiles implique et renferme plusieurs absurdités incroyables, sans ombre de probalité. Il regarde, dit-il, les pères comme des philosophes prodigieux, des savants profonds et des théologiens sublimes, quoiqu'ils soient, pour la plupart, mystérieux et impénétrables. "Quand j'y rencontre, dit-il, quelque passage obscur que je n'entends pas, je le salue avec vénération jusqu'à ce que les yeux de mon entendement soient ouverts pour en pénétrer le fond; c'est ainsi qu'il respecte les pères.

Il prouve que les pères ont presque tous pensé que les miracles de Jésus étaient absurdes selon la lettre et insoutenables, et il rapporte les paroles de saint Irénée : "Si nous considérons, en lui-même et sans aller plus loin, l'usage temporel et extérieur que Jésus fit de la puissance de guérir, il ne fit rien qui soit grand ni qui mérite notre admiration". Et celle-ci de saint Augustin : "Si nous admirons les miracles de Jésus par la raison humaine, nous trouverons qu'il ne fit rien de grand, puisque tous ses miracles auraient pu être imputés à l'art magique et opérés par son moyen".

L'auteur avance modestement que Jésus, dans ses miracles, fit des choses aussi absurdes, aussi ridicules et aussi injurieuses à la nature humaine qu'aucun imposteur; ce qui l'oblige de prouver. Il cite Origène qui dit que, dans la partie historique des saintes écritures, il y a des choses qui ne sont jamais arrivées et qui ne pouvaient jamais arriver, et d'autres choses qui auraient pu arriver, mais qui n'ont jamais été faites; ce qu'il dit de l'Ancien et du Nouveau Testament et en donne des preuves. Saint Hilaire déclare qu'il y a plusieurs passages de l'écriture sainte et surtout du Nouveau Testament qui sont contraires au bon sens et à la raison dans un sens littéral, et qu'il faut par conséquent les entendre dans un sens mystique. Enfin saint Augustin ose dire qu'il y a des mystères cachés dans les oeuvres et miracles de Jésus lesquels, si nous les interprétons dans un sens littéral, nous nous précipiterons dans les erreurs et les bévues les plus grossières. J'espère, dit l'auteur, que trois autorités calmeront la rage et diminueront les préjugés de mes adversaires, qui crieront peut-être que je suis un impie et un blasphémateur de vouloir prouver que le sens littéral des miracles de Jésus est absurde, incroyable et impossible.


Premier miracle

Jésus chasse les vendeurs du temple

Le miracle paraît ridicule et inutile à l'auteur. Pourquoi, dit-il, Jésus était-il si dévoré de zèle contre ceux qui profanaient une maison qu'il est venu lui-même détruire et qu'il livra peu après à toutes sortes d'abominations? Le peu de sens et de sagesse qui se trouve dans cette action oblige les pères à avoir recours à un sens mystique que l'auteur expose et que je passerai sous silence, ne connaissant rien de plus ridicule que la lettre des écritures, si ce n'est les explications allégoriques qu'on en fait. Je suis persuadée que c'est dans l'intention de le prouver que l'auteur les rapporte. Il me prend envie de dire mon avis sur le miracle en question : je tombe d'accord de son inutilité, de son ridicule, et je conviens qu'il était peu conforme aux principes de Jésus mais, outre cela, loin de le trouver le plus grand de tous les miracles, je n'en vois aucun là-dedans. On sait que le peuple est plein d'inconstance et de fantaisie, toujours prêt à obéir au premier qui lui parle avec autorité, enthousiasme et quelque sorte d'éloquence, et également prêt à le lapider si un plus adroit le lui persuade. En matière de religion, les hommes sont encore plus susceptibles de prendre feu qu'en aucune autre, sans raison. L'enthousiasme est une maladie qui se gagne (notez que la circonstance rapportée dans saint Mathieu ch. 21, que c'était le jour de son entreé dans Jérusalem, confirme ma conjecture puisque le peuple était disposé ce jour-là en sa faveur). Ceci supposé, ne se peut-il pas que Jésus ait dit au peuple avec emphase que c'était un abus de laisser trafiquer dans le temple et, citant sur cela quelque passage des écritures (comme lorsqu'il leur dit, "il est écrit, ma maison est appelée une maison de prières et vous en faites une caverne de voleurs"), aura engagé la multitude à chasser les marchands du temple. Les évangélistes ont voulu faire un miracle d'un fait aussi simple que vraisemblablement Jésus ne tanta que pour se donner quelque réputation dans le peuple pour faire quelque chose de singulier et pour avoir l'air d'un réformateur.

Jésus chasse les démons des corps des possédés et les envoie dans ceux des cochons

Second miracle

L'auteur prétend que les circonstances du texte prouvent que ce n'est nullement un fait mais une allégorie. Il est dit, ditil, que les possédés erraient vagabonds dans des cimetières, mais n'y avait-il chez les juifs ni hopitaux, ni petites maisons! Pourquoi ne les enfermait-on pas par charité et par compassion et même par police pour prévenir les désordres que leur rage pouvait causer? Mais, dira-t-on, ils rompaient leurs chaînes. Mais ne devait-on pas plutôt les étouffer que d'exposer les passants à leur cruauté? On pouvait répondre aussi qu'il y a des moyens d'enfermer les fous les plus furieux de façon que, quand même ils rompraient leurs chaînes, ils ne peuvent sortir du moins de l'enceinte de la maison de force où on les retient. 2· Comment pouvait-il y avoir des pourceaux dans un pays de juifs qui ne mangeaient ni jambons ni petit salé, ni boudins, ni saucisses? Oh, répondra-t-on, ils étaient pour l'usage des gentils qui voyageaient dans la Judée. Cela ne se peut parce que, depuis qu'Antiochus pollua le temple par le sacrifice d'un pourceau, les juifs avaient défendu sous peine d'anathème d'avoir ni porc ni truie dans leur pays. On dira peut-être que les Gadarènes n'étaient pas juifs mais gentils. D'accord, quoique cette circonstance ne soit pas speéifiée dans l'évangile, nous la suposerons. 3· Pourquoi envoya-t-il les démons dans le corps des pourceaux? Etait-ce un acte de justice et de bonté? Les propriétaires de ces animaux perdaient beaucoup et nous ne voyons pas que Jésus leur en ait remboursé le prix ou qu'ils eussent mérité un semblable traitement. Les habitants du pays le supplient de sortir de leur territoire pour éviter de plus grands dommages, marque évidente qu'ils ne le regardaient pas comme un bienfaiteur et qu'il n'employait pas le don prétendu qu'il avait de guérir les malades et de faire les miracles à l'avantage du public. Je trouve même leur ressentiment fort modéré; si quelque exorciste faisait de même aujourd'hui, nos juges et nos lois le puniraient plus sévèrement.

L'auteur, sur les deux miracles précédents, fait cette réflection : quand Jésus fut amené devant Pilate pour être accusé, jugé et condamné, et qu'il fit cette question à ceux qui le traduisaient devant lui : Quel mal avait-il fait, si l'une ou l'autre de ces histoires était arrivée, il n'avait pas besoin de faux témoins pour le condamner. Les marchands de ce temple n'avaient qu'à dire un mot manifeste, un soulèvement et un tumulte universel, qu'ils avaient perdu par là leurs denrées, leurs marchandises et leurs biens, que les uns avaient été pillés, les autres brisés, les autres gâtés, et tout cela par la violence d'un drôle turbulent et artificieux qui voulait en imposer au peuple, le séduire, et faire du [sic] réformateur, et qui souleva la multitude afin de faire main basse sur leurs marchandises. Puis les porchers des Gadarènes n'avaient qu'à déposer qu'ils le croyaient un sorcier, qu'ils avaient perdu par ses enchantemens deux mille cochons gros et gras, qu'il y avait envoyé des démons pour les noyer et que, s'il avait guéri deux fols de compatriotes, il avoat abîmé leurs cochons dont deux mille valaient bien plus que deux juifs. Je ne suis pas de l'avis de mon auteur qui assure que, si Pilate l'eût condamné sur ces preuves-là, il n'eût fait que ce que tout autre juge n'eût pu se dispenser de faire. Je ne trouve pas comme lui qu'il y eût eu là de quoi faire mourir, mais je crois comme lui que, si les faits fussent arrivés, les juifs en auraient parlé dans leurs accusations comme preuves accessoires, qu'il cherchait à séduire la multitude, à l'étonner et à se faire passer pour un homme surnaturel.

Troisième miracle

Jésus va sur la montagne de Tabor et y est transfiguré.

C'est ici la plus obscure et la plus louche histoire de l'évangile; l'on n'y trouve ni tête ni queue. Il n'est pas permis à nous autres croyants de convenir que le fait soit absolument faux, parce que le prince des apôtres dit qu'il a été témoin oculaire de la gloire de Jésus et qu'il a entendu sa voix de la nue. Mais comme les infidèles veulent toujours mettre le nez où ils n'ont que faire, ils viendraient former des difficultés contre la possibilité et la probabilité de cet événement. Or puisquils nous désoleraient par la lettre, il est à propos de l'abandonner. Saint Augustin dit que le tout pouvait être fait par art magique et nous savons que, de nos jours, certains joueurs de gobelets ont un art merveilleux de contrefaire leurs voix et de la faire paraître très éloignée, quoiqu'ils soient tout près, qu'ils ont de plus le secret de se donner toutes sortes de formes sans miracle.

Qu'est-ce qui arrive dans la transfiguration? On nous dit que son visage reluisait comme le soleil et que ses vêtements étaient blancs comme la neige. Cela suffit-il pour prouver une trans-figuration? Les philosophes nous diront que les différentes réflexions des rayons de lumière forment les différentes couleurs et que, quand tous les rayons sont réfléchis également, cela forme le blanc et les pyrrhoniens diraient qu'il n'est pas étonnant que le visage de Jésus fût rubicon, parce que le soleil donnait dessus. Pour une véritable transfiguration, on attend le changement d'une personne dans une forme, une figure et une essence différente de la sienne. Or Jésus ne fut transformé ni en veau, ni en ours, ce serait même une impiété de le dire. Mais passons et supposons que le visage radieux et les vêtements blancs constatent une véritable transfiguration. Je demande quelle était la raison et l'usage de ce miracle, car Jésus qui est la sagesse du père n'en a fait jamais sans une fin, comme dit saint Augustin. Cependant, l'évangile garde là-dessus un profond silence et les théologiens, avec tous leurs efforts raisonneurs, n'osent rien imaginer.

Mais que faisaient là Moïse et Elie? Y parurent-ils en personne ou comme des spectres et de simples apparences? Il est dit qu'ils s'entretenaient avec Jésus : de quoi parlaient-ils et pourquoi les apôtres, qui entendaient leur entretien, ne nous en ont rien dit? Car les trois plus grands prophètes et philosophes qui aient jamais été devaient s'entretenir des choses les plus sublimes et les plus édifiantes. Pourquoi le miracle ne s'opérait pas dans un vallon? Les incrédules diront que Jésus trouva les nuages qui s'arrêtent sur les montagnes plus propres à faire ses tours de passe-passe. Pourquoi ne choisit-il pour en être témoins que trois imbéciles pêcheurs et n'opérait pas le miracle devant la multitude qui en avait besoin pour son instruction?

C'est ainsi, dit l'auteur en finissant le premier discours, que j'ai parcouru trois miracles de Jésus et prouvé qu'ils sont absurdes selon la lettre. Je traiterai de même tous les autres et surtout le voyage des mages et les ridicules présents d'encens et de myrre à un pauvre enfant qui avait plus besoin de sucre et de bouillie et de langes. Je finirai par les deux miracles de la conception de la vierge et de la résurrection apparemment comme étant l'alpha et l'oméga de cette extravagante comédie dont le sens littéral renferme, dit-il, un amas de contradictions et d'absurdités. Nota [sic] qu'il n'a parlé ni du voyage des mages ni de la conception de la vierge, ce que tous les bons fidèles doivent regretter.

