Lettre sur les difficultés
de l'étude de l'Ecriture

[F. Hare]
Edited by Antony McKenna © 1998
Printed version soon to appear in:
La Fécondité de la dissension religieuse, ed. Michèle Clément
Saint-Etienne, Publications de l'Université de Saint-Etienne, 1998

 



Lettre sur les difficultés et découragements qui se trouvent dans le chemin de ceux qui s'appliquent à l'étude de l'Ecriture d'une manière à ne se fier qu'à leurs propres yeux : écrite à un jeune ecclésiastique par un prêtre de l'Eglise anglicane, et publiée dans l'intention de faire voir que, puisqu'on est indispensablement obligé d'étudier l'Ecriture de cette manière-là, toutes les sociétés chrétiennes sont intéressées de faire tout ce qui dépend d'elles pour détruire ces découragements

Ouvrage de Mr l'Évêque Hare


Monsieur !

La surprise, avec laquelle vous reçutes dernièrement l'avis que je pris la liberté de vous donner touchant l'étude de l'Ecriture n'a rien d'étonnant pour moi. Qu'un ecclésiastique détourne ceux de son ordre d'une étude recommandable partout [par tant] de raisons et qui, au sentiment de tous les gens de bien, devrait faire leur occupation principale, cela, j'en conviens, a l'air d'un paradoxe fort étrange et très pernicieux. Rien ne ressemble mieux au papisme et aux ruses ecclésiastiques, et il est naturel aux âmes jeunes et tendres de tressaillir quand on leur en fait la première proposition, surtout lorsqu'elles sont intimement persuadées de l'excellence et de l'inspiration de l'Ecriture, et qu'elles s'attachent avec ardeur à la poursuite de cette sorte de vérités qui tendent plus directement à l'avancement de la vertu et de la religion. Comme vous êtes de ce nombre et que la seule raison qui vous a fait prendre les ordres est de pouvoir étudier plus soigneusement l'Ecriture et d'en augmenter la connaissance dans le monde, je ne m'attendais point de vous que vous dussiez entrer d'abord dans d'autres sentiments. Cette conduite, loin d'être blâmable, est à mon avis très digne de louange, étant une preuve assurée que ni l'affection pour un ancien ami, ni l'estime dont vous m'avez si souvent donné des marques vous a pu porter a vous rendre légèrement dans une affaire de telle conséquence. C'est encore un grand éloge pour vous que vous pouvez persister dans votre sentiment sans perdre la modération envers ceux qui sont d'un avis contraire, et sans faire voir de la répugnance à entendre ce qu'on vous peut opposer. Ces esprits se jettent pour la plupart dans des extrémités opposées. Ils sont ou trop volatiles pour être jamais fixés ou tellement fixés qu'aucune force d'argument ne peut les ébranler. Comme vous avez le bonheur de pouvoir vous attacher sans opiniâtreté et changer sans légèreté, je m'imagine que vous ne serez pas fâché que je reprenne le sujet, dont nous parlâmes dernièrement et que je vous représente de mon mieux les raisons qui semblent dissuader l'étude de l'Ecriture, entreprise et poursuivie de telle manière que l'on ne se fie qu'à ses propres yeux. J'ose même espérer que, quand vous aurez examiné de sang froid ce sentiment, il ne vous ne paraîtra plus si étrange. Songez, en même temps, que ceci vient d'un homme qui est pour le moins autant l'ami de l'Eglise que le vôtre. Si les exemples peuvent être de quelque poids, je vous puis assurer que ce parti ne manque pas de prosélites : et quand vous aurez acquis un peu plus de connaissance du monde que vous n'en avez jusqu'à présent, vous trouverez que l'on néglige cette étude à un point que vous ne sauriez croire. Ce ne sont pourtant pas les exemples qui vous doivent déterminer, mais les raisons. Commençons donc par celles-ci, et remarquons:

I. En premier lieu, que l'étude de l'Ecriture, je parle d'une étude parfaite, à laquelle vous aspirez, est extrêmement difficile et ne peut se poursuivre avec succès sans une application très forte et très constante, et sans avoir préalablement acquis des grandes connaissances dans plusieurs autres parties de l'érudition. Le Nouveau Testament ne peut s'entendre sans le Vieux ; les verités révélées dans celui-là se fondent sur les prédictions contenues dans celui-ci : par conséquent, personne ne peut parfaitement entendre une partie de l'Ecriture, à moins qu'on ne l'ait étudiée tout entière. On ne peut non plus négliger sans inconvénient les livres apocryphes, quelque peu de cas qu'on en fasse généralement, puisqu'il y a un grand vide de cinq cents années pour le moins entre le dernier des prophètes et le commencement de l'Evangile, période dont la connaissance, quelque négligée qu'elle soit, est de la dernière importance pour bien entendre le Nouveau Testament. Or, si vous voulez bien étudier le Vieux Testament, il vous faut absolument une bonne connaissance des langues orientales. Tout homme qui a la moindre teinture des lettres ne peut ignorer qu'il n'y a point de traductions des anciens livres sur laquelle on puisse se reposer entièrement. Les fautes y sont nombreuses et souvent de la dernière conséquence, particulièrement lorsque ces traductions sont faites sur des originaux écrits dans des langages peu entendus et dans un style rempli de figures pour la plupart inconnues à cette partie de la terre que nous habitons. Mais quand ces difficultés ne seraient point si grandes que nous les faisons, est-ce donc chose si facile d'acquérir, outre la connaissance du grec et du latin, celle de tant d'autres langues ? Ces deux langues seules ne donnent-elles pas assez d'ouvrage à la plupart des savants ? Combien de peine faut il donc qu'un homme se donne, quand, outre celles-ci, il faut qu'il apprenne encore tant d'autres. Quand il pourrait se passer de la connaissance du Vieux Testament, permettez-moi de vous dire que le langage du Nouveau Testament même ne peut s'entendre si aisément que l'on pense. Il est vrai qu'on l'apprend dans l'école, et par là on s'imagine que c'est le grec le plus facile que l'on saurait lire. Mais ceux qui l'étudient d'une autre manière que celle des écoliers en pensent tout autrement. Pour ne rien dire des difficultés qui sont particulières au style de saint Paul, dont les Epîtres font une grande partie du Nouveau Testament. C'est sûr que Platon et Démosthène sont à plusieurs égards beaucoup moins difficiles que les livres du Nouveau Testament les plus aisés. Il est vrai que dans les livres historiques le style est simple et uni, mais, malgré tout cela, ces pièces mêmes ne laissent pas d'avoir leurs difficultés. Le tout est écrit dans un langage qui a été particulier aux Juifs ; quoique les mots soient grecs, le tout est hébreux ou syriaque, ce qui fait que l'on ne peut se passer d'une connaissance médiocre de ces langues.

Quand-même on croirait qu'il ne fût pas nécessaire de lire le Vieux Testament dans l'original, il en faudrait pourtant lire la version grecque, et cela même avec soin, d'autant qu'elle est très souvent l'unique ou au moins le meilleur secours pour expliquer le langage du Nouveau Testament, sans compter que presque toutes les citations du Nouveau Testament sont tirées de cette traduction. Or peut-on s'imaginer un travail plus pénible que d'étudier une mauvaise traduction d'un livre fort difficile qu'on ne peut pas lire dans l'original ? Je l'appelle une traduction mauvaise. Car, quoiqu'à dire vrai, elle soit assez bonne pour le siècle auquel elle a été faite, il faut pourtant que tous ceux qui sont capables d'en juger conviennent qu'elle est très éloignée d'être exacte. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à consulter quelque passage difficile, soit dans la Pentateuque ou dans les livres poétiques ou prophétiques. Elle a été certainement très éloignée de la perfection dans son origine, et les corruptions qu'elle a souffertes, avant que de venir jusqu'a nous, l'ont empirée davantage : de sorte que j'ose soutenir [que si], dans notre siècle, quelqu'un faisait une traduction aussi imparfaite que celle des 70, son ouvrage, loin de se faire admirer ou estimer, serait entièrement méprisé de la plupart de nos critiques.

J'y pourrais ajouter plusieurs autres difficultés qui accompagnent une étude sérieuse du Nouveau Testament. Elle demande une bonne connaissance de l'Etat des Juifs du temps de l'avènement de notre Sauveur, de leur gouvernement, Sanhedrin, Synagogues, Coutumes, Traditions, Opinions et sectes. Il faut savoir quelle espèce de littérature a été en vogue parmi les Juifs, ce qu'ils ont emprunté des Grecs, quand ils ont commencé d'expliquer l'Ecriture d'une manière mythique et allégorique ; quelle espèce de Messie ils ont attendu, et ce qu'ils ont enseigné touchant les anges, les démons, les possessions, les oracles et les miracles, et sur quels principes, etc.

C'est en vain, me direz-vous, que vous me proposez des pareilles difficultés; mon parti est pris ; aucune crainte ne m'en détournera. Il est vrai vous êtes encore dans le commencement de votre carrière, vous avez de bons yeux, une constitution forte, un esprit préparé au travail, vous êtes raisonnablement versé dans les langues, et fourni d'une connaissance suffisante de toutes les parties de l'érudition qui vous peuvent être utiles dans cette étude. Je tombe aisément d'accord avec vous que, s'il n'y avait d'autres objections contre cette étude que la difficulté d'en venir à bout, celle-ci ne devrait point en detourner un homme qui s'y est si bien preparé. Mais quand vous auriez assez d'habileté d'achever une étude si pénible, je m'imagine pourtant que vous ne voudrez pas vous y attacher simplement pour l'amour des difficultés, ni que vous soyez en humeur de vous donner tant de peines à moins qu'il ne vous en revînt quelque utilité. C'est pourquoi je prendrai la liberté de vous demander:

II. En second lieu, Cui bono ? Tant de travail à quoi aboutit-il ? Car certainement une recherche libre, sérieuse, impartiale et laborieuse de l'Ecriture ne sera pas de grande utilité. En voici les raisons.

§ 1. Il est évident, que la foi orthodoxe ne se fonde pas sur une connaissance scrupuleuse et critique de l'Ecriture. Tout le monde convient que le plupart des anciens Chrétiens, loin d'être grands critiques, ont eté fort adonnés à la mystiquerie. Origène surtout, le plus savant homme que le christianisme a produit jusques au siècle où il a vécu, tourne l'Ecriture presque continuellement en allégorie. Il me semble qu'on a raison de conclure de là qu'au sentiment de la plupart des anciens Chrétiens, la connaissance du simple sens littéral n'est pas d'un grand usage.

§ 2. Il est certain d'ailleurs que dans le premiers six siècles, pendant lesquels on a tenu les Conciles généraux qui ont fixé tous les articles de la foi orthodoxe, la langue originelle du Vieux Testament n'a eté connue qu'à très peu de personnes. C'etait la version grecque qui servait de règle et par laquelle on determinait tous les points contestés ; et ceux qui savaient encore un peu de l'hébreu, soit qu'ils donnassent dans les explications mystiques ou qu'ils s'attachassent à la lettre, avaient le malheur d'être les moins orthodoxes. Ce fut le cas d'Origène, qui avait une telle connaissance de l'Ecriture qu'il la savait par coeur tout entière. Eusèbe et plusieurs autres qui, dans les siècles suivants, ont étudié les Ecritures et qui en ont entendu le mieux le sens littéral, n'ont pas mieux réussi, de sorte que cette étude paraît avoir été de très peu d'usage pour l'établissement de la foi orthodoxe. Or, si une connaissance exacte et critique de l'Ecriture n'a pas eté nécessaire pour l'établissement de la foi, elle ne le peut être non plus pour en entendre les articles, ni même pour comprendre le sens des auteurs qui les ont le mieux expliqués ou défendus. Au contraire, une telle connaissance, nous découvrant les fautes des Pères de l'Eglise, ne sert qu'a diminuer l'estime que nous en faisons et peut même affaiblir le respect que nous portons aux décisions des Conciles, d'autant qu'elle nous fait voir la fausseté des principes sur lesquels on s'est fondé. Tous ceux qui sont versés dans le sens littéral de l'Ecriture trouvent que très souvent les Pères aussi bien que les Conciles insistent avec assez peu de raison sur plusieurs textes de l'Ecriture, et qu'ils se fondent principalement sur des passages qui, quand on les explique selon les règles de la critique, ne prouvent rien ou qui prouvent quelquefois le contraire de ce en faveur duquel on les produit. Cette circonstance me fournit une troisième raison, pourquoi cette étude selon toutes les apparences ne peut produire aucun bien, savoir:

§ 3. Parce que la foi orthodoxe ne dépend point de l'Ecriture considerée en elle-même, mais de l'Ecriture expliquée selon la traduction [tradition] catholique. La foi a été conservée dans les Symboles et transmise d'un évêque orthodoxe à l'autre, la principale affaire des évêques étant de garder ce dépôt sacré dans toute sa pureté et sans tache, et de le transmettre à leur successeur tel qu'ils l'avaient reçu. Ce n'est pas par une étude particulière de l'Ecriture, mais par la tradition que les principaux articles de la foi ont eté conservés dans l'Eglise : c'est pourquoi il faut distinguer avec soin les fondements sur lesquels on a établi les articles d'avec les textes de l'Ecriture que l'on a allégués en preuve de ces dogmes. Quand les preuves seraient faibles et peu convaincantes, la verité ne laisserait pas de subsister indépendamment d'elles. C'était la foi que les anciens avaient reçue et si, parfois, ils la soutiennent par des pauvres raisonnements sur l'Ecriture, c'est bien une preuve de leur ignorance, mais qui ne porte aucun préjudice à leur orthodoxie.

Ceci paraît être un autre bon argument pour prouver que l'étude exacte et soigneuse de l'Ecriture n'est pas une chose ni salutaire, ni profitable. Pour rendre un homme orthodoxe, il y a assurément un chemin moins dangereux et plus court, c'est d'étudier la tradition de l'Eglise.

Mais en me renvoyant de l'Ecriture à la tradition, me direz vous, vous me chassez du Paradis et du jardin de Dieu, et vous m'exilez dans une forêt vaste, confuse et touffue, de sorte que, loin de faciliter la chose, vous m'engagez dans une étude dix fois plus difficile que celle dont vous voulez me détourner. Je conviens que l'étude de la tradition est telle que vous la dépeignez, si pour la connaître il fallait lire avec soin tous les auteurs ecclésiastiques. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. La substance de la tradition catholique est renfermée dans des bornes beaucoup plus étroites. L'Eglise établie par la loi, vous n'en disconviendrez pas, j'espère, est orthodoxe dans tous les articles nécessaires : par conséquent, si vous savez le sentiment de celle-ci, vous avez en raccourci toute la tradition catholique, de sorte que, pour vous rendre orthodoxe, vous n'avez qu'a étudier les opinions de votre Eglise et, pour celles-ci, l'homme le plus ignorant les peut trouver dans la liturgie et dans les articles. Vous tomberez d'accord que c'est bien [le plus] court chemin que l'on puisse souhaiter pour savoir tout ce dont la connaissance est nécessaire. Il ne faut qu'un jour pour lire dans sa langue maternelle des choses qui, quand on les rassemblerait toutes, ne rempliraient point un volume de médiocre grandeur. De cette manière-là, on sera assez orthodoxe à peu de frais, et on aura du temps de reste pour d'autres sciences qui sont bien plus profitables. D'ailleurs, ce n'est pas un petit avantage de suivre un chemin aussi sûr qu'il est court, et qui vous mène à la connaissance de toutes les vérités salutaires, sans vous exposer au hasard de tomber dans des opinions dangereuses.

§ 4. Mais en cas que vous persistiez à soutenir que c'est sur l'Ecriture et non pas sur la tradition que la foi est fondée, il faut que je vous fasse souvenir d'une chose, qui semble prouver évidemment qu'une étude profonde et laborieuse de l'Ecriture n'est pas ce qu'il vous faut pour vous rendre orthodoxe. C'est un principe fondamental parmi les Protestants que tout ce dont la croyance est nécessaire est révélé clairement et évidemment dans l'Ecriture; par conséquent, tout ce qui n'y est pas révélé clairement et évidemment n'est pas nécessaire d'être cru. Or, si ce qui se trouve clairement et évidemment dans l'Ecriture est la seule chose dont la connaissance soit nécessaire, une recherche pénible dans les parties plus obscures de l'Ecriture semble peu nécessaire pour établir la foi véritablement orthodoxe, Vous me direz peut-être que, malgré cette déclaration des Protestants, il leur peut être objecté, et l'a eté effectivement par leurs adversaires, qu'ils croient et soutiennent plusieurs articles comme nécessaires au salut qui ne peuvent se prouver par des passages clairs et évidents de l'Ecriture. J'avoue que cela leur a été objecté et que peut-être on l'a reproché avec raison à toutes les sectes des Protestants excepté l'Eglise établie par la loi. Mais supposé que cela fût, cela prouve seulement que ces sectes ne se tiennent point à leur principe, et non pas que le principe en lui-même ne soit bon et vrai : et l'on ne saurait disconvenir que celui[-là] est le meilleur Protestant qui se tient le plus étroitement au principe sur lequel la Réformation a été fondée.

§ 5. En dernier lieu, supposé que l'étude de l'Ecriture fût aussi nécessaire que vous le voulez, je dis, et suis sûr que tout le monde le dira avec moi, qu'on l'a déjà suffisamment étudiée : et si nonobstant cela quelques parties de l'Ecriture restent toujours obscurs, qui est-ce qui se pourra flatter d'éclaircir des passages qui ont embarrassé tant de grands hommes ? Ou qui présumera d'opposer dans des points si problématiques son sentiment particulier à celui des gens qui ont eu plus de savoir et de capacité, qui se sont plus appliqués à la tradition de l'Eglise, et qui l'ont mieux connue que personne de ceux qui vivent dans notre siècle ne peut pretendre : qui d'ailleurs -ce qui est le meilleur guide dans la connaissance de la religion- ont été des gens d'une piété, dévotion et humilité des plus exemplaires ? Vertus dont on ne trouve que très peu de traces parmi les savants de nos jours.

Ne faudrait-il donc pas avoir un furieux penchant pour les choses difficiles, si par toutes ces raisons on ne [se] laisse pas détourner d'une étude que tant des gens trouvent si peu profitable et si pénible ? et si l'on s'obstine à poursuivre sa pointe, malgré tout ce que j'ai dit pour faire voir évidemment qu'on se consume inutilement et qu'on ne retirera aucun fruit de tout son travail que celui de connaître que l'on ne sait rien ? J'appelle rien, ce qui n'est d'aucune utilité.

Mais pour vous faire voir que je suis disposé a vous faire tous les relâchements possibles, je supposerai qu'on pourrait même résoudre cette objection, si celle-ci etait la plus forte qu'on y peut faire. Mais j'ai encore un argument de réserve qui, à mon avis, décidera entièrement la question. Le voici:

§ III. C'est que bien de gens s'imagineront qu'une étude laborieuse, exacte et impartiale de l'Ecriture, loin de produire quelque bien, ne peut faire que beaucoup de tort tant au public qu'à vous en particulier.

§ 1. Cette étude nuira au public. Car elle troublera la paix de l'Eglise, ce qui ne manque jamais d'avoir une mauvaise influence sur celle de l'Etat.