Discours deuxième

Quatrième miracle

Guérison de la femme qui avait une perte de sang depuis douze ans

Il convient de la vérité littérale de cette guérison mais, pour nous assurer, dit-il, qu'elle fût miraculeuse, il faudrait être instruit de l'état de la malade avant la guérison prétendue. Or, dit-il, les évangélistes ne nous en disent pas grand-chose. Saint Mathieu dit qu'elle était sujette à saigner; saint Marc et saint Luc disent qu'elle avait un flux de sang, mais pas un d'eux ne nous dit la quantité de sang qu'elle perdait, ni de [sic] la partie de son corps d'où il sortait. Il se pouvait faire qu'elle saignait de temps en temps du nez, du cul ou des environs, plus ou moins suivant les occasions. Au reste qu'il soit permis à nos théologiens de faire couler le sang de l'endroit du corps qu'ils voudront, il ne s'ensuit pas de là qu'il fallût un miracle pour arrêter ce flux qui avait duré depuis douze ans et qui serait impossible, s'il avait été un peu considérable, car la nature se serait épuisée en douze jours et la femme, loin de vivre douze ans, n'eût pas passé le mois.

Je répondrais à cette objection de l'auteur qu'il y a beaucoup d'exemples de pertes de sang qui ont duré plusieurs anneés, mais qu'elles se sont arrêtées sans miracle par le simple effet des remèdes ou par un grand repos. C'est ainsi que la nommée Laporte de nos jours a été guérie par un prétendu miracle. De plus, ce n'est pas tant la perte de sang qui est dangereuse, dans ces sortes de maladies, que l'ulcère qu'elle occasione et qui sait si la femme de l'évangile et Mme Laporte en ont été guéries. Pour cette première, comme elle mourut quelque temps après, on peut présumer que la prétendue guérison, loin de lui être salutaire, avança ses jours, comme ferait une suppression, et que cela arrêta un écoulement que la nature s'était fait d'elle-même pour son soulagement. C'était comme une espèce de cautère naturel. Elle n'était pas si faible puisqu'elle perça la foule qui entourait Jésus. Ainsi le miracle est aussi douteux que l'état de la maladie.

J'admire la force de l'imagination de cette femme qui avait dit en elle-même, "si je puis seulement toucher le bord de son habit, je serai guérie". On sait les effets surprenants que cause une imagination frappée. Il n'en a pas fallu davantage pour sa guérison. Que répondra-t-on à saint Jean de Jérusalem qui dit (in loco. marc.) que "son imagination l'avait guérie"?

Il est dit qu'une vertu sortit de lui pour la guérir, mais cette vertu n'était donc pas bien inhérente puisqu'elle l'avait extraite de lui sans sa participation. Mais que répondrait-on si les incrédules s'avisaient de dire que Jésus, averti de la crédulité de cette femme, s'en servit à propos et dit qu'une vertu était sortie de lui tant pour confirmer son imagination frappée que pour s'en faire honneur devant la multitude.



Cinquième miracle

Guérison de la femme infirme depuis dix-huit ans

Cette femme avait un esprit d'infirmité depuis dix-huit ans et était courbée, sans pouvoir se redresser, étant liée par Satan. Vraisemblablement cette femme avait des vapeurs. Les évangélistes nous le laissent présumer, en ne nous disant rien dont nous puissions inférer le caractère de la maladie. Il serait à souhaiter qu'ils l'eussent fait. Elle était courbée : le chagrin et la tristesse font d'ordinaire cet effet. On ne sait si elle était vieille ou non, circonstance qui eût rendu le miracle plus authentique, si Jésus eût rendu la vigueur de quatorze ans à une femme de soixante-dix ou quatre-vingts ans. Il n'y a que le diable qui mérite quelque considération dans ce conte. Il veut croire que Jésus l'a culbuté de dessus cette femme dont il se servait comme d'un bidet, mais je n'y trouve rien de miraculeux. Si l'on faisait une histoire aussi louche de quelque imposteur ou pape (c'est un Anglais qui parle), nos théologiens seraient les premiers à la tourner en ridicule et à la détruire.

L'évangile dit que le chef de la synagogue fut indigné de voir la guérison de cette femme le jour du sabbat, ce qui est absurde car les médecins avaient permission de faire leurs opérations et de guérir tous ceux qu'ils pouvaient, aussi bien le jour du sabbat qu'aucun autre jour.

Les écrits des évangélistes sont plus farcis de contes de fées et de démons qu'aucune histoire quelconque et on serait porté à croire que ce fut dans le siècle de Jésus que les démons s'emparèrent du genre humain. Arnobe (in Lib. 2 Adversus Gentes), dit qu'avant lui on ne savait pas dans le monde ce que c'était que les démons.

Sixième Miracle

Histoire de la Samaritaine

Quand il dit à la Samaritaine la bonne aventure, qu'elle avait eu quatre maris et qu'elle vivait actuellement avec un adultère, nos théologiens s'épuisent à louer et à admirer sa science. Les théologiens en infèrent que les Samaritains attendaient le messie, mais pourquoi n'inférèrent-ils pas aussi qu'ils l'attendaient comme un diseur de bonne aventure? Sans quoi, il n'y avait pas de sens à ce que fait dire la Samaritaine aux habitants de Sichar : "Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait dans ma vie. Ne serait-ce point le Christ"? Je ne sais si nos théologiens approuvent ce conte, mais je sais qu'ils désavouent hautement le métier que Jésus y fait, puisquils veulent poursuivre criminellement nos bohémiens et nos astrologues comme des fourbes et des imposteurs. Les évangélistes ne nous ont point dit si l'on en fit alors un crime à Jésus, mais je suis étonné de ce que nos bohémiens ne se disent pas ses véritables disciples, puisqu'ils font le même métier.

Il y a apparance qu'il leur dit aussi leur bonne aventure à tous, puisquil est dit (verset 42) que les habitants de Sichar, avertis par la Samaritaine, crurent qu'il était le messie plutôt sur ce qu'ils venaient d'entendre eux-mêmes que sur ce qu'elle leur avait dit. Que pouvaient-ils ouïr sinon leur bonne aventure? Que si Jésus leur dit leur bonne aventure, j'espère que, par prudence, ils ne [se serait] pas entretenus de leurs adultères [les] uns avec les autres, ce qui aurait pu causer des querelles domestiques. S'il n'a fait que leur indiquer des bestiaux ou des pâtres égarés, il n y a qu'eux que je puisse blâmer de l'avoir, à cause de cela, pris pour le messie.

De plus, les théologiens veulent inférer de la connaissance de Jésus, mais on ne sait pas trop pourquoi. Est-ce parce qu'il a dit à une femme qu'elle était putain et qu'elle avait eu cinq maris? Mais Nostradamus et beaucoup d'autres ont dit des choses plus extraordinaires, sans que pour cela on se soit avisé de les croire omnisavants de plus. Les libertins pouvaient dire que Jésus, comme tous les bohémiens, s'était informé de l'histoire de cette femme avant de la voir ou l'avait apprise par quelque hasard du cas fortuit. Il n y a point d'impiété à le penser, puisque c'est la coutume des diseurs de bonne aventure. L'histoire telle qu'elle est rapportée par saint Jean n'est pas nette et on y peut entrevoir de la fraude. Il est vrai qu'il y a une circonstance qui est particulière à Jésus : il semble abuser de la simplicité de cette femme pour lui tirer les vers du nez, quand il lui dit d'aller chercher son mari. Il trouva la crédulité de cette pauvrette capable de soutenir la confidence qu'il lui fit qu'il était le messie, ce qu'il n'avait osé dire en présence de gens plus sages.

Enfin (verset 27) les disciples de Jésus, étaient surpris de le trouver en conversation avec une femme. Quelle pouvait être la cause de leur surprise? Est-ce que le sexe n'était pas digne de ses attentions et de ses instructions? Serait-ce de le voir parler à une femme de mauvaise vie qui eût pu lui donner des tentations? Mais ils devaient connaître sa modestie et sa timidité. Il faut croire cependant qu'ils n'avaient pas d'autre sujet d'étonnement. Ses six discours finissent toujours en disant, "toute gloire soit au bienheureux Jésus. Amen".


Discours troisième

Septième miracle

Jésus maudit le figuier sans fruit. (Math. ch. 21. Marc ch. 11)

Nous parlerons à present du figuier, miracle où Jésus maudit le figuier pour n'avoir pas porté de fruit. La seule mention de ce miracle révolte d'abord. Il est si absurde, si extravagant et si ridicule, pour ne pas dire pis, que je doute si on peut trouver un exemple pareil dans toute l'histoire. Les pères de l'église, Origène et saint Augustin disent de lui, "hoc factum nisi figuratum, stultum invenitur". Saint Jean de Jérusalem et les autres n'ont en rien cédé aux infidèles en exposant la lettre de cette histoire. Saint Augustin dit clairement que, si Jésus a fait cette action, elle était folle en elle-même. Si donc je traite cette histoire d'une manière plus ridicule qu'à l'ordinaire, j'espère que leur autorité et leur exemple me serviront d'excuse.

Jésus avait faim et, ne trouvant point de figues pour assouvir son appétit, il maudit l'arbre. Mais pourquoi lui qu'on nous représente comme le plus doux des hommes et comme le plus patient, même au milieu des souffrances, fait-il éclater tant de colère et d'emportement et d'impatience dans cette occasion? S'il était d'un si bon caractère, il n y a pas de raison qu'il se soit emporté si fort, faute de quelques figues pour passer son ennui. Mais de maudire l'arbre, c'est montrer autant d'extravagance que de passion, comme un homme qui briserait tout chez lui parce que son dîner ne serait pas prêt à six heures du matin, quand il dîne ordinairement à deux heures après-midi.

On dira, "mais Jésus avait faim et ventre affamé n'a point d'oreilles". Soit, mais ne devait-il pas prévenir la faim et y pourvoir par quelque mets plus assuré que des figues qu'il ne devait pas espérer de trouver puisque ce n'était pas la saison? Où était Judas son pourvoyeur avec son argent et ses vivres? Sil avait su faire sa charge, il aurait épargné cette impertinence à son maître qui n'eût pas été réduit pour son déjeuner à compter sur le fruit d'un figuier qu'il voyait de loin. Si Jésus se voyait frustré d'un repas de figues dont il avait envie, pourquoi se venger sur un arbre insensible qui n'avait point de fruit. "Nulla esset signi culpa, qui alignum sine sensu non habebat culpam" (Aug. in sermo). S'il avait été dans un désert tout seul, les anges lui auraient fourni tout ce qu'il aurait souhaité pour sa subsistance. Pourquoi ne s'en servait-il pas en cette occasion? Ils lui auraient été utiles, à lui et à ceux qui en eussent été les témoins. Miracle pour miracle, il fallait en faire un qui, en apaisant la faim, marquât son pouvoir d'une façon non suspecte et la malédiction du figuier ne fait que prouver sa brutalité et son extravagance. Il est bien difficile que, dans cette occasion, on prouve qu'il ait fait de mieux, qui est cependant ce que la sagesse éternelle doit tojours faire nécessairement, en sorte même que (pour le dire en passant) que [sic] de faire le mal n'est pas en sa puissance selon les théologiens. Dieu par exemple ne peut pas pécher, il ne peut donc pas tout, car on ne me dira pas que c'est parce qu'il ne peut pas les contraires : il n y a rien de contraire à faire une loi et à la violer. Il interrompt bien quand il veut les lois naturelles, pourquoi ne pourra-t-il pas violer les morales? Mais mettons fin à la digression. Jésus, continue mon auteur, n'eût-il pas pu créer assez de pain pour lui et pour sa compagnie aussi bien que nourrir les milliers d'hommes dans ce désert? Ne savait-il que multiplier ou faire du punch? Qu'était-il nécessaire de s'emporter, faute de nourriture? S'il avait la puissance de pourvoir tout d'un coup à la subsistance des autres, il s'en serait servi pour lui-même en cette occasion et n'eût pas été réduit à se mettre en colère contre un arbre. Je trouverais bien plus sensé qu'il eût battu Judas son pourvoyeur. Mais ce qu'il y a de pis est que le temps des figues n'était pas encore venu (saint Marc ch. 11. verset 13). "Quaerit poma; nesciebat tempus nondum esse? quod cultor arboris sciebat, creator arboris nesciebat"? (saint Aug. in serm. 49) Y eut-il jamais rien de si déraisonnable que de vouloir manger des figues hors de la saison? Jésus n'eût jamais marqué son ressentiment, s'il eût voulu ménager sa réputation. Que dirait-on d'un paysan de Kent qui irait chercher des pommes de reinettes dans son verger à Pâques et, n'en trouvant point, se mettrait à abattre tous les arbres fruitiers de colère? Que penseraient les voisins d'un homme si extravagant? Is servirait de risée. Je voudrais savoir si Jésus n'en a pas servi aux scribes et aux pharisiens, du moins il leur donnait beau rire. Pour moi, je ne puis y penser sans rire et je ne sais comment on peut s'en empêcher quand on entend lire ce conte avec gravité dans l'église et les prêtres admirer en cette occasion la conduite de Jésus. Je voudrais savoir à qui appartenait l'arbre et de quel droit Jésus prétendait en prendre les fruits et se donnait l'air de le maudire. Il est sûr qu'il ne lui appartenait pas, car il est dit qu'il n'avait pas où reposer sa tête, loin d'avoir des terres et des arbres. Tout le temps de sa mission, il fut vagabond comme un moine mendiant et avant ce temps, il n'était que compagnon charpentier. Je suis étonné qu'on n'ait pas quelque relique de son ouvrage, pas même un escabeau ou un cassenoisettes. Il faut croire qu'il avait la permission du propriétaire car, s'il ne l'eût pas eu, il n'avait aucun droit de prendre les fruits, encore moins de le maudire. "Arbor non est juste siccata". (in loco marci). En effet, y a-t-il de l'honneur, de la justice et de la probité dans cette action? Les évangélistes auraient dû nous donner quelque éclaircissement làdessus, s'ils voulaient persuader que Jésus ne fit de tort à personne. Personne ne saurait soutenir ou nier que Jésus n'ait été réprimandé, pour parler modestement, par le maître du figuier pour avoir maudit et desséché son arbre. Mais il est certain que, si quelqu'un, par haine ou par malice, abattait l'arbre de quelqu'un, quand même il serait mort, il serait heureux si on ne l'envoyait pas à Bicêtre. Je me flatte que les théologiens con viendront, comme saint Augustin le dit, que si Jésus, au lieu de maudire le figuier, l'avait fait reverdir et fleurir et même dans le moment produire du fruit à un arbre mort et desséché et pourri, ils en seraient plus satisfaits. Cette preuve de son pouvoir aurait été un miracle incontestable; elle aurait marqué son pouvoir et sa bonté, sans qu'on eût pu y faire des objections susdites.