Il est sûr que les disputes dans l'Eglise troublent la paix, et il n'est pas moins sûr que ces disputes ont été pour la plupart suscitées par des gens qui ont prétendu a une connaissance supérieure de l'Ecriture et aux découvertes qui eussent échappé aux autres. C'est l'usage que les anciens hérétiques n'ont jamais manqué de faire de l'Ecriture, et c'est encore le caractère des grands hérétiques de notre siècle et du précédent de se vanter d'avoir fait une recherche libre et impartiale du sens littéral de l'Ecriture au-delà de ce qu'on avait fait avant eux. Mais quel succès ont-ils eu ? Cette prétendue connaissance de l'Ecriture a coûté bon à leur réputation, et leur savoir a abîmé leur orthodoxie, et si l'on ne supprimait pas avec soin leurs opinions et leurs livres, si même on n'exposait pas leurs personnes à la haine du peuple, que sait on combien de troubles ils pourraient avoir suscité dans l'Eglise ? De l'autre côté, il semble que rien n'a tant contribué à la paix intérieure dont l'Eglise a joui pendant assez longtemps que la nonchalance avec laquelle on a généralement traité cette étude : et les dangers qui menacent présentement la tranquillité de l'Eglise viennent uniquement des gens qui tâchent de faire revivre une étude qui a eu des effets pernicieux à la paix de l'Eglise toutes les fois que l'on s'y est appliqué.

Aussi cela ne peut être autrement. Car un homme qui se met dans ce chemin, qui entreprend d'étudier l'Ecriture d'une manière libre et impartiale, se dépouillant de toutes les préventions et de tous les préjugés, résolu de voir par ses propres yeux, de juger pour lui-même et de ne rien croire que ce que sur sa propre recherche il y trouve clairement compris, un tel homme, dis je, quelle sûreté a-t-il qu'en poursuivant ce chemin, il [ne] tombe dans quelques opinions qui ont eté déjà condamnées comme erronées et hérétiques ou qui choquent celles qu'on reçoit communément ? Quand-même ces opinions ne donneraient atteinte à aucun article fondamental, on ne laissera point de le prétendre et de dire qu'elles aboutissent à remplir de scrupules les esprits faibles et à troubler la paix de l'Eglise à cause qu'elles font naître des doutes sur les gens ou sur la verité de certains articles, ou que l'on soutient qu'une croyance explicite de ces articles n'est pas absolument nécessaire.

Il est si naturel aux esprits curieux de s'écarter du chemin battu et les exemples en sont en si grand nombre que je serai fort trompé si vous ne suivez pas la meme route, à moins que vous n'ayez plus de plomb dans votre constitution qu'aucun homme curieux n'en a jamais eu, ou que vous ne sachiez mieux captiver votre entendement. Autrement, comptez que votre étude vous mènera, sinon dans des opinions contraires à quelques notions reçues, au moins en des doutes. Vous douterez peut-être de l'autorité de quelque livre canonique ou de son auteur. Vous pourrez vous imaginer que certains passages sont interpolés, ou que certains textes fameux ne sont pas authentiques, ou se doivent lire autrement que l'on ne fait, ou qu'on ne les entend pas comme il faut, ou qu'ils ne prouvent pas le point en faveur duquel on les allègue. Vous pourrez tomber dans des sentiments que l'on croira s'approcher de l'arianisme ou d'autres hérésies pareilles. Peut-être rejetterez vous les arguments que l'on produit du Vieux Testament pour prouver la Trinité. Vous direz que ces arguments sont frivoles et ne prouvent rien que l'ignorance de ceux qui s'en servent. Vous pourrez vous imaginer qu'une prophétie à laquelle on ne donne communément qu'un sens mystique, en a un littéral : que plusieurs textes du Nouveau Testament , quoique très embarrassants pour les Sociniens, ne prouvent rien contre les Ariens : que le titre de fils de Dieu n'a pas toujours le même sens dans l'Evangile et que cette expression en elle-même ne prouve pas qu'il y a en Dieu quelque chose qui ait de l'affinité avec la génération des hommes ; que la consubstantialité identique du fils, la procession éternelle de l'Esprit et quantité d'autres notions qui regardent la Trinité, quoiqu'elle puisse être vraies en elles-mêmes, ne le sont pourtant pas en vertu des passages que l'on produit communément pour les prouver.

Tout ceci sont des sentiments dans lesquels des très savants hommes sont tombés et de là j'ai raison de craindre qu'il ne vous soit pas facile de vous en garantir. Je n'ai parlé que des points qui regardent la Trinité, à cause que c'est la controverse qui fait présentement le plus de bruit ; mais on peut dire la meme chose de plusieurs autres articles de la foi. Car dans chaque article il n'y a qu'un sentiment qui soit vrai, au lieu que les erreurs là-dessus peuvent aller à l'infini : et à peine y a-t-il d'opinion touchant chaque article en particulier dans laquelle des savants hommes ne soient tombés quand, au lieu de prendre la doctrine de l'Eglise pour guide, ils ont voulu suivre leur jugement particulier.

Or, supposé que votre étude produisît quelque opinion nouvelle ou qu'elle vous fît donner dans quelque hypothèse ancienne que l'on a déjà condamnée, dites-moi, que ferez vous ? La garderez-vous pour vous, ou la publierez-vous ? La question paraît aisée a décider. Les auteurs des nouvelles opinions les aiment communément avec assez de tendresse, et il leur paraît trop barbare et cruel d'étouffer leur production dans sa naissance. Il y a un plaisir secret dans la singularité. Etre d'un autre sentiment que le vulgaire passe pour une marque que l'on est au-dessus de lui, et se distinguer du troupeau est une tentation trop forte pour qu'on la surmonte sans peine. Mais quand vous auriez assez de prudence pour tenir en échec votre ambition, la conscience pourrait s'en mêler et vous faire faire des démarches auxquelles l'ambition toute seule ne vous porterait point. Les vérités que vous croirez avoir découvertes seront, au moins à votre avis, trop importantes à l'honneur de Dieu et au bien de la religion pour les cacher. Vous les regarderez comme des bénédictions que Dieu répand sur vos études, et il vous paraîtra criminel d'éteindre la lumière et de supprimer les connaissances dont vous croyez que Dieu vous a fait part. En un mot, vous vous imaginerez d'être indispensablement obligé de ne pas dissimuler en fait de religion et de ne pas cacher à l'Eglise de Dieu des opinions dont la verité aussi bien que l'utilité vous paraissent fondées sur des preuves convaincantes. Enfin, les nouvelles opinions ou bien les renouvelées auxquelles votre etude vous conduira ne manqueront point d'être publiées dans le monde. Or qu'est-ce qui en suivra ? Un mal immanquable, mais sûrement pas le moindre bien. Pas le moindre bien, dis je. Votre sentiment sera peut-être faux ou de peu de conséquence ; mais quel qu'il soit, la présomtion sera toujours si forte contre vous que votre opinion ne sera point reçue et peut-être pas examinée. On la condamnera comme une doctrine nouvelle ou comme un sentiment déjà rejeté. Malgré tout ce que vous pourrez dire, la seule circonstance que, pendant tant de siècles, votre sentiment n'a pas eté reçu, n'en passera pas moins pour une preuve assurée qu'il ne mérite pas la peine d'être soigneusement examiné. Vous vous tromperez, si vous vous flattez que ce que vous avancerez soit reçu ou qu'il fasse aucun bien : mais le mal qu'il causera est sûr et certain. Il fera naître des doutes dans les esprits faibles et mal assurés : il sapera les fondements de la foi orthodoxe et il fournira des prétextes aux sceptiques qui, dès que l'on révoque en doute un point de la religion -ne fût-il qu'accessoire et de peu de conséquence- s'imaginent d'être en droit de douter de tout. De cette manière, l'Eglise et la foi établie en souffriront, tant par les scrupules que vous ferez naître à ses amis, qu'à cause de la prise que vous donnerez sur elles aux ennemis. D'ailleurs, dès qu'une dispute sur la religion a commencé, on ne manque jamais de gens artificieux qui trouvent moyen d'y faire entrer les affaires d'Etat, et alors Dieu sait où cela aboutira, et combien de maux il en résultera ! Au lieu que, si vous vous contentez de suivre le chemin battu, si vous vous soumettez implicitement aux doctrines reçues, si vous croyez avec humilité que le jugement de l'Eglise est meilleur que le vôtre, vous serez à l'abri de ces chagrins et vous ne ferez tort ni a l'Eglise, ni à vous-même.

§ 2. J'ajoute ces derniers mots : ni à vous-même comme un autre motif, qui, dans la décision de cette question, doit être d'un grand poids avec vous. Car vous ne pouvez point troubler la paix de l'Eglise, sans que votre personne en souffre. Quand-même vous ne la troubleriez point effectivement, c'est tout un, on vous l'imputera, et cela vous plongera dans plus de malheurs que je n'en voudrais souhaiter à mon plus grand ennemi. En un mot, on vous fera passer pour hérétique : terme qui, n'ayant aucun sens déterminé dans la bouche du commun peuple, ni même aucun sens mauvais en lui-même, ne laisse pas de renfermer un sortilège bien étrange. Il n'y a rien de mauvais que l'on ne suppose compris dans ce terme : rien qu'il ne fasse paraître odieux et deforme [difforme], il dissout toute amitié et étouffe tout sentiment amiable, quelque juste et bien merité qu'il soit. Dès qu'un homme est prononcé hérétique, c'est charité d'agir contre toutes les règles de la charité, et plus on enfreint les lois divines à son égard, plus on s'imagine de rendre service à l'Etre suprême.

Ne vous imaginez point que je parle a l'avanture, dans la vue de vous effrayer et de vous amener à mes volontés. Considérez, je vous en prie, les suites naturelles du reproche d'hérésie. Dès le moment que vos gens vous croient hérétique, vous êtes hors d'état de faire beaucoup de bien parmi eux : ce qui ne peut être que très sensible à un aussi honnête homme que vous êtes. Tant que vous passerez pour orthodoxe, votre conduite vertueuse et irreprochable, votre tempérance exacte et rigoureuse, vos manières affables et familières, vos soins généreux et charitables pour les malades et les malheureux, toutes ces bonnes qualités, dis je, soutenues d'une manière de prêcher simple et facile, mais affectueuse et touchante, ont une merveilleuse influence sur votre troupeau, et vous pouvez le mener comme il vous plaira. Ils admirent votre bon exemple et ils tâchent de l'imiter. Quand ils font mal, votre conduite vertueuse leur sert de reproche tacite, mais perpétuel. Votre regard seul leur est une leçon de vertu. L'influence que vous avez déjà sur vos paroissiens, pendant ce peu de temps que vous avez resté parmi eux, saute trop aux yeux pour que vous en puissiez disconvenir. Mais dès le moment qu'on [vous appellera hérétique, beaucoup du bien que] vous êtes en état de leur faire s'évanouira, ceux qui ci-devant avaient une vénération secrète pour vous, s'imagineront qu'il est de leur devoir de vous décrier et de vous déshonorer ; votre vertu passera dans leur esprit pour hypocrisie ; votre humilité pour orgueil spirituel. Ils vous regarderont comme un malheureux abandonné de qui Dieu a retiré sa grâce, et que le Diable s'est caché sous tout ce que vous avez fait ci-devant. Ils croiront qu'ils ne peuvent donner un témoignage plus authentique de leur orthodoxie qu'en perdant tous les égards pour votre doctrine, aussi bien que pour votre exemple. Il se pourrait même que, crainte qu'on ne les soupçonnât d'être infectés de vos erreurs, ils retournassent aux vices que vous leur avez fait abandonner : au moins prendront-ils des précautions efficaces pour ne pas devenir meilleurs pour l'amour de vous.

Personne ne peut faire beaucoup de bien à moins que le peuple ne le croie homme de bien. C'est de quoi vous ne pourrez pas vous flatter, puisqu'on vous chargera, à tort ou à droit, de tant de reproche[s] et d'infamie dès que vous cesserez d'être orthodoxe. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à faire réflexion sur ce qui se passe sous vos yeux. En vain vous vous flatterez que votre vertu vous protégera. Nullement : on ne voudra pas croire la vertu la plus illustre. Si l'on ne peut vous reprocher des vices publics, on vous en imputera des cachés. Vos recherches passeront pour vaines, curieuses et défendues : on dira que l'orgueil et l'ambition en sont des motifs secrets. La recherche de la vérité portera le nom de l'amour de la nouveauté. Le doute sur l'autorité d'un seul texte sera scepticisme et, si vous désapprouvez un seul argument, on vous accusera d'abandonner la loi. Dire ce que l'Ecriture a dit et se servir de ses propres paroles, si vous ne les expliquez point selon la manière commune, passera pour blasphème, et quand vous vous interesseriez le plus sincèrement pour l'honneur du Dieu tout-puissant, vous ne serez pas bien sûr qu'on ne vous charge d'athéisme outré. On donnera un tour malin à tout ce que vous dites ou que vous faites. La moindre faute de mémoire sera une prévarication préméditée ; une bévue dans une citation passera pour fausseté et corruption ; une erreur sur un point incidental de littérature sera une preuve asssurée que vous êtes un ignorant. On vous fera un crime de toute expression peu exacte ; la moindre chaleur qui vous échappe sera prônée comme un marque de votre emportement et opiniâtreté, de votre mépris pour l'autorité et de votre impolitesse. En un mot, on recueillera avec soin toutes les imprudences de votre vie passée et l'on ne vous pardonnera rien de tout ce dont on peut rappeler le souvenir et que l'on peut violenter à votre désavantage. Or, qui est-ce qui trouvât du plaisir à être traité de cette façon. Pour moi, j'avoue franchement que je crains de n'avoir ni assez de vertu, ni assez de courage pour soutenir une si furieuse épreuve.

Cependant, c'est ce que tout homme s'attire, quand il se fait accuser d'hérésie ; au lieu que l'orthodoxe vit en repos et à son aise, sans être ni molesté ni envié. Ses défauts -et qui est-ce qui n'en a point ?- sont adoucis et excusés, ou peut-être tout à fait enterrés. Ses emportements passent pour un zèle louable, son indiscrétion pour une bonté de coeur. On imputera ses bévues à la rate, ou à l'inadvertance et, si elles sont insoutenables, on alléguera en sa faveur que les plus grands hommes sont sujets à se tromper et que les écrivains du premier ordre n'ont pas toujours raison. Que sait on, si une telle bévue ne tournera même à son avantage ? On fera voir que c'est une erreur commise en faveur du parti qui a raison, et que c'est la bonne cause qui l'y a fait tomber. De l'autre côté, son savoir sera prisé au-delà de toutes les bornes, tout le monde retentira de ses bonnes qualités, et ses vertus seront mis dans le jour le plus avantageux, pour y briller avec plus d'éclat et pour couvrir tous ses défauts. En un mot, l'orthodoxie expie tous les vices et l'hérésie détruit toutes les vertus. J'en appelle à votre experience, si ce que je viens de dire n'est pas la verité toute pure.

Il y a, comme vous savez, deux ecclésiastiques parmi nous que leurs études ont poussés dans l'hérésie : tout au moins en sont-ils soupçonnés. L'un et l'autre sont des gens d'un caractère noble et irréprochable. L'un [note marginale : Whiston] a passé toute sa vie à cultiver la piété, la vertu et les bonnes sciences. Rigidement attaché aux devoirs publics et particuliers de la religion, il a constamment travaillé à encourager la vertu et cette partie du savoir qui à son avis peut contribuer le plus à l'honneur de Dieu, puisqu'elle fait connaître sa grandeur et la sagesse de ses ouvrages. Plusieurs ouvrages fort utiles sur la philosophie et sur les mathématiques ont suffisamment convaincu le monde qu'il n'y a pas perdu son temps. Il a expliqué [appliqué] les mathématiques à l'explication de la philosophie, et il les a fait servir l'une et l'autre à étaler la gloire du Créateur. A ces études il a joint de bonne heure celle de l'Ecriture. Ses essais, quelque succès qu'ils aient eu, viennent tout au moins d'une intention droite et, quand on considère la difficulté, il faut avouer que, quant à l'essentiel, il a visé juste. S'il n'a pas réussi, il a eu le même sort que quantité d'autres qui se sont mêlés d'écrire sur ces matières: de sorte que l'on ne peut le blâmer plus qu'on n'a fait à l'égard des autres. J'ai tort de supposer qu'on le peut blâmer: je devais dire qu'il n'est pas moins digne de louange que les autres. Car c'est assurément un dessein très louable d'expliquer les difficultés de l'Ecriture et de détruire les objections des libertins, en faisant voir qu'il n'y a rien dans les livres sacrés qui ne soit vrai et raisonnable.

Mais quel profit lui revient-il d'une vie si bien employée ? A quoi bon tant de veilles, tant de piété et de dévotion, tant de mortification et de renoncement à soi-même, tant de zèle de faire du bien et d'être utile au monde, tant d'échantillons d'un grand génie et d'une imagination raffinée ? C'est le malheur du pauvre homme - car pauvre est-il et le restera, selon toutes les apparences, toute sa vie, n'ayant pas le moindre bénéfice. C'est son malheur, dis-je, d'avoir la tête un peu chaude et d'être fort zélé pour ce qu'il croit être la cause de Dieu. Il s'imagine que la prudence est cette sagesse mondaine que [le] Christ et ses apôtres ont condamnée, et que c'est une prévarication et une hypocrisie des plus grossières de cacher les découvertes qu'il croit avoir faites. La chaleur de son tempérament le fait tomber dans quelques assertions précipitées. Etant fortement résolu de ne faire mal à personne, il s'imagine que personne ne peut penser à lui faire du mal, et il est assez simple de croire qu'on aura pour lui la même indulgence qu'on a pour ceux qui écrivent contre lui. Quant à son savoir, c'est son malheur de n'être pas assez versé dans les langues savantes pour s'y pouvoir ériger en grand critique, et cependant il ne semble point qu'il s'aperçoive de son insuffisance à cet égard. Mais quel avantage ne tire t-on pas de ce qu'il a plus de chaleur que de critique ? On parle de son savoir d'une manière à faire accroire qu'il n'entend pas les premiers rudiments du grec, quoique, même dans cette langue, il surpasse de beaucoup la plupart de ceux qui le traitent si cavalièrement. Cependant vous entendrez tous les jours traiter ses ouvrages de fantasques et de chimériques par des gens qui ne les ont jamais lus et qui, quand ils les liraient, ne les pourraient point entendre. Il n'est pas plus épargné sur la chaleur de son tempérament. Ce n'est, dit on, qu'opiniâtreté, orgueil et méchanceté hérétique, manquement de modestie et de soumission due à l'autorité légitime. Ceux qui en parlent le plus favorablement le regardent comme un homme qui a l'esprit de travers et qui devrait être mis aux petites maisons. C'est le caractère du pauvre homme et, quelque pauvre qu'il soit, on ne se contente pas [que ne se contente-t-on pas] de le laisser en repos dans sa pauvrete ? S'il n'avait pas ete possédé d'une amour passionné pour l'Ecriture et pour la philosophie, s'il n'avait pas cru que son principal devoir l'obligeait de chercher l'avancement de la gloire de Dieu et que cela ne se pouvait jamais faire plus efficacement que par l'étude de sa parole et de ses ouvrages, il est plus que vraisemblable qu'il aurait été orthodoxe jusqu'à l'heure qu'il est. En ce cas-là, au lieu d'être traité comme il l'est présentement, on aurait fait semblant de ne pas voir ses fautes, on aurait élevé jusqu'aux nues les parties de l'érudition, dans lesquel[le]s il excelle, et on n'aurait jamais trouvé du défaut dans le reste. On l'aurait prôné comme l'ornement de son siècle et on le [= ne] lui aurait ni refusé ni envié aucune charge ecclésiastique.

Voici l'etat où se trouve l'un de nos nouveaux hérétiques. L'autre [note marginale : Clarck] se gouverne avec tant de prudence qu'il n'est que soupçonné de favoriser les mêmes sentiments. Voyons présentement de quelle manière on le traite. La circonspection est un aussi grand crime en celui-ci que le défaut de la prudence l'est dans l'autre. L'incirconspect est traité de fou, ou d'archi-Arien, le circonspect de quelque chose de moins qu'un hérétique, mais il n'en est que plus dangereux. Sobrius accessit ad evertendam Ecclesiam, et à cause de cela on sonne [l']alarme contre lui plus fortement.