La malédiction du figuier ternit toute la gloire de ses autres actions. L'esprit du Christ qui n'est qu'amour et bonté ne devait lui inspirer qu'amour et bonté pour les hommes, au lieu que personne ne saurait justifier un souffle si pestiféré, qui sortit de sa bouche comme un vent du nord pour détruire et faire mourir un arbre innocent qui ne lui appartenait point, qui n'était point en faute et qui ne lui avait point fait de mal. De plus, les infidèles s'imagineront qu'il n y a rien de miraculeux dans cet événement. Ils seront portés à croire que la fourbe de l'homme y avait plus de part que la puissance de Dieu. Saint Mathieu dit que le figuier sécha bientôt après, ce qui marque un temps indéterminé et peut s'entendre d'un jour, d'une semaine, ("qu'il ne vienne plus de fruit sur toi à l'avenir", dit Jésus,) aussi bien que du moment qu'il parlait. Saint Marc dit que les disciples virent le lendemain le figuier séché jusques aux racines, ce qui marque du moins qu'il fut un jour entier à dessécher. Cela ne veut pas dire qu'il fut mort; on peut même n'entendre autre chose sinon que les feuilles commençaient à se faner, ce qui peut arriver sans miracle. Peut-on empêcher les juifs et les infidèles de dire que Jésus, voulant en imposer à ses disciples et à ses sectateurs, prît une occasion la veille pour circoncire l'arbre avec sa hache de charpentier, de sorte qu'il n'en fallait pas davantage pour faire faner les feuilles, ce qui aurait fort bien pu arriver dans l'espace d'un jour et d'une nuit? A Dieu ne plaise que cela soit ni que j'y pense, mais personne ne peut disconvenir de la vérité du fait.

La circonstance de la faim qu'eut Jésus en cette occasion est si basse et si puérile qu'elle ne mérite pas la peine qu'on y fasse attention. On se moquerait de Diogène Laërce s'il en avoit raporté une semblable de quelqu'un de ses philosophes.

Saint Marc (chap. 11.21.13) dit, "mais étant là, il ne vit que des feuilles, parce que ce n'était pas le temps des figues". Quelques-uns veulent rétablir le texte et en faire une interrogation en disant, mais n'était-ce pas le temps des figues? Mais la difficulté reste quand même. On admettrait cette interprétation forcée parce qu'il est prouvé que c'était dans le temps de la Pâque que le figuier fut maudit. "Hoc ideo probamus, quia passio domini dies appropinquabat et scimus, quod eo tempore passus sit" (Saint Augustin sermone 89).

Pour ce qui est du conte ordinaire débité en chaire, orné de tous les apanages, du second avènement de Jésus assis sur des nues comme sur un sac de laine sous une forme humaine mais majestueuse, pour ressusciter les corps par le son d'une trompette, c'est la chose la plus impertinente, la plus déraisonnable, la plus contraire à l'évangile, aux prophètes et aux autres auteurs anciens, authentiques et dignes de foi. Voilà pourtant les fadaises et les pauvretés que le [sic] débite et prêche au peuple le clergé.



Huitième miracle.

Jésus guérit l'homme de la piscine Bethzaïde.

A l'égard du miracle qui consistait à guérir un homme [de] je ne sais quelle maladie, il n'y paraît rien d'extraordinaire autant qu'on le peut conjecturer. Il y avait plus de paresse dans son fait que d'autre chose et Jésus ne fait que lui en faire la honte, en lui disant, "Prenez votre lit et allez-vous-en". S'il n'était point fourbe, il n'était malade que d'imagination et Jésus, par quelques discours tenus à propos, lui pénétra le coeur et le guérit ainsi. Son imagination qui le rendait malade le guérit. Pour le reste de ce conte où il est fait mention de la vertu salutaire de ces eaux après la descente de l'ange, c'est non seulement destitué de toute sorte de fondement et d'exemple dans les histoires, mais le sens commun y est manifestement contredit. 1· Saint Jean qui le raconte était le bien-aimé de Jésus et je crois qu'il n'était pas ingrat envers son maître, autrement il serait pis qu'un païen qui aime ceux dont il est aimé, quoique sur ce qui regarde Jésus il soit plus croyable qu'un autre puisqu'il conversait familièrement avec lui. Cependant, quand il rapporte des faits incroyables et qui n'y ont nul rapport, tel que celui de la piscine, il ne mérite nulle croyance. Josèphe, si soigneux de rapporter tout ce qui montre le soin que Dieu prenait de sa nation, aurait-il oublié une telle histoire et est-il possible qu'aucun historien ne parle de ce fait si c'était vrai? 2· Je voudrais savoir le véritable motif qui faisait descendre l'ange dans la piscine. Etait-ce pour se baigner ou pour communiquer quelque vertu ou qualité singulière aux eaux pour quelque homme en particulier? Ce qui me fait faire la première question, c'est qu'on lit dans quelques anciens exemplaires (v. 4) que l'ange y fut lavé, ce qui supposerait quelque malpropreté ou échauffement contracté dans la région céleste qui aurait besoin de rafraîchissement dans la piscine. Pour la seconde, ce qui est dit qu'il n'y avait qu'un seul malade de guéri chaque fois [qu'il] y a donné lieu. En effet, pourquoi n'y en avait-il qu'un et qu'est-ce qui empêchait la guérison de tous les infirmes? On prie les théologiens de faire à cette difficulté une réponse qui s'accorde avec la sagesse et la bonté de Dieu, autrement cette histoire aura lieu [sic] d'un roman ridicule, et aussi incroyable que les rêveries de l'Apocalypse. En répondant aux objections susdites, ils doivent nous dire si l'ange descendait les pieds ou la tête la première ou comme une oie dans un abreuvoir. 3· Combien de fois dans la semaine, dans le mois, dans l'année, pendant combien de siècles avant Jésus Christ, pourquoi pas devant sa venue et aujourd'hui même ne profite-t-on pas de cette faveur angélique? Sil ne descendait qu'une fois l'année, on lui avait peu d'obligation comme dit saint Jean Chrysostôme. 4· Comment est-il arrivé que la prévoyance de Dieu ou des magistrats de Jérusalem ne disposassent point de cette grâce angélique en faveur des pauvres selon leurs nécessités, au lieu d'en laisser indifféremment jouir celui qui était assez heureux pour y descendre le premier et qui était le plus alerte et le plus diligent, manière bizarre et extraordinaire de conférer une grâce divine.

On pourrait croire que les anges cherchaient à s'amuser plutôt qu'à faire du bien aux hommes, semblables à ceux qui jettent un os dans un chenil, pour avoir le plaisir de voir se battre les chiens, ou ceux qui jettent une pièce d'argent à la vile populace pour voir qui l'aura. Il s'est trouvé des païens qui croyaient que les dieux se divertissaient des misères des hommes, mais je n'ai jamais cru que les anges du dieu des juifs fissent de même avant d'avoir lu cet endroit de saint Jean. Ce devait être une plaisante comédie pour les gens de Jérusalem et pour les anges de voir sauter tant de gens dans l'eau dont, pour un qui s'en tirait guéri, il n y en avait une quantité d'autres qui en sortaient transis et malades comme ils y étaient entrés. Il y avait du bonheur si, par les tracasseries que cela devait causer, il n'en arrivait pas à ce peuple plus de mal que la guérison d'un seul ne lui faisait de bien. "Qui potest evedere evedat". S'il y avait quelque chose d'angélique là-dedans ce ne pouvait être qu'un ange de Satan qui se plaisait à faire du mal. S'il en guérissait un, ce n'était que pour amorcer et exposer les autres à y perdre la vie ou à se faire casser les bras et les jambes. S'il y avait une semblable piscine ou citerne aux environs de Londres, nos magistrats y établiraient sagement bon ordre pour l'avantage et le soulagement des malades, car il y a de l'absurdité à s'imaginer qu'ils abandonneraient cette grâce à la dispute d'une multitude de canailles. Pourquoi avons-nous plus mauvaise opinion des magistrats de Jérusalem.

5· Quelle espèce de malades et de gens étaient couchés sous les portiques de Bethsaïde en attendant le remuement des eaux? Saint Jean dit que c'était des aveugles, des boiteux et, selon quelques manuscrits, des paralytiques. Qu'avaient-ils à faire là? Comment peut-on croire qu'il s'en trouvât dans ces gens-là d'assez alertes pour y sauter les premiers plutôt que tant d'autres qui s'y rendai[en]t pour se faire guérir d'autres infirmités?

Il me semble que le texte de l'évangile donne une réponse à cette difficulté sur laquelle mon auteur s'étend pendant une page et demie, car ce malade que saint Paul dit être paralytique et que Jésus guérit lui répondit qu'il était là depuis trente-huit ans, parce qu'il n'avait personne pour l'aider à marcher et pour le jeter dans la piscine le premier, preuve que les aveugles etles boiteux et les autres étaient aidés ou par leurs femmes ou par leurs enfants ou par des personnes charitables. On voit tous les jours des aveugles conduits et des boiteux soutenus par leurs femmes et leurs enfants.

6· On entend les trente-huit ans non de sa maladie mais du temps qu'il étoit couché auprès de la piscine suivant l'original grec, suivant lequel aussi on ignore la maladie, car ÓÙvnÓ signifie toutes sortes de maladies; il est cependant traduit en français par paralysie. Or il est contre toute vraisemblance que cette homme fût là constamment depuis trente-huit ans sans espérance de guérison et il est impossible d'imaginer un fou de cette espèce, quelque chose que disent les théologiens de sa patience. Peut-être l'a-t-on dit paralytique pour faire entendre qu'il ne pouvait point s'en aller et que c'était la nécessité, non l'espérance, qui le retenait auprès de la piscine. De plus, il était nécessaire qu'il fût paralytique pour que ce fût un miracle, qu'il prît son lit et s'en allât au commandement de Jésus.

7· Pourqu[oi] Jésus ne guérit-il pas tous les malades de toute espèce qui remplissaient les cinq portiques de la piscine? Il avait là une belle occasion d'exercer sa toute puissance et sa bonté. S'il ne l'a pas pu, il n'avait donc pas le pouvoir de faire des miracles et il n'était pas tout puissant. S'il ne l'a pas voulu, il a manqué de bonté, de miséricorde et de pitié en cette occasion. Cette objection est de saint Augustin.

8· Jésus n'a exercé sa puissance de faire des miracles que sur un seul homme de tant d'autres qu'il eût pu guérir, mais il est douteux qu'il y ait rien de miraculeux dans la guérison. Nous ne savons pas seulement sa maladie, tout ce que nous savons, c'est qu'elle durait depuis trente-huit ans. Mais combien y a-til d'infirmités que la nature, le temps et la vieillesse guérissent? De plus, en supposant, comme il [Woolston] fait, que le mot de paralysie n'est point le texte grec, Jésus put lui [au paralytique] remontrer que s'il faisait bien, il s'en irait prendre l'air au lieu de rester inutilement auprès de cette piscine et cet homme, quoiqu'infirme, aura pu emporter son lit qui vraisemblablement n'était pas lourd, et de s'en aller, et se trouver l'imagination soulagée. De plus, en ne guérissant qu'un malade de cent qui étaient là qu'il pouvait guérir, il y a bien de l'apparence qu'il choisit le moins malade, que c'était un malade imaginaire qui se tenait là par fainéantise, peut-être dans l'espérance de faire pitié et d'attraper quelque aumône, à qui Jésus fit honte et à qui il persuada par ses exhortations pathétiques qu'il était guéri du mal qu'il n'avait pas et de la paresse qu'il avait réellement. Les libertins peuvent prétendre cela et dire que Jésus en cette occasion n'a point opéré de miracles, autrement qu'il se serait servi de sa toute puissance pour tous les autres malades.

Saint Chrysostôme dit en parlant de ce miracle, "l'on voit ici une étrange manière de guérir les malades, mais examinons le sens mystique qu'il faut rechercher". La chose ne pourrait pas se passer littéralement comme elle est rapportée. Elle renferme quelques paraboles de l'évangile de l'avenir, autrement l'histoire est si peu vraisemblable par elle-même qu'elle offenserait les oreilles de ceux qui en entendraient parler (in loco iohannis). "Peut-on s'imaginer, dit saint Augustin, que les eaux aient été remuées comme on le rapporte" (in loco iohan.).

Discours quatrième

Neuvième miracle

Jésus guérit l'aveugle né avec un peu de boue et de crachat.

Presque tout ce qui est dit dans les évangélistes fait voir que Jésus exercerait son pouvoir sur les aveugles plutôt que sur les autres. Il y a plusieurs sortes d'aveugles, les uns qui le sont d'une façon incurable, les autres qui n'ont besoin que du temps et d'un peu de soin pour être guéris. Nos théologiens ne peuvent prouver sur quelle espèce d'aveugles Jésus exerça son pouvoir divin. Ainsi, jusqu'à ce qu'ils prouvent qu'il en a guéris des premiers, les libertins croiront que Jésus avait quelque bon onguent dont il se servait heureusement pour les yeux et que le peuple, toujours ignorant, regardait la réussite de ce remède comme autant de miracles. Il en a trouvé plusieurs qu'il n'a pu guérir, autrement il n'aurait jamais laissé aller tant d'aveugles et de malades sans les guérir; il en est de même des charlatans, empiriques et médecins. Mais, dira-t-on, c'est qu'ils manquaient de foi et ce n'est pas qu'il manquât de puissance pour les guérir. Les chrétiens sont bien heureux d'avoir cette échappatoire et de pouvoir dire qu'il n'était pas à propos de faire des miracles en faveur des infidèles et les autres, au contraire, sont à louer d'avouer l'insuffisance de leur art au lieu de s'en prendre à leurs patients.

Jésus rendit la vue à cet aveugle en lui frottant les yeux avec un onguent et lui ordonna de les aller laver dans la fontaine de Siloé. Je ne ne vois rien de merveilleux à cela; tous nos médecins, chirurgiens et apothicaires en font tous les jours autant sans qu'on s'imagine de crier aux miracles. Il n'y a pas une des maladies que Jésus a guéries circonstanciée de façon que l'on pût inférer que les remèdes ne pouvaient rien et que le doigt de Dieu y était nécessaire, ce qu'il faudrait pourtant pour constater le fait miraculeux. Ainsi on peut faire deux objections sur ce miracle : 1· on ignore la qualité du mal des yeux de ce pauvre homme; 2· Jésus s'est servi d'onguent. S'il y avait un miracle, à quoi bon l'onguent? Jésus cracha à terre et fit de l'onguent avec de la boue et son crachat; il est vrai que la recette est extraordinaire, malpropre, bizarre, absurde, dégoutante et impertinente. Il me semble qu'aucun charlatan n'a été tenté de s'en servir et je suis de l'avis de saint Chrysostôme qui dit qu'un pareil onguent était plus propre à crever les yeux de ce pauvre homme qu'à les guérir. Je laisse aux médecins et aux chirurgiens le soin de définir cet onguent. Peutêtre Jésus avait-il quelque ingrédient dans sa bouche qu'il fit fondre avec sa salive et dont il se servit. Si son baume ou son onguent était un remède qui guérît le malade, il n'y a plus de miracle et, si la guérison est miraculeuse, il se comportait comme un fou en se servant inutilement de ce baume ou onguent ridicule, et dégradant ainsi son pouvoir divin. Qu'on me réponde à ce dilemme.

Miracle dixième.

Jésus change l'eau en vin aux noces de Cana

A Dieu ne plaise que je sois assez impie pour croire à la lettre [de] ce qui est rapporté ici par l'évangile. L'auteur rapporte la lettre d'un prétendu rabbin contre ce miracle, ne pouvant pas, dit-il, prendre sur lui d'en mal parler. Elle mériterait d'étre transcrite toute entière, cependant je l'abrégerai le plus que je pourrai.

"Vous autres chrétiens adorez Jésus que vous croyez être un auteur divin envoyé de Dieu pour réformer les hommes. Ce qui vous y engage, ce sont quelques prophéties obscures, de l'explication desquelles vous ne convenez pas entre vous, et l'histoire de ses miracles. Mais vous n'en devez pas avoir une grande ideé à cause de ces miracles qui devraient plutôt aliéner vos coeurs, s'il n'a fait que ce qui est rapporté dans vos évangélistes. Je n'ai pas le temps de les examiner tous, mais, en les parcourant, j'ose dire qu'il n'y en a pas un seul qui mérite la croyance d'un homme sensé. Les uns sont des contes à dormir debout, les autres passeraient pour des folies. Quelques-uns sont remplis d'iniquité, de tours de passe-passe et de magie. Que, s'il s'en trouvait quelques-uns de plus grands et de plus utiles qu'à l'ordinaire, cependant son premier miracle suffit pour nous dégouter des autres et nous inspirer de l'aversion pour sa religion sans en examiner les principes. Il n'eût jamais dû aller à une noce où, chez nous autres comme chez toutes les nations, il se commettait beaucoup d'excès. On n'y aurait même jamais invité Jésus, sa mère et ses disciples s'ils avaient été aussi graves que vous les représentez. On les eût plutôt craint comme des trouble-fête, mais ils aimaient la bonne chère et la débauche dans l'occasion, autrement le fils n'aurait jamais consenti à la prière de sa mère en faisant changer tant d'eau en vin pour des gens déjà échauffés de liqueur, car saint Jean dit qu'ils étaient plus d'à moitié rendus. Il n'est pas certain que Jésus ou sa mère fussent du nombre des ivrognes. Peut-être était-elle très libre quoique, s'il en faut croire de vieux contes qui parlent de sa familiarité avec un soldat et [??] dont est venu son "chara deum soboles", en toute probabilité elle prenait du rogomme et buvait sa bouteille aussi bien qu'un autre. Mais il paraît que Jésus était un peu échauffé de vin, sans quoi il ne lui eût jamais répondu si brusquement, "femme qu'ai-je à démêler avec toi? Mon heure n'est point encore venue", réponse indigne d'un fils qui, à l'exception de la seule fois qu'il s'est sauvé de ses père et mère qui en furent chagrins, leur a toujours obéi et leur obéit même encore dans le ciel selon les catholiques romains. Vous interpréterez cette réponse comme vous voudrez, mais les pères de votre église conviennent qu'elle est dure et brutale. Si vous voulez j'aiderai à nos commentateurs modernes à se tirer de l'embarras qu'ils se donnent pour donner quelque sens à cette réponse. La vierge sachant qu'on manquait de vin et voulant soûler la compagnie, elle s'adressa à son fils qu'elle savait être initié dans les mystères de Bacchus et lui dit qu'il n'y avait plus de vin. Mais Jésus ne se donnant pas la peine de l'écouter jusqu'au bout et croyant qu'elle voulait lui défendre de boire, il lui coupa la parole et lui dit, "femme pourquoi vous embarrassez-vous de moi", car le grec le signifie, "je ne veux pas interrompre la compagnie; mon heure n'est pas encore venue pour m'en aller". Mais dès qu'il eut compris ce qu'elle voulait dire, il mit la main à l'oeuvre et fit de la punch en mettant un peu d'eau de vie dans de l'eau.

Quelques anciens hérétiques concluaient gravement de cette réponse, "femme qu'ai-je à faire à toi", que Marie n'était ni vierge ni mère de Jésus, qui ne lui eut jamais répondu si impertinenment si elle eût seulement été sa parente. Saint Augustin était intrigué pour y trouver une explication qui pût s'accorder avec sa virginité. Pour moi, je soutiens qu'il n' a pas de meilleure excuse que l'ivresse, ni de solution plus favorable à une réponse si dure et si impertinente. Un philosophe ou un magicien prudent et sage qui aurait eu l'art de changer l'eau en vin ne l'eût jamais fait dans une occasion semblable. Il eût répondu que la compagnie avait déjà bien bu et qu'elle n'avait plus besoin de vin. Cette réponse eût éte plus convenable que ce que Jésus dit, qui fut pour le moins spectateur de l'excès et de la débauche des autres en cette occasion, et dont il se rendit coupable par le changement d'eau en vin. Les gentils disaient autrefois, par manière d'objection, que la compagnie ayant bu tout le vin du marié, Jésus, pour lui éviter de la confusion, de concert avec le roi du festin, fit croire à une bande d'ivrognes qu'il avait fait un faux miracle par le moyen de quelque liqueur mêlée avec une bonne quantité d'eau. Le roi du festin soutenait que c'était du vin incomparable fait miraculeusement par Jésus. La compagnie ayant trop bu ne savait discerner le bon et le mauvais, admirait le miracle et buvait ce prétendu vin. Je suis étonné qu'après cette action les ivrognes ne l'aient pas pris pour leur patron et ne l'invoquent pas toutes les fois que le vin leur manque.

Mais vous autres chrétiens, vous voudrez peut-être, malgré ce que saint Jean rapporte, vous faire accroire que la compagnie était sobre et composée de saints. Soit, mais qu'avaient-ils à faire de vin? Quelle raison donnera-t-on pour que Dieu s'en mêlât avec décence, surtout pour faire une si grande quantité de vin? Nos traducteurs ont donné lieu de croire qu'ils burent à l'excès, car qu'était-il nécessaire de dire que les vases tenaient chacun tant d'eau? Si j'en avais fait une traduction, ils n'auraient pas tenu plus de deux ou trois pintes chacun, ce qui aurait été suffisant pour prouver son pouvoir et marquer son amitié et sa bonté. Mais de s'imaginer que Jésus ait fait en faveur d'un tas d'ivrognes une assez grande quantité de vin pour enivrer toute la ville de Cana, c'est se moquer et un chrétien devrait effacer ce conte du Nouveau Testament.

D'ailleurs si Jésus avait fait véritablement du vin, il aurait dû, pour ôter tout soupçon de fraude, le faire sans eau. Vous autres chrétiens prétendez qu'il est le créateur de tout et qu'il a tout tiré du néant. Pourquoi donc ne fit-il pas du vin de rien? Pourquoi ne fit-il pas vider les pots et ne les remplit-il pas d'un seul mot? Il y aurait eu du moins en cela un miracle contre lequel on n'aurait pu faire d'autre objection que son inutilité et son indécence, mais l'eau gâte tout. Il paraît qu'il fallait remplir d'eau les cruches avant de pouvoir faire le miracle. N'est-ce pas assez pour vous convaincre qu'il [savait] seulement faire du punch? Je suis même persuadée que l'ideé en est venue du premier qui en a fait en lisant ce conte des noces de Cana et, en cela, nous avons une grande obligation à Jésus, car c'est une très bonne liqueur.