Eh ! Qu'a-t-il fait ? Hélas ! Il a recueilli avec beaucoup de peine tous les passages du Vieux Testament qui ont du rapport au dogme de la Trinité et il les a arrangés le mieux qu'il a pu. Jusque-là ses travaux devraient plaire même à ceux qui sont d'un sentiment contraire, puisqu'il a rassemblé les matériaux nécessaires pour juger comme il faut de la question dont il s'agit, et qu'il leur a fourni les meilleures armes contre lui-même, en cas qu'il eût tort. Mais voici le mal: il a expliqué quelques textes d'une manière qui n'a pas l'honneur de plaire. Oui, cela est vrai, mais a-t-il jamais hasardé une seule explication qui fût purement de lui ? Ne produit-il pas à chaque article des garants de grande autorité, de sorte qu'il faut avouer que, s'il se trompe, il le fait en très bonne compagnie ? Voila encore un autre crime dont on l'accuse. Ayant soutenu, avec plusieurs autres théologiens et particulièrement avec feu Mr le Doyen de Saint-Paul, pour s'opposer aux erreurs de Sabellius, que les trois personnes de la Trinité sont trois êtres réels et distincts, il soutient encore, avec le Dr South, que c'est trithéisme de croire que ces trois êtres réellement distincts, soient parfaitement égaux, et que, par conséquent, il y faut admettre une espèce de subordination. Je ne veux pas déterminer s'il a raison ou non, mais, puisqu'un homme de ce caractère n'a pu éviter d'être maltraité, par quel endroit pouvez-vous vous flatter qu'on vous fera un meilleur parti, en cas que vos études vous menassent à des sentiments contraires à ceux qui sont généralement reçus. Le Docteur en question a toutes les bonnes qualités qui peuvent se trouver ensemble. Il possède toutes les parties de l'érudition qui rendent un ecclésiastique estimable, et il les possède dans un degré où fort peu de gens peuvent parvenir dans une seule science. A une bonne connaissance des trois langues savantes, il joint une grande érudition dans la philosophie et dans les mathématiques, ce qu'on peut voir par ses livres publiés en latin. Ses ouvrages anglais fournissent une preuve si convaincante de sa piété et de sa connaissance dans la théologie et ont rendu des si grands services à la religion qu'ils seraient des sûrs garants de l'amitié et de l'estime de tous les bons membres de l'Eglise, particulièrement du clergé, à tout homme qui ne fût point soupçonné d'hérésie. Toute cette pieté et érudition, et le bon usage qu'il en fait, est soutenu par un tempérament heureux au-delà de tout ce que l'on peut dire. Une conduite douce, aisée, modeste, débonnaire et obligeante donne un merveilleux lustre à toutes ses actions : et, dans tout ce qu'il dit ou qu'il écrit, on ne voit ni passion, ni vanité, ni impertinence, ni ostentation, défauts qui arrivent souvent aux plus honnêtes gens dans la liberté de la conversation, ou lorsqu'ils réfutent des adversaires impertinents ou déraisonnables, particulièrement ceux qui renversent les fondements de la vertu et de la religion.

Tel est le savoir, telle est la modération d'un homme que ces études ont fait soupçonner de quelques opinions hérétiques et, à cause de cela, on le noircit, on le diffame, on déchire cette grande et irréprochable réputation qu'ils s'est acquise d'ailleurs. Chaque malheureux prend la liberté d'insulter un homme qui possède tant des qualités éminentes, tout comme s'il avait aussi peu de vertu et de savoir que le plus méprisable de ses antagonistes. Si un homme d'un tel caractère ne peut se reposer sur sa bonne réputation, quelle protection pouvez-vous espérer de votre vertu en pareil cas. C'est pourquoi sur toute autre chose, soyez orthodoxe. L'orthodoxie couvrira une quantité de péchés, mais une nuée de vertu ne pourra jamais couvrir le défaut de la moindre parcelle de l'orthodoxie.

On prétend, à droit ou à tort n'importe, qu'un homme doit s'attacher pour le reste de sa vie au parti qu'il a pris une fois. C'est le sentiment du monde que les signatures qu'on a fait[es] dans sa jeunesse obligent pour toute la vie, comme si un homme à l'âge de vingt-quatre ans avait autant de sagesse et connaissait l'Ecriture et l'antiquité aussi bien qu'à l'âge de cinquante. Cependant, tout homme qui s'applique à ces etudes ne sera jamais sûr de conserver ses sentiments même pour un an. Or s'il venait à les changer, il faudrait ou qu'il etouffât sa croyance malgré les remords de sa conscience, ou qu'il s'exposât aux plus rudes traitements et à se faire appeler renégat, faux frère, hérétique, et tout ce que la malice la plus noire peut inspirer.

Je n'ai pas encore fini. Ce que je viens de représenter n'est pas le pis de l'affaire. Peut-être mépriseriez et négligeriez-vous ce que le monde dit de vous, tandis que votre conscience ne vous reproche rien. Soit, je veux que l'on abandonne le soin de la réputation ; mais êtes-vous à l'épreuve d'une autre suite, qui ne manquera point de suivre de près le soupçon de l'hérésie où vous tomberez ? Pourrez-vous endurer de vous voir ruiné vous-même, votre femme et vos enfants ? Il me semble que cela vous fait penser. Mais quel danger y a-t-il, me direz-vous ? Un Anglais est à l'abri de la persécution ou de l'Inquisition. Grâces à Dieu, l'esprit de persécution est si bien banni de notre île que les hérétiques, quand ils seraient convaincus, n'ont pas lieu de craindre le bûcher. Cela est très vrai. L'esprit de la persécution s'est retiré de chez nous, au moins est-il désarmé ; et je regarde ceci comme une des bénédictions les plus inestimables de la révolution. Mais êtes-vous bien sûr que ce même esprit [ne] reviendra point ? Et quand il ne retournerait jamais, qui est-ce qui vous pourra garantir que l'imputation d'hérésie n'aboutira point à votre ruine et à celle de votre famille. Il est vrai, on ne vous brûlera point, ni vous, ni vos enfants : mais on vous ruinera aussi sûrement que si on vous liait sur le bûcher. On vous excommuniera et, en vertu de cet acte, on vous mettra dans un cachot, où vous pourrirez pendant que votre famille crèvera de faim. Dès que vous vous trouverez dans cet état-là -circonstance sur laquelle on ne peut jamais faire trop de reflexion- il n'y a rien qui vous en puisse affranchir. Votre punition ne discontinuera point, tant que vous persiste[re]z dans vos sentiments. Les peines ecclésiastiques ont des règles tout à fait particulières. Une violation de la loi civile est punie d'une peine qui ne dure que peu de temps -à moins que le crime ne soit capital- et qui est proportionnée à la faute qu'on a commise. Quand vous avez subi cette peine, on vous laisse en liberté et on ne demande rien de vous excepté, en certains cas, une caution que vous vous comporterez mieux à l'avenir. Mais en cas d'hérésie, on n'a pas le moindre soin de proportionner la punition à l'offense ; et le supplice que l'on fait souffrir au criminel ne cesse jamais. Ce n'est pas assez que l'on lui fasse souffrir les châtiments les plus rudes, quelque légère que soit l'offense; il ne suffit [pas] non plus qu'il donne caution de ne pas offenser à l'avenir. Il faut encore que le criminel innocent déclare -ce qui [qu'il] lui est très souvent impossible de faire sincèrement- qu'il est devenu orthodoxe. Cette cérémonie ne manque jamais de se faire, quoique peut-être on ne se soit servi d'aucun moyen de conviction, à moins que les peines qu'on lui fait souffrir ne soient regardées pour une bonne méthode de convertir. Voici l'état misérable d'un hérétique convaincu. On le punit pour avoir declaré des pensées hérétiques et on continue à lui infliger les mêmes peines uniquement pour avoir pensé d'une manière hétérodoxe, quoiqu'il ne soit point dans sa puissance de gouverner ses pensées comme il veut, et que cela dépende de l'évidence que les choses lui paraissent avoir. Il faut qu'il souffre perpétuellement -quelle cruauté de la justice !-, pour ses pensées particulières, les mêmes peines qu'une démarche ouverte lui a une fois attirées. Le Saint Office ne se contente pas de le punir toties quoties, autant de fois qu'il revient à une telle démarche ouverte. Il ne sert de rien non plus de s'abstenir des démarches pareilles, ou de promettre que l'on se taira à l'avenir, ce qui est pourtant tout ce qui est dans le pouvoir d'un honnête homme de faire. Non ! Il faut qu'il se rétracte, qu'il le puisse ou qu'il ne le puisse pas, et cela pour la plupart dans des termes qu'on a soin de lui fournir, de sorte que, s'il ne trouve point des raisons qui le puissent faire changer de sentiment ou s'il ne veut pas faire semblant d'avoir changé, tant qu'il persiste encore dans ses premiers sentiments, il en a pour le reste de ses jours et son châtiment ne finit qu'avec sa vie.