Mais pourquoi Jésus n'a-t-il pas laissé le pouvoir de changer l'eau en vin à ses apôtres et à leurs successeurs? Il me semble que c'était un assez joli don à leur laisser et qui leur aurait été plus utile que celui de transporter les montagnes et de maudire les arbres. Mais, Dieu merci, ils n'ont jamais eu assez de foi pour cela, autrement ils auraient bouleversé et renversé tout l'ordre de la nature, de même qu'ils ont bouleversé tout ce [??] quelque pouvoir.

Il est vrai qu'on dit qu'ils changent du pain en chair et du vin en sang, mais il n'y a que des fous, des imbéciles ou des superstitieux qui le croyent. S'ils pouvaient changer l'eau en vin, ils en tireraient de beaux revenus, eux qui trouvent bien le secret de vendre quelques gouttes d'eau qui tombent de leurs doigts à un baptême. Je crois que, s'ils avaient un tel pouvoir, ils se garderaient bien de prêcher contre l'ivrognerie.



Miracle onzième

Jésus guérit un paralytique que l'on descend par le toit de la maison.

Cette histoire, si vous exceptez celle de la piscinen est la plus absurde, la moins probable et la plus impertinente selon la lettre. Il ne se trouve pas un miracle des miracles de Jésus qui ne soit plus ou moins rempli d'absurdités, mais il n'y en a point qui approche de celui dont nous allons parler. Il est rempli de tant de faussetés grossières que je n'aurais pas pris la peine d'en parler si ce n'était le mystère qu'il contient et je défie les plus effrontés menteurs ou imposteurs d'inventer un semblable roman.

On est étonné de la presse qui environnait la maison de Jésus; ce ne pouvait être que pour lui voir faire des miracles. Mais, par cette même raison, ils auraient dû faire place au paralytique. Enfin, quelque fût la raison de la presse, le pauvre paralytique ne put jamais approcher. Mais on fut contraint de l'élever sur le toit qu'on perça pour le faire descendre dans la chambre où était Jésus. Pourquoi tant de peine et de hâte pour pénétrer jusqu'a lui? Il n'y avait qu'à attendre quelques heures, après lesquelles le tumulte se serait dispersé et le paralytique lui eût parlé tout à son aise. Mais de s'imaginer que les porteurs du malade voulussent entreprendre un ouvrage qui devait durer plus que le tumulte, ce fait paraît un peu extraordinaire. La paralysie n'est pas un mal qui presse pour le danger du malade, témoin le paralytique prétendu de la piscine qui l'était depuis trente-huit ans. Mais supposé même le danger et l'impatience du malade et la volonté des porteurs, je ne vois nulle possibilité car, si les porteurs ne pouvaient pas approcher de la maison à cause de la presse, encore moins pouvaient-ils approcher des murs, à moins de marcher sur la tête de la multitude qui environnait la maison.

On pouvait répondre à cela qu'ils allèrent par une rue détournée où donnait le derrière ou un côté de la maison et où elle n'était entourée de personne. Supposons-le donc au pied du mur et représentons-nous un homme qu'on élève sur le toit de la maison avec son lit, comme une botte de foin, à force de cordes et de poulies dont sans doute ils avaient eu soin de se munir, n'importe de quelle hauteur était la maison. On peut supposer même qu'elle était basse. Jésus et ses disciples furent bien heureux de n'avoir pas la tête cassée, car c'était précisément au-dessus de leur tête qu'on faisait pleuvoir cette quantité de tuiles et de lattes qu'il fallait ôter pour faire un trou assez grand pour faire passer le paralytique et son lit. La poussière seule devait les étouffer, mais je voudrais bien savoir où était le propriétaire de la maison pendant ce temps. Ne les aurait-il pas empêché d'abîmer sa maison et ne leur aurait-il pas conseillé d'attendre un moment que la populace fût dispersée. Saint Marc et saint Luc disent expressément que l'on cassa et que l'on découvrit le toit de la maison pour le faire descendre, ainsi la solution de ceux qui prétendent que le toit était plat et qu'il y avait une porte par où on le descendit ne peut être admise. Mais pourquoi Jésus ne montait-il pas par cette porte pour épargner le dégât? N'allait-il pas dire le mot salutaire pour la guérison de ce malade? Ne pouvait-il rendre son accès facile? Ne pouvait-il pas gagner sur le peuple de faire place a ce pauvre paralytique? Car lui qui savait tout ne pouvait ignorer ni son état ni son dessein ni la peine où il était. Lui qui chassait des milliers d'hommes du temple pouvait obliger de gré ou de force cette populace à lui faire place.

Croira cette histoire qui voudra, il n'est pas possible que les habitants de Capharnaüm où demeurait Jésus fussent si pressés de le voir et de l'entendre. Si c'était pour ses prodiges, ils n'auraient pas empêché d'approcher ceux qui devaient être guéris. S'ils étaient attroupés autour de cette maison, comment a-t-on jamais pu approcher des murs et du toit avec un paralytique dans son lit (J'ai répondu à cette objection.)? De plus, qui est le propriétaire qui permettrait qu'on démolisse sa maison? Et s'il ne l'avait pu empêcher, je crois qu'il devait être peu satisfait d'avoir reçu chez lui un tel hôte.

Je ne suis pas étonné, s'il en usait ainsi, qu'il n'eût pas où reposer sa tête. Il ne devait pas y avoir presse pour le loger. Je suis étonné que son hôte de Capharnaüm, voyant qu'à cause de lui, on démolissait sa maison, ne l'ait pas jeté par les fenêtres, mais apparamment qu'il craignait d'écraser ses compatriotes qui entouraient sa maison. Cicéron dit qu'il n'y a rien de si absurde qui n'était soutenu par un philosophe. Nous avons ici une preuve plus que suffisante de ce qu'il dit devant les yeux. Je les défie tous de rien avancer de si chimérique et de si déraisonnable. Les pères expliquent ce miracle, comme tous les autres, allégoriquement. La maladie de cet homme, selon saint Augustin et saint Jérôme, n'était qu'une maladie de l'âme. Eusebius Gallicanus dit que les paroles de notre Sauveur doivent s'entendre d'une malade spirituelle et non corporelle, qu'autrement il n'aurait jamais dit, "mon fils, tes péchés te sont remis", paroles qui ne peuvent s'entendre que de la paralysie intérieure de l'âme.



Discours cinquième.

On examine dans ce discours trois resurrections, celle de la fille de Jaïre, celle du fils de la veuve de Naïm et celle de Lazare. Cette dernière, qui est la plus miraculeuse, n'est rapportée que par saint Jean. Mathieu, Marc et Luc, auteurs antécédents, n'en disent pas un mot. Jean écrivit son évangile ayant plus de cent ans, il radotait et tous les témoins oculaires qui eussent pu le démentir étaient morts. Car il est notoire qu'il écrivit son évangile plus de soixante ans après l'ascension de Jésus. Que devinrent les trois resuscités, combien de temps vécurent-ils ensuite et quel avantage en est-il venu aux hommes et à l'église.

Les historiens sacrés ne disent rien d'eux ni de leurs actions, ce qui seul ferait douter de la vérité des faits. Autrement on aurait transmis à la postérité quelques-uns de leurs discours. Epiphane dit qu'il avait trouvé par tradition que Lazare vécut trente ans après sa mort, mais que fit-il pendant ce temps?

Employait-il sa vie à l'honneur de Jésus, au service de

l'église et à l'établissement de l'évangile? C'est ce que la reconnaissance exigeait de lui? L'histoire en ne nous disant pas un mot, nous laisse la liberté de croire sur cela ce que nous voudrons. Grotius dit qu'il s'est caché, mais ne voit-on pas l'injustice qu'il a faite à Jésus par une remarque si déshonorante pour le Lazare? Le même pouvoir que lui avait rendu la vie ne suffisait-il pas pour le protéger contre les juifs et ses ennemis? Nous ne savons rien de la fille de Jaïre, ni du fils de la veuve de Naïm.

On s'attendait à voir les trois ressuscités jouer un rôle considérable parmi les disciples de Jésus et les prédicateurs de l'évangile, mais on garde un silence profond à leur égard. Il est étonnant qu'on n'ait jamais ouï parler dans la suite d'aucun des malades que Jésus a guéri. Eusèbe dit que la femme guérie d'une perte de sang, fit élever à Césarée deux belles statues à Jésus en l'honneur de sa guérison. Mais Eusèbe a oublié apparemment, en disant cela, que l'évangile nous apprend qu'elle n'avait été guérie qu'après avoir dépensé tout son bien et tous ses revenus en médecines. Quel rang tenaient ces trois personnes dans le monde? Etait-ce des gens propres à rendre témoignage du pouvoir divin de Jésus?

La fille de Jaïre n'avait que douze ans, sa vie n'était ni importante ni nécessaire, sa mort ne pouvait causer que quelques pleurs à des parents déraisonnables. Une exhortation à la patience eût suffi dans cette occasion et, quoique Jésus ait pu la ressusciter, cependant, comme cette faveur ne devait être accordée qu'à peu de personnes et que ses miracles devaient être non seulement utiles à ceux sur qui ils étaient opérés, mais manifestes, éclatants et utiles à tous les hommes, Jésus aurait dû la laisser là en comparaison de tant d'autres dont nous parlerons ci-après.

Le fils de la veuve de Naïm est dans le même cas pour l'âge et pour son utilité, ainsi on peut y appliquer les objections précédentes. Il etait plus naturel, il est vrai, de ressusciter une petite fille et un jeune homme qu'une vieille femme qui, par le cours ordinaire de la nature, eût pu retourner dans la corruption dans peu de temps et Lazare, ami de Jésus, plutôt que ses ennemis déclarés. Mais peut-on les comparer à un magistrat utile dont la vie eût été une bénédiction commune, à un père d'une famille nombreuse qui ne subsistait que par son industrie? Jésus, pendant son ministère, ne devait pas manquer de sujets semblables mais, puisqu'il s'agit des objets les plus dignes de sa compassion, pourquoi ne ressuscitait[-il] pas saint Jean Baptiste? Ne le pouvait-il pas faire ou le tirer des mains d'Hérode? La chose n'était pas plus difficile [que] de faire revivre une carcasse puante. Cet exemple seul de son pouvoir aurait suffi quand il en serait resté là. C'est [ce] qui prouve encore plus la folie et la fiction de ces trois resurrections, puisqu'il ne s'en trouve pas parmi eux un plus digne être et un plus ami de Jésus, mais celuilà avait eu la tête coupée; cela était plus difficile.

Miracle douzième.

Jésus ressucite la fille de Jaïre

l n'y en avait pas un seul des trois qui fût mort depuis assez longtemps pour ôter tout soupçon. La fille de Jaïre ne venait que de passer. Jésus dit qu'elle dormait. Vraisemblablement elle s'était trouvée mal des cris que faisaient les femmes qui l'entouraient, c'est la raison pourquoi Jésus les fit sortir, sans quoi il n'eût eu que faire de chasser les pleureuses. Ne dit-il pas à ses parents qu'elle dormait? N'est-ce pas en dire autant qu'il faut pour détruire le miracle?

Miracle treizième.

Jésus ressuscite le fils de la veuve de Naïm.

Pour le fils de la veuve, il y avait plus d'apparence de mort. On le portait en terre, mais il pouvait y avoir de la méprise ou de la fraude. De la méprise, car combien y a-t-il d'exemples de gens qu'on a enterrés tout vifs et combien y en at-il qui en sont revenus par des contretemps heureux. De la fraude, parce que Jésus pouvait savoir que cet homme n'était qu'en une léthargie dont il voulait le faire revenir en l'échauffant. Il pouvait s'entendre avec la mère du jeune homme. Son deuil, ses larmes et la rencontre fortuite de Jésus ont un air d'intelligence. A Dieu ne plaise que je le dise, mais la chose est possible et cela suffit pour rejeter le miracle. Que ne le laissait-il enterrer et n'attendait-il un mois pour le ressuciter, alors les infidèles auraient eu bouche close.

Miracle quatorzième.

Jésus ressuscite le Lazare

Cela me paraît le mieux circonstancié des faits. Il y avait quatre jours qu'il était enterré, il sentait déjà et commençait à se corrompre. Voilà un grand miracle. Je voudrais qu'on n'y pût point faire les objections suivantes. Le Lazare qui était l'ami et le disciple de Jésus s'entendait avec lui. Il a pu consentir à se faire enterrer dans une voûte bouchée par une pierre où il s'est pu passer de manger, car ces quatre jours sont supputés comme les trois que Jésus passa dans le tombeau. De plus, il pouvait avoir fourni son caveau de nourriture avant de s'y laisser enterrer ou sa soeur qui était d'intelligence pouvait lui en porter par quelque issue inconnue. Pour ce que dit sa soeur, qu'il puait déjà, c'est le commencement et le prélude de la farce qu'on allait jouer, ainsi que les pleurs et les lamentations. Ce qu'il y a de pis, c'est quand Jésus l'appelle de toutes ses forces, comme si l'on parlait à un mort, et que pendant ce temps, il avait le visage couvert d'une serviette, de sorte que les spectateurs ne purent voir s'il avait la mine d'un mort et d'un mort de quatre jours à moitié pourri, ni le changement qui dût arriver dans le temps que l'âme rentra dans le corps, ce qui prouve une fraude manifeste de la part de Jésus et de ses disciples. De plus le Lazare ne fut point assez longtemps dans sa cave pour ôter tout soupçon aux incrédules. Les évangélistes n'auraient pas manqué de nous laisser quelques-uns de leurs discours. Nos théologiens sont réduits à un dilemme, je n'en vois pas la raison ou à abandonner l'existence sépareé de l'âme ou les trois resurrections susdites.

L'auteur d'un sermon attribué à saint Augustin dit (in ser. 96.), que Lazare fit une ample description de l'enfer où il avait été, mais comme ce qu'il dit passe pour une pure fiction, je crois que c'est une bévue de supposer l'ami de Jésus dans l'enfer. Il est vrai que l'âme de Jésus descendit dans l'enfer pour des raisons à lui connues au lieu de mener l'âme du voleur qui s'était repenti en paradis comme il le lui avait promis. Mais que dirait-on si les amis de Jésus allaient en enfer? Nos théologiens et nos prédicateurs, qui sont du nombre, que deviendraient-ils? Si l'âme du Lazare était en paradis, ce n'était pas lui faire du bien que de l'en tirer pour lui faire passer une trentaine d'anneés comme un misérable sur la terre. Je voudrais savoir de nos théologiens où était son âme pendant ce temps-là. Il faut croire ou qu'elle était morte avec lui ou qu'elle était dans une mauvaise situation, sans quoi il ne se fût jamais caché des juifs, peur d'y retourner.

Jésus pleure à la mort de Lazare. Pourquoi? dit saint Bazile. N'était-il pas absurde de pleurer un homme qu'il allait ressusciter? Que dirait-on de quelqu'un qui se mettrait à pleurer son ami absent dans le temps qu'il s'attendrait le plus de le revoir? Est-ce avec une entière certitude? Les pleurs de Jésus ne serviraient que d'un prélude ridicule à la farce qu'il allait jouer. Epiphane dit que d'anciens catholiques avaient effacé de leurs bibles ces mots, "il pleura". N'est-ce pas une absurdité qui prouve clairement la fourberie de n'avoir pas ôté la serviette de dessus son visage avant la résurrection pour le faire voir aux spectateurs qui, par là, auraient mieux décidé de ce qui en était et n'auraient pu avoir nul doute, ce que Jésus n'osa faire de peur que quelqu'un de l'assemblée n'eût critiqué l'embonpoint du mort.

Lettre d'un prétendu rabbin

"Quelques méchants endurcis et emportés contre Jésus, que l'on suppose des juifs, ils se seraient rendus à un miracle si visible, mais ils n'en eussent pas été touchés jusqu'à croire en lui. Ils ne l'eussent jamais persécuté pour cela, ils n'eussent jamais enveloppé Lazare dans la persécution pour s'être laissé ressusciter et ils ne le persécutèrent que pour avoir prêté lesmains à cette fourberie. Jésus, le Lazare et les disciples s'enfuirent et, depuis ce temps-là, n'osèrent plus paraître en public. Mais les gens qui ont Dieu, la force et la vérité pour eux manquent rarement de courage pour soutenir ce qu'ils ont avancé. Il me paraît évident qu'ils se cachaient parce qu'on avait découvert quelque supercherie dans cet événement. Nous ne savons point positivement comment la fraude fut découverte, saint Jean n'en dit rien, nous ne pouvons sur cela faire que des conjectures. Quelques-uns des juifs qui étaient présents s'aperçurent sans doute que Lazare remuait avant le temps, virent quelques vestiges de la nourriture dont il s'était servi pendant ces quatre jours. Quoiqu'il en soit, ils ne purent s'empêcher de remarquer la serviette qui lui couvrait le visage, circonstance inutile si le fait était miraculeux et qui le rend fort suspect.

"C'est un malheur pour nous de n'avoir pas d'autres mémoires de la vie de Jésus que ceux de ses disciples. Le temps les a détruits et les chrétiens étant devenus les maîtres brûlèrent plusieurs livres de nos ancêtres comme le Porphire et d'autres à qui ils ne savaient que répondre. Sans doute que les motifs de l'accusation exhibée contre lui aura été la fraude découverte dans la résurrection du Lazare (ce que nos évangelistes n'ont pas manqué d'omettre) ce qui est d'autant plus vraisemblable que le chef de la synagogue et les pharisiens résolurent de le faire mourir en conséquence de ce qui s'était passé. Ils ne voulurent pas le faire assassiner ni mourir secrètement, mais publiquement pour désabuser ceux qui croyaient à lui plus authentiquement. Si de nos jours un faux prophète voulait contrefaire de faux miracles, cherchait à séduire le peuple, à le détourner du culte reçu, était pris sur le fait, les prêtres, le peuple et les magistrats ne prendraient-ils pas le dessein de faire mourir l'imposteur et ceux qui lui [sic] auraient aidé à en imposer a la multitude? De plus, les pharisiens ni le chef de la synagogue auraient-ils osé persécuter Jésus pour ce miracle s'il eût été vrai et la crainte d'exciter la colère et la vengeance d'un homme qui, ayant le pouvoir de ressusciter les morts, aurait aussi vraisemblablement celui de faire mourir les vivants n'aurait-elle pas suffi, elle seule, pour arrêter leur fureur?

"C'est une tradition commune parmi nous autres juifs que les magistrats et les prêtres de Béthanie, pour mieux décider l'affaire dans la dispute qui s'éleva, selon saint Jean, dans l'assemblée, les uns soutenant le miracle et les autres le niant, proposèrent à Jésus, pour mettre tout le monde d'accord, de recommencer le miracle sur une autre personne qui était morte il n'y avait pas longtemps et que Jésus l'ayant refusé souleva contre lui et contre le Lazare tout le peuple, tant ceux qui étaient contre que ceux qui étaient pour, et que c'est ce qui porte le peuple à demander tout d'une seule voix sa mort et de sauver Barabbas de préférence. Je ne veux pas être garant de cette tradition, mais du moins a-t-elle un air de vérité et de vraisemblance. Je voudrais bien savoir si vos prêtres en pareil cas ne demanderaient pas qu'on recommencât le miracle pour fermer la bouche à tout le monde et, si le charlatan refusait d'y consentir, ne voudrait pas le punir.

Mathieu, Marc et Luc n'ont osé, quoiqu'il sussent le faux miracle, le rapporter parce que les témoins oculaires vivaient quand ils écrivirent leurs évangiles. Mais saint Jean, après la dissolution de l'état des juifs et qu'on eut brulé les registres des juges, hasarda le conte dans le récit duquel on voit claire ment qu'il radotait, puisqu'il y a inséré des circonstances désavantageuses et qui font entrevoir la fraude.

Il est inutile, après ce qui vient d'être dit sur la résurrection du Lazare, de s'étendre sur les deux autres ressuscités. Vous savez que le plus renferme le moins; ainsi, si le plus grand des trois n'est qu'une imposture, je vous fais juge des deux autres. Je finis par vous prier de remarquer la folie et la méchanceté de cette imposture, les conséquences pernicieuses dont elle était au bien public et qu'il n'est pas surprenant qu'on ait demandé, d'un cri unanime, la grâce d'un voleur et d'un assassin plutôt que celle de Jésus.

Discours sixième et dernier

Jésus ressuscite lui-même le troisième jour après sa mort

Miracle quinzième et dernier

Voilà mon sixième et dernier discours sur les miracles de Jésus-Christ dont le sujet sera l'histoire littérale de sa propre résurrection et je vais démontrer, ainsi que je me le suis proposé, qu'elle est remplie de choses absurdes, incroyables et dénuées de toute vraisemblance. C'est sur ce plan que j'ai travaillé et, après avoir médité pendant quelque temps en moimême comment on pouvait saper le fondement de l'église, j'ai senti toute mon insuffisance pour y réussir et j'ai eu recours à un rabbin de mes amis. Voici la lettre qu'il m'a écrite à ce sujet.

Extrait de la lettre du rabbin.

"J'ai souvent déploré la perte des écrits de nos ancêtres contre Jésus que les chrétiens ont vraisemblablement soustraits et dispersés, puisqu'ils nous donneraient des idées claires de la tromperie et de la fausseté de la religion pour détruire et réfuter l'histoire de ce miracle monstrueux. J'eus envie une fois de commencer par un argument sur la justice de l'arrêt prononcé et exécuté contre Jésus, qui fut si éloigné d'être innocent, comme vous autres chrétiens voulez le faire paraître, que, comme on peut le prouver aisément, ce fut un si grand trompeur, imposteur et malfaiteur qu'il n'y avait point de trop grandes punitions pour lui. Mais cet argument serait trop long pour les bornes de cette lettre, quoiquil me fût d'un grand secours ici, parce qu'il n'est nullement vraisemblable que Dieu ressuscitât miraculeusement un homme qui, pour ses crimes, souffrit et mérita la mort. Jusqu'à ce que nos théologiens aient répondu aux arguments que je vais avancer contre la résurrection, il ne doit passer parmi nous que pour un imposteur et un faux prophète. Mais supposons que Jésus ait été plus homme de bien que je ne le pense et bornons-nous à examiner les circonstances de l'histoire évangélique de la résurrection et, si je ne prouve pas que c'est la plus impudente imposture qui ait jamais été faite dans le monde, je mérite pour ma vanité une punition aussi infame que celle qu'il a essuyée et subie pour ses tromperies.

"Je commence par être étonné, considérant l'énormité et la nature des crimes de Jésus pour lesquels il mourut, que le chef de nos prêtres et les pharisiens aient pu faire quelque attention à la prédiction qu'il devait ressusciter trois jours après son crucifiement. Mais quand je considère l'imposture de la résurrection du Lazare, je sens de quelle conséquence [c']était pour le repos de notre nation que celle de Jésus ne pût pas être supposée et j'admire l'ordre qu'ils ont établi à son sépulcre et les moyens dont ils se sont servis pour découvrir la fraude. Il avait des partisans et des disciples en grand nombre et il n'était pas impossible qu'ils n'eussent fait le projet d'une feinte résurrection de leur maître. Les précautions que prirent les p. [sic] des prêtres prouvent leur sagesse et leur prévoyance, et nullement qu'ils ajoutassent foi à ce que Jésus avait prédit de sa résurrection.

"Ils s'adressent à Pilate, à qui cela ne parut pas d'une grande importance, et qui eût même fomenté volontiers et payé la fraude pour augmenter et entretenir les troubles et les divisions de notre malheureuse nation. Mais leur demande lui parut si juste qu'il ne put leur refuser de leur donner une garde pour garder le sépulcre, l'entrée duquel ils scellèrent de leur sceau et y mirent une garde. Les deux seules précautions qui eussent pu assurer sa sureté et qui pussent prévenir ou découvrir la superchérie d'une fausse résurrection. Le sceau qu'ils auraient appliqué sur la pierre n'était point une sûreté contre la violence, mais [c]'en était une entière contre la fraude. L'usage subsiste encore de sceller les portes des cabinets quand un homme meurt pour assurer la sûreté de ce qu'ils renferment. C'est ainsi que Darius scella de son sceau la porte de la fosse aux lions où Daniel fut jeté. Les chefs de nos prêtres et autres magistrats civils de Jérusalem, ayant pris cette précaution contre la fraude et posé la garde, comptaient se trouver au jour marqué à l'ouverture du sépulcre, ne doutant point, ce que personne même ne peut révoquer en doute, que Jésus n'attendît leur arrivée et ne ressuscitât à leur vue et à celle du concours du peuple qui vraisemblablement les eût accompagnés. Une telle résurrection eût satisfait la nation entière et, raisonnablement parlant, Jésus l'eût dû, s'il l'eût pu, et c'était le seul moyen d'ôter tout soupçon de fraude par rapport à la précaution qu'on avait pris de sceller la pierre. Mais nonobstant cette précaution, la meilleure que l'on pût prendre contre la fraude, le corps de Jésus fut enlevé secrètement dès le matin du jour d'auparavant et les disciples prétendirent qu'il était ressuscité.