De quel coté que vous tourniez la chose, il est très sûr qu'un homme excommunié pour crime d'hérésie est bien à plaindre. S'il ne se retranche point, il faut qu'il passe sa vie en prison pendant que sa famille meurt de faim. S'il se rétracte, que gagne-t-il par là ? Il est vrai qu'il recouvre sa liberté, mais item c'est tout. Croira-t-on qu'il a agi sincèrement ? Ne s'imaginera-t-on pas qu'on a ménagé en sa faveur les termes de la rétractation ? Ou, si la rétractation a été conçue dans les termes les plus forts, ne le soupçonnera-t-on pas de se sauver à la faveur des équivoques ? Ne voudra-t-on pas qu'il publie les raisons qui l'ont fait changer ? En cas qui [qu'il] ne produise point d'autres arguments pour le parti orthodoxe que ceux dont on s'est servi auparavant, ne lui demandera-t-on pas pourquoi ces raisons lui paraisssent présentement plus convaincantes qu'elles ne lui ont paru ci-devant ? Ne voudra-t-on pas conclure de son silence que ces mêmes raisons lui paraissent encore défectueuses, à moins qu'il n'en trouve des meilleures que les plus fortes dont on s'était auparavant servi pour le convaincre ? Ce qui à mon avis est une contradiction. Ne dira-t-on point là-dessus qu'il n'a pas changé de sentiment, que c'est le châtiment et non pas sa première opinion qu'il évite ? De sorte que, s'il garde son sentiment, il sera exposé à toute l'infamie de l'hérésie et à toutes ses peines et, s'il l'abandonne, on ne le croira point sur sa parole. On le punira pour avoir agi selon sa conscience et, s'il abandonne l'hérésie qu'on lui a imputée, on prétendra qu'il trahit sa conscience et on le croira peut-être plus méchant homme qu'on ne l'avait cru ci-devant. Que l'affaire tourne comme elle voudra, il est sûr qu'être une fois hérétique, c'est être misérable pour le reste de ses jours. Que vous changiez de sentiment ou que vous ne changiez point, jamais vous ne rétablirez votre réputation et jamais vous ne pourrez espérer aucun emploi ni bénéfice. Tout homme qui s'est rendu une fois coupable d'hérésie en sera toujours soupçonné; sa femme et ses enfants le verront toujours sujet au même reproche, et ils s'en ressentiront. Leur caractère en souffrira et ce reproche leur fera même trouver plus de difficulté à gagner leur vie. On regardera les enfants d'un hérétique comme une couvée de monstres, comme une peste de la république, et l'on croira qu'ils empoisonnent l'air même qu'ils respirent.

Voila les malheurs que l'homme du caractère le plus irréprochable peut attirer sur soi-même et sur sa famille, s'il se mêle d'un étude aussi dangereuse et si sa conscience ne lui permet pas d'en dissimuler le résultat : malheurs que le scélérat le plus misérable, le plus corrompu et le plus débauché n'a pas lieu de craindre. Les plus grands vices et les plus dominants échappent souvent au châtiment, surtout quand on est bien orthodoxe : au moins, la punition ne s'étend pas au-delà de la personne du délinquant. S'il se corrige, sa réputation n'en est pas flétrie, ni celle de ses enfants quand il y persiste. On les plaint plutôt d'avoir un père si débauché, et tout le monde est porté à leur témoigner de la bonté. Cela étant, qui est-ce qui voudrait s'attacher à une étude qui lui peut attirer tant de misère et d'infamie, sans mesure et sans fin, quelque innocent qu'on soit ? Et si ce sont véritablement les suites de l'excommunication, dites-moi, je vous en prie, en quoi elle vaille mieux que la persécution ?

Vous me direz encore qu'il n'est pas sûr que cette étude vous conduise immanquablement à des opinions hérétiques et, quand elle le ferait, il n'est pas si aisé de convaincre un hérétique ou de déterminer ce que c'est que l'hérésie. Quant au premier point, il me semble que j'ai dit assez là-dessus ; pour le second, j'avoue qu'il n'est pas fort facile de convaincre quelqu'un d'hérésie. Il est vrai, la loi paraît défectueuse à cet égard, mais qui est-ce qui vous garantira qu'elle ne sera pas bientôt suppléé par une nouvelle loi. En attendant, quoiqu'il soit difficile de convaincre un homme d'hérésie, on ne le trouvera peut-être pas impossible. En tout cas, on n'a que [qu'à] changer le nom et l'on trouvera assez de moyens de s'attaquer au délinquant. Si, à cause de la défectuosité de la loi, il ne peut être convaincu d'hérésie, on le pourra pourtant convaincre d'avoir parlé ou écrit contre les dogmes établis de l'Eglise, ce qui lui attirera les mêmes malheurs que l'hérésie pourrait faire. L'hérésie étant une opposition à la doctrine de l'Eglise catholique, on supposera que, puisque la doctrine de l'Eglise établie est celle de l'Eglise catholique, en s'opposant à l'une, on ne manque pas de s'opposer à l'autre, de sorte qu'un homme pourra être déclaré hérétique à tous egards et condamné aux mêmes peines, quoique peut-être, pour sa consolation, on omette dans la sentence le mot : hérésie.

Vous vous imaginerez peut-être que le clergé d'Angleterre a trop de modération et trop d'aversion pour tout ce qui ressemble au Papisme, que de vouloir ruiner un homme uniquement à cause de ses opinions. Je souhaite, que vous le trouviez tel, si jamais vous tombez dans le [ce] cas. J'avoue aussi qu'on a vu un esprit d'humanité et de christianisme régner dans quelques ouvrages qu'on a publiés depuis peu et dans lesquels on ne s'y attendait guère : mais après tout, je ne puis être de votre sentiment. Oui ! si personne ne jugeait des choses qu'il n'entend pas ; si l'on ne reconnaissait personne pour juge compétent en fait d'hérésie, à moins qu'il ne jugeât bien du sens de l'Ecriture et de l'Antiquité primitive ; si personne ne passait pour bien entendre l'Ecriture et l'antiquité hormis ceux qui les eussent bien étudiées, qui les eussent lues soigneusement eux-mêmes, sans se reposer sur la bonne foi des auteurs modernes ; si, avant que de condamner une opinion, on en examinait les raisons. Si chaque juge, avant que de donner sa voix, était obligé de s'examiner bien lui-même, et de déclarer qu'il se trouvait les qualités ci-dessus mentionnées, qu'il avait approfondi la matière et qui [qu'il] ne dirait rien qu'il ne pensât ; si l'on pouvait obtenir tout cela, je veux bien croire qu'on ne trouverait pas aisément beaucoup de juges en fait d'hérésie et, quand on les trouverait, il est très vraisemblable qu'ils ne se presseraient point à prononcer sentence. Leur lecture et leur expérience ne manqueraient point de leur représenter que les plus honnêtes gens peuvent s'égarer. Ils remarqueraient peut-être qu'il y a plus de raisons à alléguer pour le sentiment dénoncé que l'on ne se l'imagine communément. Ils appréhenderaient qu'en décourageant les recherches des savants, ils n'ôtassent aux jeunes gens l'envie de le devenir. Ils auraient beaucoup de répugnance à faire souffrir un homme dont ils sont persuadés que la vie est vertueuse et imminente [innocente], sans savoir avec autant de certitude que ses opinions soient fausses et dangereuses. Ils n'ignoreraient point que, quand on décourage l'érudition et la vertu, cela est de si mauvaise conséquence qu'il ne faut pas venir à ces extrémités à moins que les opinions d'un homme [ne] soient extrêmement mauvaises. Mais permettez-moi de vous dire qu'on n'a pas beaucoup de raison à espérer de trouver ni des juges tels que je les décris, ni une telle répugnance à juger. On ne manque jamais de mettre en fait que la doctrine de l'Eglise dont on est membre est la veritable, que c'est la doctrine de l'Ecriture et de l'antiquité ; et tout le monde s'imagine de l'entendre : de sorte qu'il ne faut que fort peu de savoir et de lecture pour qualifier le moindre ecclésiastique pour être juge du plus savant homme du monde.

Il faut que je vous représente d'ailleurs que la plupart des gens s'imaginent qu'ils peuvent faire en conscience tout ce que la loi leur permet. Ceux qui ont l'esprit plus raffiné et plus élevé, qui donnent une bonne étendue à leurs pensées et qui ont approfondi les principes des choses, n'ignorent pas que les lois écrites ne sont que des conclusions tirées de la loi naturelle antérieure à toutes les ordonnances humaines : et que si celles-ci s'ecartent de la loi non-écrite, elles n'ont aucune autorité réelle et intrinsèque. Ils savent qu'une chose n'est pas juste et raisonnable à cause qu'elle est commandée, mais que, dans tous les bons gouvernements, on ne commande les choses que parce qu'elles sont justes et raisonnables. Ils savent que c'est fort souvent par surprise, par corruption, par intrigue, par artifice ou par superstition que l'on obtient les lois. Ils n'ignorent pas qu'en fait de religion, les lois pénales font rarement du bien. Ils ne contribueront pas facilement à les faire, et quand ils les trouvent toutes faites, ils seront bien aises de les laisser reposer. Ils savent qu'aucune autorité humaine ne peut changer la nature des choses, ni justifier devant Dieu une sentence cruelle et injuste. Ils sont bien persuadés que, s'il n'est pas fort juste de punir un homme pour ses opinions, il n'y a point de milieu, il faut qu'une pareille punition soit bien injuste. C'est un brigandage ou un meurtre public de priver un homme de ses biens ou de sa vie, à moins que cette action ne soit aussi juste en elle-même qu'elle est conforme aux Lois.

S'il y a des gens qui pensent de cette façon, il faut qu'ils soient d'un entendement bien raffiné et éclairé et, par consequent, ils ne peuvent être en grand nombre. Presque tout le monde s'imagine de pouvoir faire juridiquement. Cette maxime est sans doute très bonne pour eux. Ne pouvant point juger eux-mêmes de la nature des choses, la loi est le guide le plus propre qu'ils puissent prendre. Ainsi, tant qu'il y aura des lois pour punir les défenseurs des opinions hérétiques ou opposées à la doctrine établie, contez [comptez] qu'on ne les laissera point dormir. Il y aura toujours quantité de gens qui demanderont à haute voix qu'on les mette en exécution, et ils s'imagineront que le zèle qu'ils font voir à cet egard est le meilleur service qu'ils puissent rendre à l'Eglise.

Telle est la nature de l'homme et telle a-t-elle été de tout temps. L'expérience des malheurs que l'empressement de prononcer des anathèmes contre ceux qui s'écartaient des opinions reçues a attirés sur le Christianisme ne nous rendra pas plus circonspects. Je ne doute pas qu'on puisse démontrer avec la dernière évidence que toutes les Eglises chrétiennes ont plus souffert par leur propre zèle pour l'orthodoxie et par les mesures violentes qu'elles ont prises pour l'avancer, que par les derniers efforts de leurs plus grands ennemis. Nonobstant tout cela, le monde ne cessera point de recourir aux mêmes mesures. Le meme zèle les poussera aux mêmes persécutions ou poursuites -donnez-leur tel nom qu'il vous plaira- sans faire réflexion que les mêmes moyens ne peuvent manquer de produire à la longue les mêmes effets funestes.