"On demande à quel jour et à quelle heure les chefs de nos prêtres attendaient cette résurection et quel fut l'espace de temps que Jésus entendit lorsqu'il dit que, trois jours après sa passion, il ressusciterait. Si quelque imposteur ou prophète comme Jésus prédisait à présent la même chose et qu'il fût exécuté le vendredi, le jour de la résurrection serait présumé le lundi et non le dimanche avant le jour. Je crois humblement que tous les siècles, toutes les nations et la nôtre en particulier comptaient de telle manière. Je ne doute pas que ce fut le lundi que les chefs de nos prêtres eussent projeté d'être présents à l'ouverture du sceau du sépulcre, mais le corps de Jésus fut clandestinement enlevé le dimanche, jour d'auparavant celui auquel il avait prédit sa résurrection, à la risée plutôt qu'à la surprise de nos ancêtres, par la notoriété de la fraude et la vanité d'une résurrection prétendue. Ses disciples craignirent apparemment de trouver, le troisième jour, plus de difficulté à enlever le corps de Jésus et prirent leur belle quand ils la trouvèrent. Vos théologiens me divertissent toujours quand je vois l'adresse singulière avec laquelle ils font d'un jour et de deux nuits que Jésus fut dans le tombeau trois jours et trois nuits sans prétendre [un] retour à la vie un jour plus tôt qu'on ne devait l'attendre suivant sa propre prédiction, et la fracture des sceaux contre la loi de sûreté sont des marques et indications de fraude incontestables. Enfin, par le scellé de la pierre du sépulcre, nous ne devons rien entendre qu'une convention contre les p. des prêtres et les apôtres pour éprouver le mérite du pouvoir et le caractère du messie dans Jésus qui, s'il ressuscitait, devait être reconnu tel, quoique nous ne lisions pas que les apôtres aient consenti à cette convention. Cependant, il est naturel et raisonnable de la présumer et même qu'ils ne l'ont pas refusée si on la leur a proposée. Rien n'était plus sage et plus juste, mais ils avaient d'autres vues et un autre rôle à jouer. Le corps devait être enlevé et une résurrection supposée à la tromperie de tout le genre humain, en quoi ils ont été plus heureux qu'ils ne pouvaient le supposer et l'espérer avec un projet si dépourvu de sens et de raison, et si peu adroit dans l'invention et dans l'exécution.

"Il fut aisé aux apôtres de corrompre les gardes avec de l'argent ou de les enivrer. Peut-être même que leurs officiers, à l'instigation de Pilate, qui trouvait son compte à fomenter les troubles de notre nation, voulurent fermer les yeux à cette fraude. Mais vos évangélistes nous disent qu'ils se trouvèrent endormis, ce qui est vraisemblable, et qu'ils profitèrent du temps de leur sommeil. On ne sait de combien la garde était composée, quelques-uns la font de six mais, comme ce n'était qu'une garde contre la fraude et non contre la violence, elle n'était vraisemblablement que de trois ou quatre. Il n'est point contre la vraisemblance qu'un si petit nombre de soldats fussent endormis, surtout après avoir célébré la fête de Pâques dont les soldats romains profitaient pour s'enivrer. Les disciples ont pu occasionner leur ivresse et, par conséquent, le sommeil qui en était la suite. Pierre qui savait blasphémer et jurer autant qu'un cavalier ne se fit pas un scrupule d'enivrer un petit nombre de soldats.

"Si Jésus fut véritablement ressuscité, pourquoi ne se montrait-il jamais ni aux p. des prêtres ni au peuple? C'était perdre le fruit de sa résurrection que de la cacher. Rien ne lui était plus aisé et n'était plus nécessaire; il est absurde de penser qu'il ne l'ait point fait. Ainsi, quand vous me prouverez ou que Jésus est apparu après sa résurrection aux chefs des prêtres, à Pilate, au peuple [et] à ceux qui l'avaient crucifié, ou que, conformément à la loi de [la] raison, il ne le devait pas faire, alors je me ferais chrétien."Le rapport des apôtres et de ses disciples ne pouvait être d'aucun poids puisqu'on avait reconnu leur imposture dans la resurrection du Lazare dont j'ai parlé ci-devant. Ainsi la non apparition de Jésus après la résurrection aux p. des prêtres, à Pilate ni a ceux qui l'avaient crucifé est une preuve sans réplique qu'il ne ressuscita point et que son corps fut enlevé et qu'il [n']eut attendu le jour qu'il avait marqué et la présence des chefs des prêtres pour les convaincre par sa résurrection. Mais, dit-on, si c'eût été un fait faux, il n'eût point été répandu et ne se serait pas soutenu comme il a fait. Mais qui ne sait que plusieurs erreurs dans la philosophie et de faussetés dans la religion ont été soutenues et répandues dans le monde et qu'avec le temps les hommes en sont devenus si entêtés, soit par préjugé, soit par intérêt, qu'ils ne se donnent pas même la liberté d'en rechercher l'origine et le fondement. Les faux miracles ont été connus dans toutes les religions et les chrétiens en abondent le "qui bono" [sic]. Mais il n'importe que ce soit l'ambition ou la haine contre nos prêtres qui l'ait fait entreprendre aux disciples de Jésus, ils sont morts pour la soutenir. Mais on sait ce que peut le fanatisme sur l'esprit des hommes et qu'ils ne sont pas les premiers qui aient soutenu la mort avec intrépidité par obstination. La seule chose qui soit surprenante dans ce faux miracle c'est que, quoique ce soit l'imposture la plus impudente et la plus évidente qui ait jamais été, ce soit cependant la plus heureuse et qu'elle se soutienne encore malgré les preuves que je viens de rapporter qui la détruisent entièrement et, qui par leur vérité et leur simplicité, sont à la portée de tout homme qui y réfléchira. Pour ces contes que vos évangélistes rapportent sur les apparitions de Jésus, tantôt à des femmes, tantôt à ses disciples, je suis, je crois, dispensé de les réfuter. Quand elles seraient racontées d'une façon plus circonstanciée et plus intelligible, elles ne mériteraient aucune foi de leur part par les raisons susdites mais, telles qu'elles sont, elles ressemblent fort aux contes de revenants et de bonne femme qu'on ne croit plus à présent passé douze ans.

"2· Il a apparu à quelques femmes qui avaient déjà été averties de sa résurrection par un jeune homme qui ressemblait autant à un ange (dont elles n'avaient jamais vu) qu'un jeune homme y put ressembler et qu'elles le reconnurent, non à la figure ni à la contenance car leurs yeux étaient éblouis, mais à ses discours sur les prophéties de l'écriture. Qu'une autre fois, il était apparu à ses anciens amis et que ce n'était pas aux traits de son visage qu'ils l'avaient reconnu, mais au mouvement habituel de sa main en rompant un pain. Qu'une autre fois, s'étant montré à eux en corps, ils crurent voir un esprit; qu'environ huit jours après il était apparu à un plus grand nombre de ses anciens amis; que, malgré l'intimité qui était entre eux pendant sa vie, quelques-uns avaient douté si c'était lui. Qu'il vient ensuite à eux sous une autre figure qui ne ressemblait point à celle qu'il avait auparavant et qu'ils furent assurés que c'était lui par l'expositon qu'il leur fit du sens des écritures. Qu'une autre fois étant assemblés et les portes fermées par la peur qu'ils avaient de vos prêtres, ce docteur se glissa inopinément parmi eux, soit qu'il se fût caché derrière un rideau, soit qu'il fût entré miraculeusement par le trou de la serrure. Que la dernière fois qu'il leur était apparu, un de ses intimes amis ne le reconnut qu'en mettant son doigt dans une plaie qu'il avait au sein et que le pouvoir de Dieu n'avait point guéri dans sa résurrection. Enfin qu'il disparut, qu'il monta aux cieux et qu'ils ne le virent plus.

"Si Jésus fût véritablement ressuscité le troisième jour à la vue des p. de nos prêtres, qu'il se fût ensuite promené publiquement dans les rues, le peuple l'eût presque adoré et sa conduite eût été, telle qu'on la devait attendre, conforme à la raison et au but qu'il se proposait en venant au monde, qui était de déclarer et de persuader les hommes. Mais de se cacher avec soin pendant quarante jours avant de monter aux cieux est une preuve bien manifeste de l'imposture. Qu'on ne me dise point qu'il [n']y a personne d'assez fou pour s'imaginer et pour entreprendre de la soutenir. Il y a cent mille gens capables de l'entreprendre pour leur plaisir et pour faire parler d'eux et par vengeance, témoin les contes d'apparitions d'esprits qui sont autant de tours d'adresse dont on se sert pour attraper les ignorants.

La crainte des magistrats est ce qui contient dans le devoir les esprits échauffés, témoin ce qui est arrivé de nos jours au sujet des prétendus miracles du prêtre Pâris. Mais les disciples de Jésus ne les avaient point à craindre puisque Pilate favorisait chaque différent parti parmi les juifs pour conserver toute son autorité sur eux. Tibère même, sur ses représentations, ordonna qu'on ne fît aucune peine aux disciples de Jésus, tellement qu'ils eurent la liberté de soutenir leur imposture et qu'ils débitèrent si souvent la fable de Jésus ressuscité qu'à la fin ils la crurent eux-mêmes et entraînèrent dans la même croyance la multitude toujours avide du merveilleux et des découvertes, surtout de ce qu'elle n'entend pas. Je suis persuadée que son obscurité et son inintelligibilité ont fait une partie de la fortune de la religion chrétienne. Cette croyance se perpétuerait encore dans les générations si l'argument précédent n'en faisait pas voir l'absurdité à tous les gens sages et éclairés.

"Ne croyez pas que ce soit ce que vous avez communiqué au public de mes réflections sur ces différents miracles de Jésus qui vous a attiré des affaires, mais l'imprudence que vous avez eu d'appeler vos prêtres une vermine ecclésiastique, de parler des inconvénients d'une prêtrise mercenaire et de vanter le bonheur dont les peuples jouiraient si on pouvait les détruire. Etendez-vous, au lieu de cela, sur leurs louanges; tâchez de prouver, avec le docteur Rogers, la nécessité indispensable de maintenir un ordre de prêtrise bien payé pour le service du roi et du pays, même dans tous les changements de religion. C'est le moyen de disputer et d'argumenter librement dans la suite, comme vous faites, contre toutes sortes de doctrines, de miracles et d'articles de foi, sans être inquiété et sans craindre la persécution."

Il y a deux choses à remarquer principalement dans l'erreur du démon rabbin : le dessein qu'on avait formé en scellant la pierre du sépulcre, dont la fracture marquait un enlèvement manifeste, et l'autre est l'application de ces paroles, "La dernière erreur sera pire que la première", c'est-à-dire celle du Lazare à laquelle les chefs de la synagogue renvoyent Pilate pour lui faire sentir l'imposture qu'on a voulu leur faire croire. Si la conséquence est juste, la résurrection du Lazare et celle de Jésus sont également fausses (les pères, pour expliquer ce mot, disent simplement que c'était une expression proverbiale). Comme le temps de Pâques s'approche, nos prêtres ne seront peut-être pas fâchés d'avoir pour sujet de leur sermon le sceau mis sur la pierre du sépulcre et "la dernière erreur sera pire que la première". Celui d'entre les prédicateurs qui y fera une bonne réponse sera, de mon consentement, fait archevêque de Cantorbéry et de plus, "erit mihi magnus Apollo."

Les pères disent que chaque particularité de la mort et de la résurrection de Jésus est mystique et saint Hilaire, saint Augustin, Origène et saint Jean de Jérusalem nous apprennent le sens figuré et mystique qui est caché sous l'écorce de la lettre. Saint Augustin, entre autres (inser. 168. app.) dit que la résurrection de Jésus figurerait sa résurrection mystique et future. Il dit encore (inlib. de trinitate lcc.20) qu'il paraît par l'écriture que Jésus ne fut pas trois jours et trois nuits sous le tombeau et que les trois jours signifient trois siècles du monde. Toutes ces preuves tirées des pères font voir qu'ils regardaient la résurrection de Jésus comme représentant la sortie du tombeau de la lettre où il est enseveli par le clergé. C'est ainsi que je finis mon discours sur la résurrection de Jésus dont j'ai fait voir les absurdités par le moyen de la lettre de mon ami le rabbin.