N'allez donc pas vous mettre dans l'esprit que le monde a changé là-dessus. Ne vous imaginez point que vos opinions ne peuvent vous ruiner, à cause qu'il n'est pas raisonnable qu'elles le fissent. Ne vous flattez point que, dans les controverses de religion, la modération, la prudence et le flegme l'emportent sur le zèle indiscret, la bigoterie et la superstition. En un mot, ne vous précipitez point d'épouser des opinions qui ne peuvent avoir d'autre effet que de mettre le plus honnête homme à la merci du dernier des mortels. L'homme le plus méprisable, qui n'a rien qui le recommande hormis son orthodoxie, dont peut-être il n'est redevable qu'à son ignorance et à sa stupidité, s'imaginera qu'il est en droit de vous traiter avec mépris, de flétrir votre réputation par des [les] réflexions les plus virulentes, de ravaler vos ouvrages comme des pièces chétives et pitoyables et de donner des noms injurieux aux opinions où il n'entend rien. Et il faut endurer tout ceci, sans avoir la moindre espérance qu'on veuille entendre ce que vous avez à dire pour votre défense !

Je ne ferai plus qu'une seule remarque. C'est que c'est le malheur des ecclésiastiques d'être bornés à une seule profession. D'autres, quand ils ne peuvent gagner la vie d'une façon, ont la liberté d'en essayer une autre : au lieu qu'un homme qui a pris ce caractère indélébile une fois doit uniquement vivre de la profession qu'il a choisie. Ainsi, quand on lui ôte ce gagne-pain, son savoir, ses bonnes qualités et son industrie ne lui servent plus de rien. On ne lui permet pas de prendre un autre chemin pour réparer la perte qu'il a soufferte à cause de ses opinions en qualité d'ecclésiastique. Il n'a employé son temps, ses biens et ses études que pour se rendre utile dans cette seule profession ; et quand il serait capable de gagner sa vie par une autre, ce serait trop tard. Il a fait son choix et il faut qu'il s'y tienne. Voici un malheureux dilemme auquel un hérétique prétendu est réduit. On ne lui permet ni de suivre sa profession, ni de l'abandonner. On ne veut qu'il vive ni dans sa profession, ni hors d'elle, de sorte que, malgré son savoir, ses qualités, sa vertu et son industrie, quoiqu'il soit capable d'être bon jurisconsulte, bon médecin, bon marchand ou bon artisan, s'il n'est pas orthodoxe, on le met dans l'impossibilité de vivre, au moins agréablement et avec réputation. Soutenez-moi présentement, si vous le pouvez, que le conseil que je vous donne n'est pas celui d'un ami. C'est assurément le conseil d'un homme qui aime la vertu et le savoir, qui est ami de tous les gens de probité et qui s'intéresse particulièrement à vous voir réussir dans le monde. D'ailleurs, ce conseil est soutenu par l'exemple des plus grands hommes. Car nommez-moi un seul homme de tous les savants les plus fameux depuis deux cents ans, qui se soit attaché serieusement à l'étude de l'Ecriture, au lieu que je vous pourrais alléguer une infinité des plus excellents personnages, depuis Scaliger et Casaubon jusqu'à notre siècle, qui ont pris [une] route tout à fait différente. Il est vrai que Capellus et le grand Grotius font une exception à cette regle : mais aussi les a-t-on traités d'une manière qui n'encouragera personne à suivre leur exemple. Ne sortons point de notre pays ! Qui sont ceux qui ont surpassé tous les autres dans la philosophie, l'astronomie et la mathématique, excepté Mr Newton ? Ne sont-ce pas des ecclésiastiques ? Leur vaste connaissance dans cette sorte de sciences ne fut-elle pas le fruit de leur attachement fort et constant à ces parties de l'érudition ? N'ont-ils pas employé dans ces études le temps qu'à votre avis ils eussent dû consacrer à celle de la Sainte Ecriture ? De l'autre côté, exceptez-moi de ce corps si nombreux deux ou trois personnes, et où me trouverez-vous un ecclésiastique d'un grand génie et qui ait fait une figure considérable dans la république des lettres, qui ait commenté les Ecritures, du moins avec quelque connaissance supérieure de la critique ?

Or à quoi faut-il attribuer tout ceci ? Ces savants hommes évitaient-ils cette étude faute d'habileté ? Personne ne fera ce reproche à des gens d'un savoir si reconnu. Manquaient-ils de bonne volonté ? Nullement, ils étaient gens de vertu et aussi bons protestants que savants ! Croyaient ils -eux qui se sont donné tant de peine pour expliquer d'autres livres, et qui y ont si bien reussi- croy[ai]ent-ils, dis-je, que l'Ecriture fût le seul livre qui n'eût pas besoin de leur aide ? Cela ne se peut dire non plus. Ils voyaient bien que les livres sacrés avaient autant souffert qu'aucun autre par les injures du temps et l'ignorance des copistes, et bien plus encore par des interprétations fausses et ridicules. Parlons nettement. La seule chose qui les a detournés d'une étude si noble et si nécessaire est le défaut d'une liberté que l'on accorde aux savants partout ailleurs, excepté dans l'étude de l'Ecriture. Ils ont trouvé qu'il est dangereux de l'examiner sans partialité et de dire ses sentiments avec liberté ou sans sûreté, et qu'on s'attendait d'eux que, loin de montrer ou de corriger les erreurs les plus grossières, ils employassent leur esprit et leur savoir à les appuyer et à les pallier, à soutenir les explications reçues quelqu'absurdes qu'elles fussent, et non pas à les remplacer par d'autres que la raison et savoir leur eussent dictées. Mais aussi c'était une tâche qui ne convenait guère à des gens de probité et qui n'avaient pas moins d'intégrité et de franchise que de pénétration et de capacité. C'est une chose bien difficile à des gens qui ont des yeux et un entendement à eux, quand on les oblige à ne pas voir ni entendre autrement que de la maniere qui leur est enjointe, et par qui ? par des gens qui ne peuvent ni voir, ni entendre eux-mêmes. Faire un usage aussi sinistre de son savoir et de ses lumières était, à leur avis, en pervertir la fin même et déshonorer ce Dieu pour le service duquel elles leur avaient été données. Ainsi, ne pouvant pas seulement souffrir la pensée d'étudier l'Ecriture aux conditions sus-dites, et se trouvant de la répugnance à être oisifs, il ne leur est resté d'autre parti à prendre que celui de s'attacher à quelque autre étude, dans laquelle ils pourraient cheminer librement partout où la verité et la raison les conduiraient, sans courir aucun risque et sans offenser personne. La conséquence en a été, pour ne rien dire de la perfection où ils ont porté les arts et sciences, que plusieurs d'entre eux ont fait, chacun pour sa part, plus de corrections heureuses et qu'ils ont expliqué plus de difficultés dans les plus petits auteurs païens, que tous les ecclésiastiques ensemble n'en ont corrigé et éclairci depuis deux siècles dans le corps entier de l'Ecriture. C'est pourquoi je ne puis me dispenser de vous conseiller de suivre ces exemples. Attachez-vous entièrement à l'étude des historiens, poètes, orateurs et philosophes païens ; employez dix ou douze ans sur un Horace ou sur un Térence ; expliquez un billet doux ou une chanson à boire ; éclaircir une plaisanterie obscène, faire une heureuse correction dans un passage qui ferait rougir un homme qui a de la pudeur, vous donnera plus de réputation et vous sera plus avantageux que si vous consumiez votre temps avec le meilleur succès du monde à l'étude des Ecritures : à moins que vous ne puissiez vous résoudre à cacher vos sentiments et à parler toujours avec le vulgaire. Que le grand Bentley vous serve d'exemple. Quelle réputation ne s'est-il point acquise par la belle édition d'Horace qu'il vient de mettre au jour ? Tout le monde ne convient-il pas avec une espèce d'admiration de sa grande capacité ? Mais s'il avait employé le même génie, la même sagacité et le même travail à l'étude de l'Ecriture, s'il avait fixé le texte dans des passages douteux, rétabli les corrompus, expliqué les difficiles, déterminé le sens des obscurs et découvert le sens littéral partout où cela se peut faire, si, dis je, il avait entrepris un ouvrage de cette espèce, il est plus que vraisemblable que, loin de l'applaudir et de l'en remercier, on l'aurait traité d'homme téméraire, sans jugement, de peu de savoir et moins de religion : et si jamais son ouvrage eût été condamné à être brûlé, je suis sûr que la majorité des voix aurait porté qu'il fallait prononcer la même sentence contre son auteur.

Considére[z] donc bien à quoi vous vous engagez, avant que de le faire. Car, apres avoir franchi le pas, il n'y aura plus de retour, ni de repentance, ni de pardon à espérer, dès que vous avez une fois le malheur de déplaire. Vous avez deux chemins devant vous : l'un vous mettra en état d'être utile au monde sans vous beaucoup incommoder, il couronnera de succès vos travaux et il vous donnera de l'estime et de la réputation : il vous fournira des occasions de pourvoir à votre famille et de donner une bonne éducation à ces deux beaux enfants dont Dieu vous a fait présent. L'autre chemin vous fatiguera par mille difficultés et vous exposera [à] des suites très funestes. Il vous attirera le reproche le plus insupportable d'être cru perturbateur de l'Eglise et ennemi de la foi orthodoxe, ce qui ne pourra finir que dans une extrême pauvreté et dans une ruine totale de votre famille. A Dieu ne plaise qu'un homme qui n'a point d'autres vues que de consacrer toute sa vie au service de Dieu, se trouve jamais dans des pareilles circonstances. J'ai l'honneur d'être,

Monsieur,

Votre très humble et très fidèle serviteur.

CONCLUSION

Apres tout ce qu'on vient de dire dans cette longue lettre, je suis persuadé que la plupart des lecteurs ne laisseront pas de croire qu'on y avance un paradoxe bien étrange : il y en aura peut-être qui s'en scandaliseront comme d'un sentiment très impie et qui ne voudront jamais convenir que les Chrétiens puissent abandonner une étude qui devrait faire leur occupation principale. A parler franchement, j'avoue que je suis tout à fait de leur opinion. Je n'ai pas moins de répugnance qu'eux à admettre la conclusion, savoir, qu'un homme sage doit abandonner l'étude de l'Ecriture. Cependant, je ne puis disconvenir qu'humainement parlant, cette conclusion ne s'ensuive de ses prémisses. C'est pourquoi, si nous ne voulons point convenir de la conclusion, il faut faire voir que les prémisses sont fausses et que l'étude de l'Ecriture n'est pas accompagnée de tant de mauvaises suites, qu'on [ce que] nous tenterons inutilement, à moins que nous ne fassions tout ce qui dépend de nous pour les faire cesser ces mauvaises suites. Car, tant qu'elles subsisteront, l'éloignement que l'on a à l'heure qu'il est pour l'étude de l'Ecriture ne cessera jamais, et autant que l'on contribue à faire subsister ces suites, autant detourne-t-on les jeunes étudiants de cette étude, quoiqu'on pretende faire tout le contraire.

En vérité, rien n'est plus ridicule que de parler de l'Ecriture tous les jours avec autant de respect que nous le faisons et d'en rendre l'étude en même temps si périlleux et dégoûtant à des gens sincères et de probité. Donc, si, en qualité de Chrétiens, nous ne voulons plus décourager le monde d'une étude, laquelle nous reconnaissons pour le devoir principal des gens d'Eglise, si, en qualité de Protestants, nous voulons adhérer au principe fondamental de la Réformation, savoir, que l'Ecriture est la règle unique de la foi, employons tous nos efforts pour éloigner ces grands obstacles qui en empêchent l'étude ! Faisons de notre mieux afin que les savants aient pleine liberté d'étudier l'Ecriture sans contrainte ni partialité : qu'on leur donne de bons encouragements pour les animer à se faire jour au travers des épines et des difficultés de cette étude et à s'y appliquer, non pas légèrement ou superficiellement, mais avec une assiduité telle que la nature de la chose demande : qu'on leur permette de dire leurs sentiments en toute sûreté : qu'on examine leurs opinions avec candeur et modération, que l'on ne les charge pas de calomnie, ni des reproches mal fondés : que l'on explique leurs paroles et leurs actions avec la même candeur dont on se sert envers ceux qui sont d'un sentiment opposé ; que si leurs assertions sont fondées, on les reçoive : si non, qu'on les réfute de la même manière que l'on agit à l'egard des erreurs des savants sur d'autres sujets. Si elles sont douteuses, et si l'Ecriture en dit si peu de chose ou parle si obscurément que rien ne puisse être déterminé, ni de part ni d'autre, qu'on n'oblige personne de prendre l'un ou l'autre parti comme nécessaire au salut : qu'en tout cas leurs personnes soient en sûreté et que leur subsistance n'en souffre point, soit qu'ils aient tort, ou qu'ils aient raison : que tant qu'ils vivent vertueusement, tant qu'ils écrivent avec toute la modestie et civilité requise, tant qu'ils n'avancent rien qui détruise la morale ou qui fasse tort au gouvernement, on les traite à tous égards de la même manière que l'on en agit, ou devrait agir, envers ceux qui s'emploient dans les autres parties de l'érudition.

D'ailleurs, une opinion, quelque fausse qu'elle soit, ne peut à mon avis jamais mettre l'Eglise en danger : je ne vois non plus que les erreurs d'un petit nombre de gens puissent faire beaucoup de progrès malgré les efforts d'un corps aussi grand et aussi savant que celui des ecclésiastiques, gens toujours prêts et capables de soutenir et de défendre l'opinion reçue, supposé qu'elle fût soutenable -car en cas qu'elle ne le soit pas, elle ne doit pas être soutenue- et quand il naîtrait quelques inconvénients de la liberté que je recommande, ils ne seraient presque rien en comparaison de ceux qui doivent s'ensuivre du défaut de cette liberté.

A moins que l'on n'accorde aux ecclésiastiques une liberté semblable, à moins qu'ils ne soient en sûreté par rapport à leur réputation, leurs biens et leurs personnes, même à moins que l'on n'encourage [l']étude de l'Ecriture à proportion de sa difficulté, il est impossible que l'on s'y attache généralement avec la sincérité, l'impartialité et l'assiduité requises. Avant que cela [ne] se fasse, il est absolument impossible de bien entendre les Ecritures et, à moins qu'on ne les entende, elles portent vainement le nom de règle de la foi. Car ce ne sont pas les mots de l'Ecriture, mais leur sens qui doit régler la foi, et tant que nous ne l'entendons point, ce n'est pas l'Ecriture qui nous sert de règle, quelque bruit que nous en fassions, mais un sens que des hommes lui donnent, des hommes aussi sujets à se tromper que nous le sommes et qui, à beaucoup près, n'ont pas été si bien fournis des secours propres à découvrir le vrai sens de l'Ecriture que les savants d'aujourdhui. Pendant que nous recevons le sens de l'Ecriture sur la bonne foi d'autrui, sans voir par nos propres yeux, nous retombons insensiblement dans les principes du Papisme et nous abandonnons le seul fondement par lequel nous pouvons justifier notre séparation de l'Eglise de Rome. Ce fut le droit d'étudier l'Ecriture et d'en juger par soi-même que nos premiers Réformateurs ont soutenu avec tant de succès, et il n'y a point d'autre principe sur lequel leurs successeurs puissent justifier leur attachement aux dogmes de leurs ancêtres.

Donc, si c'est tout de bon que nous nous intéressons à l'étude de l'Ecriture, si nous la croyons sérieusement l'unique règle de notre foi, agissons comme si nous [le] croyions ! Encourageons-en l'etude libre et impartiale, dépouillons-nous de cet esprit papiste malfaisant, arbitraire et persécutant. Gardons-nous de mettre dans les fers l'entendement des hommes et de donner à leurs recherches des bornes plus étroites que celles que Dieu et la verité ont prescrites. A moins que de vouloir abandonner le principe protestant que l'Ecriture est évidente et claire dans les articles nécessaires, ne déclarons rien nécessaire qui n'y soit clairement révélé.

En ce cas-là, nous pouvons espérer de voir l'étude de ces livres divins si heureusement cultivée par les travaux réunis des savants, qui ne seront plus retenus par aucun découragement, que tout le monde pourra, quant à l'essentiel, convenir de leur sens véritable. On donnera la même interprétation aux passages qui peuvent s'entendre, au moins à ceux qui sont de quelque importance. Quant aux textes trop obscurs pour être éclaircis avec quelque certitude, on ne [en] conviendra aussi et on déclarera unanimement qu'aucun article de la foi ne doit être établi là-dessus, ni en être prouvé. Apres la connaissance qu'on a du sens d'un texte de l'Ecriture, la meilleure [connaissance] est celle de savoir qu'on n'en peut point trouver le sens avec certitude. Quand on aura démêlé de cette façon les parties obscures de l'Ecriture d'avec les claires, on se pourra alors flatter avec raison de voir parmi les Protestants une union sur tous les points nécessaires : et quand ils auraient de différents sentiments sur d'autres points moins nécessaires, cela ne pourrait être de mauvaise conséquence, ni troubler la paix de l'Eglise en aucune manière, d'autant que, lorsque tout le monde convient sur les points essentiels de la religion et que l'on regarde les autres points comme indifférents sur lesquels chacun puisse prendre tel parti qu'il voudra, ou meme n'en prendre aucun ou changer de sentiment, comme il le trouve à propos, sans scandaliser personne, il ne reste plus rien dans la doctrine de l'Eglise qui puisse enflammer les passions de l'homme et flatter ses intérêts corrompus.

Apres tout, il faut ou encourager l'étude libre et impartiale de l'Ecriture ou ne l'encourager point. Il n'y a point de milieu. Ceux qui soutiennent qu'il ne faut point l'encourager, ne se croiront pas lesés, j'espère, si l'on suppose qu'ils ne maintiennent leur sentiment que par des raisons semblables à celles qui viennent d'être alléguées dans la lettre sus-dite : au moins nous permettront-ils de le supposer jusqu'a ce qu'ils nous en donnent des meilleures. [De l]'autre coté, ceux qui croient ces raisons défectueuses, sans nous en pouvoir fournir des meilleures, se trouveront forcés d'avouer qu'une telle étude doit être encouragée, et par conséquent ils se garderont de contribuer à ces pratiques qui tendent naturellement à la décourager, afin qu'ils ne se trouvent pas dans le cas de ceux qui préfèrent l'obscurité à la lumière, et qu'en punition de ce mauvais goût ils ne soient à la fin condamnés aux ténèbres. Dans le cas dont il s'agit, il n'y a pas plus de milieu entre encourager et décourager qu'il y en a entre la lumière et les ténèbres. Chaque degré de ténèbres produit un défaut proportionné de la lumière, et chaque défaut de lumière est assurément un degré de ténèbres. Rejeter un plus grand degré de lumière, supposé qu'on le pût avoir, est assurément préférer les ténèbres à la lumière, ce qui, à mon avis, n'est ni raisonnable, ni excusable. Ceux qui tiennent ce parti se défient évidemment ou d'eux-mêmes ou de leur cause. Si leur cause peut soutenir la lumière, pourquoi ne la lui exposent-ils pas [?] Si non, elle n'est pas la cause de Dieu, ni celle de son fils. Car Dieu est la lumière et il n'y a point de ténèbres en lui; et le fils de Dieu est la veritable lumière qui illumine tout homme qui vient dans le monde.

Fin

 




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