Si Dieu me continue la santé et la vie, je compte donner un volume où je traiterai des passages historiques du Nouveau Testament comme la naissance de Jésus, la conception miraculeuse, l'apparition des pasteurs aux anges [sic], le voyage des mages, la mort des innocents, le voyage de Jésus et de ses parents en Egypte, sa dispute avec les docteurs, son entrée dans Jérusalem sur un âne, les milliers d'hommes nourris avec cinq pains et deux poissons et autres passages de sa vie, car je ne veux pas donner de réponse aux défenseurs de la lettre, tant que Dieu me laissera vie. Origène dit (in psal. 36.) que, quand nous disputons avec les ministres de la lettre, nous devons choisir les passages historiques de l'écriture et leur faire voir que, selon la lettre, ils sont remplis d'absurdités et qu'ils n'ont point de sens.

Quand Jésus appelle à ses miracles comme à des preuves de son autorité, il entendait ceux qu'il devait opérer dans l'esprit lorsqu'il se ferait connaître à l'entendement des hommes, car les prophètes parlent des choses futures comme si elle étaient présentes ou même passées. Les pères disent que Jésus prophétisait dans les miracles aussi bien que dans les paraboles et on dit (in gen. vol. 8.) que la première venue de Jésus n'était qu'une figure de son second avènement et que les véritables miracles qui prouvent son autorité sont spirituels.

Il s'agit donc de savoir si c'est ceux de l'esprit ou de la chair que Jésus entend quand il appelle à ses miracles. Etait-ce à l'ombre ou à la figure ou aux choses signifiées dont les oeuvres dans la chair n'étaient qu'une ombre? C'est sans doute aux opérations réelles qui doivent arriver par rapport à l'âme dont la guérison surpasse infiniment celle du corps. Pour moi, j'avoue franchement que je suis pour le messie spirituel qui corrigera l'entendement des hommes, ce que Jésus de Nazareth n'a point fait. Je laisse donc à l'évêque Gibson son messie qui guérit les maladies du corps, ainsi que je l'ai prouvé dans mes discours précédents, poursuivre [sic] celui qui doit guérir l'entendement. S'il veut, nous allons faire en peu de mots la comparaison de nos deux messies. M. Gibson croit en Jésus parce qu'il a guéri deux aveugles; je n'y trouve pas à dire, mais j'aime celui qui ouvrira les yeux de l'entendement, ce que son Jésus n'a point fait. Gibson admire son Jésus d'avoir guéri un boiteux et moi mon Jésus qui doit empêcher les hommes de sauter d'une opinion à l'autre. On pourrait comparer les maladies corporelles que son Jésus a guéries et dont je ne le blâme pas à ce que font tous les jours nos médecins, mais je m'en rapporte à qui il voudra s'il y a de la comparaison à faire entre son Jésus et le mien qui doit guérir les maladies spirituelles de l'âme. Gibson pourra avoir autant de vénération pour son Jésus qu'il voudra, je lui promets que je ne m'aviserai jamais de l'en faire persécuter, il devrait donc me rendre la pareille et me permettre d'honorer en repos mon Jésus, sans me faire persécuter et me livrer entre les mains du magistrat. Il veut me faire passer pour un mécroyant, un blasphémateur et un libertin, tandis que jeprofesse publiquement une foi toute chréienne dans laquelle je suis inébranlable comme un roch[er]. Qu'on sache donc que je crois sur l'autorité des pères, car je ne les ai jamais perdus de vue, que les ministres de la lettre de l'Ancien et du Nouveau Testament sont de vrais antéchrists, que les miracles de Jésus tels que les ministres les ont rapportés sont littéralement les ouvrages de l'antéchrist, que toute opposition au sens mystique et allégori[qu]e est le blasphême et le péché contre le Saint Esprit qui ne sera remis ni en ce monde ni en l'autre, que l'esprit et la lettre sont opposés comme le Christ et l'antéchrist. Que, sur l'autorité des pères, je crois que l'esprit et le pouvoir de Jésus chasser[ont] de son église les évêques et les prêtres gagés par le diable pour vendre l'évangile, et de [?], aux hommes et pour les tromper comme les vendeurs et les acheteurs du temple de Jérusalem, [ce] qui sera pour le moins un aussi grand miracle et plus utile au genre humain.

Voilà quelques-uns des articles de foi des premiers chrétiens dont j'ai voulu faire ici une profession publique pour convaincre le monde et l'évêque que je ne suis ni libertin ni blasphémateur ni infidèle. Saint Jacques dit qu'il faut montrer sa foi par ses oeuvres : c'est ce que j'ai fait par mes six discours précédents où je renonce aux erreurs des ministres de la lettre que je ferai tout mon possible de chasser de la maison de Dieu où ils s'établissent comme une vermine malgré tous les honnêtes gens qui regardent l'état ecclésiastique comme nuisible à l'état et à la société civile, ce qui n'est que trop bien prouvé par les guerres et les persécutions qu'il a suscitées dans le monde. Heureux le peuple et la nation qui peut se vanter de n'être point visitée par un fléau semblable que, sans doute, Dieu a envoyé aux hommes dans sa colère pour leur punition. Il n'y a que les quakers qui peuvent se vanter d'en être exempts, quoique, d'ailleurs, ils ne cèdent en rien aux autres superstitions et extravagances.

Si je m'adressais au bras séculier pour me venger de l'évêque et de ses adhérents, ce serait une preuve de la faiblesse de mes raisons ou du Dieu dont je prétends soutenir la cause. L'évêque de Londres en me faisant persécuter s'imaginait apparemment que son Dieu sommeillait ou qu'il voyageait, autrement il n'aurait jamais eu recours au magistrat pour se venger. Si le clergé voulait se posséder un peu et se donner la liberté de raisonner, qu'il veut interdire aux autres, il verrait que [je] ne m'y prends pas mal pour donner une paix universelle à l'église et réconcilier tous les esprits.

Si j'étais un évêque ou prêtre ou docteur en théologie, je me croirais déshonoré si le bras séculier se mêlait de soutenir ma religion qui me paye et m'entretient pour cela. Ainsi, que l'évêque de Londres réfute mes erreurs et je n'aurai rien à lui reprocher. Il a pour lui Dieu et la vérité, n'est-ce pas assez? Qu'il s'en tienne donc à la raison qu'il croit toujours avoir pour lui en tout ce qu'il avance, elle sera notre juge aussi bien que le divin Jésus, à qui toute gloire soit à jamais.

Sur le malade ou prétendu paralytique guéri à la piscine de Bethsaïda, il dit, sur ce que Jésus n'avait guéri que ce seul homme de tant de malades qui inondaient les portiques de cette piscine, que, de quelque facon qu'on tourne cette action, elle tournera toujours au désavantage de saint Jean et de Jésus. Quelle raison donnera-t-on de ce qu'il n'exerce sa charité que sur un pauvre malade? Je tiens cette objection de saint Augustin et, quoique nous n'ayons ni l'un ni l'autre envie de faire plaisir aux infidèles, ils pourraient s'en servir jusqu'à ce que le ministre de la lettre y ait fait une réponse satisfaisante.

Les évangélistes Mathieu, Marc et saint Luc disent tant de choses du pouvoir qu'avait Jésus de guérir qu'on croirait qu'il n'y avait point de malades dans le pays qu'il fréquentait. Il guérissait, disent-ils, toutes sortes d'infirmités de sorte qu'il est douteux s'il y a des hommes qui soient morts pendant son ministère dans les lieux qu'il a habités. Nos théologiens se sont si fort épuisés à louer les miracles de Jésus qu'il n'en faudrait pas davantage pour nous confirmer dans cette opinion, mais ce fait dans saint Jean réfute tout ce qu'on peut dire à ce sujet. L'evêque de Lichfield remarque que Jésus guérissait tous ceux qui le venaient trouver ou qu'il rencontrait sans distinction de personnes ni de maladies. Sans doute qu'il avait le texte de saint Jean en cet endroit devant les yeux. C'est un rare exemple du jugement exact et de la pénétration de ce rare évêque qui mérite de là un archevêché au moins. Ainsi on ne peut excuser saint Jean, dans cette histoire, de [la] malignité de l'avoir rapportée et cela lui est moins pardonnable qu'à un autre, lui qui dormait dans le giron de Jésus; ni Jésus de dureté de n'avoir pas guéri tous les malheureux s'il en avait le pouvoir, outre qu'il manquait la plus belle occasion du monde d'établir sa réputation.

Sur le figuier désséché, il dit les propres paroles du Sauveur en voyant l'étonnement de ses disciples au sujet du figuier, démontrant assez visiblement qu'il n'y a rien de vrai dans la lettre de cette histoire. Car il leur dit que, s'ils avaient de la foi gros comme un grain de moutarde, ce qui est difficile à évaluer, ils [ne] feraient pas seulement dessécher les arbres, mais qu'ils n'auraient qu'à dire à la montagne, voisine apparemment, "ôte-toi de là et te place dans la mer", pour être obéis. Mais ils ne firent jamais à la lettre changer de place à aucune montagne. Peut-être, comme ils n'avaient ni feu ni lieu, n'auraient-ils su où la mettre et n'étaient-ils incommodés par aucune. Par conséquent, Jésus ne maudit pas littéralement le figuier ou bien ses disciples manquèrent de foi pour opérer les miracles susdits, ce qui est absurde à supposer, ou Jésus parlait en l'air de leur donner un pouvoir dont ils ne devraient jamais être revêtus. Si Jésus dessécha littéralement le figuier, ses disciples auraient dû faire changer de place aux montagnes. Si on reçoit la lettre dans une partie de cette histoire, il faut l'admettre en toutes.

Ce raisonnement ne me paraît pas juste, car Jésus peut donner réellement ce pouvoir à ses apôtres sans que, pour cela, ils aient été obligés de le mettre en usage. On peut tous les jours cent choses qu'on ne veut point et cela a été fort heureux pour le pays qu'ils habitaient; cela y eût causé un peu de bouleversement. Peut-être ce qui est arrivé en Auvergne cette année ait été l'effet de la foi d'un descendant des apôtres à qui ils avaient laissé ce pouvoir par succession.

Nos théologiens, dit-il dans un autre endroit, ont donné au public plusieurs règles pour distinguer les faux miracles d'avec les vrais, mais pas un d'eux ne s'est donné la peine, autant que j'ai pu voir jusqu'à présent, de marquer la conformité de ces règles avec les miracles de Jésus. Mr. Chandler, qui, selon l'archevêque, a donné une véritable idée d'un miracle, a dit dans ses règles que les choses supposées être faites doivent être telles qu'il y va de la perfection de Dieu de s'en mêler. Il ajoute de plus qu'il est nécessaire qu'elles répondent au caractère d'un Dieu rempli de bonté et de bienveillance, puisqu'il est raisonnable de croire que toutes les fois que le premier et le meilleur des êtres juge à propos d'envoyer quelqu'un pour révéler sa volonté aux hommes, il les munira de preuves suffisantes pour prouver sa mission et pour convaincre les hommes, non seulement du pouvoir de son maître, mais même de son amour pour eux. Et de son penchant à leur faire du bien.

J'approuve assez la définition de Mr. Chandler, mais il faut croire que l'archevêque et lui avaient devant les yeux le miracle du figuier, celui de chasser les vendeurs et les acheteurs du temple, d'envoyer les diables dans le troupeau de cochons pour les faire noyer, son changement d'eau en vin pour des hommes qui avaient déjà bien bu, quand il fit publier la définition, car on suppose que des théologiens savants doivent avoir l'esprit présent. Il finit enfin les six discours qui composent son livre en disant.... pour conclusion, je n'ai d'autres vues dans ces six discours que la gloire de Dieu, l'avancement de la vérité, le bonheur du genre humain, la destruction de Babylone, cette cité de superstition, cet empire des préjugés, le rétablissement de Jérusalem et la démonstration de la mission de notre Jésus spirituel à qui toute gloire soit à jamais. Amen.




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