Jordanus Brunus redivivus

[Anonyme]
[Taken from the 1771 edition, in Pièces philosophiques, s.l.]
G. Mori© 1999

 


 

J. BRUNUS REDIVIVUS

OU

TRAITÉ

DES ERREURS POPULAIRES

Ouvrage Critique, Historique et Philosophique,

Imité de

POMPONACE

PREMIÈRE PARTIE

MDCCLXXI




TABLE DES CHAPITRES

Avertissement p. 1

Chapitre I. De la pluralité des Mondes p. 17

Chapitre II. Les connoissances humaines n'ont rien de certain p. 32

Chapitre III. De l'existence de Dieu p. 44

Chapitre IV. Suite du même sujet. Dieu n'est pas immuable p. 86

Chapitre V. On ne sçauroit concilier la science de Dieu, sa connoissance
et son gouvernement absolu
avec le mal qui est dans le monde p. 96



/1/

AVERTISSEMENT

Une des plus belles facultés de l'homme, c'est à mon gré le pouvoir qu'il a de comparer ensemble les divers événemens, pour en tirer les conséquences qui déterminent sa conduite. Disons-le en deux mots: l'homme privé de l'expérience seroit infiniment au-dessous des plus vils animaux, au sens où l'on entend la vilité. De là cette prudence qu'on voit régner dans les démarches d'une personne qui a un peu vécu et qui est bien constituée, et de là aussi la conduite extravagante des enfans. Celui qui n'a pas encore vu de feu court en riant s'y précipiter, et il doit agir ainsi, car le feu forme un spectacle brillant à ses yeux; et comme il n'a pas encore l'expérience qui nous apprend que le feu nous cause de vives douleurs quand nous nous en approchons de trop près, il doit se promettre beaucoup de plaisir à se jetter dans le brasier.

Cette expérience, que l'imprudence des enfans ne met que trop souvent /2/ à portée de faire, prouve invinciblement que ceux-là ont erré qui ont cru que nos sens ne nous trompoient jamais. Ils nous trompent sans contredit, mais heureusement l'erreur où il nous plongent n'est pas longue. Le sens de la vue nous fait appercevoir le feu, il nous fait désirer d'en approcher, mais bientôt le sens du tact nous instruit par la douleur des qualités destructives de ce dangereux élément. Le seul cas où nos sens ne nous tromperoient pas, c'est celui où ils agiroient tous ensemble; car les uns, comme la vue, n'agissent le plus souvent que sur les substances, et les autres, comme le tact, n'opèrent que sur les qualités de ces substances: la vue apperçoit le feu, le tact instruit qu'il brûle.

Si nos sens sont trompeurs, si même ils sont affectés diversement dans tous les hommes, en sorte que l'un voit rouge et vermeil ce que l'autre voit jaune, par une conformation d'organes variée dans tous les êtres (1), qui pourra donc nous servir de guide? L'expérience. C'est par elle seule que tout ce qui est compris /3/ dans la classe des animaux se dirige. C'est par elle que le cheval, frappé à diverses fois de la verge tandis qu'on lui enseignoit ce qu'il devoit faire, obéit aux mêmes expressions qu'on lui répète sans le frapper. C'est par elle aussi que d'autres ont fait naufrage; il est des animaux qui semblent sourds et insensibles à la voix de l'expérience, et l'on peut en général les diviser en deux classes: la première est composée des espèces, telles que l'huître, qui ne peut se mettre en mouvement et combiner ses démarches pour échapper au mal qui la poursuit; la seconde est formée des animaux doués d'un mouvement vite, tels que sont les hommes, mais qui n'employent point leurs forces pour parer à la douleur dont il sont menacés. Cette dernière espèce comprend les idiots, les insensés et les stupides, et souvent beaucoup de gens qui n'ont employé leur esprit qu'à connôitre ce qui ne les regardoit pas. Ceux des humains qui sont tombés dans cette insensibilité par rapport à l'expérience sont des êtres dignes à la fois du plus grand mépris et de la plus grande pitié.

Il ne faut qu'un peu de bonne foi /4/ pour convenir que l'expérience est le seul guide auquel nous puissions nous confier. Sans l'expérience des choses que nous voulons traiter, nous ne faisons que balbutier; de là cette foule d'erreurs qu'on voit régner dans les ouvrages de métaphysique. Celui qui traite des prétendus sujets qu'il croit voir hors de la nature est assez semblable à un enfant qui bégaye les mots d'amitié, d'amour, de respect, de devoir, etc., sans aucune connoissance de la valeur de ces termes. L'un raisonne d'après les préjugés de ses pères ou les siens; l'autre répète des mots qu'il tient de son précepteur. Si tous les hommes vouloient employer leurs lumières naturelles, la seule lecture des ouvrages mystiques sur Dieu, l'âme et les dogmes en général, suffiroit pour leur démontrer le faux de toutes ces vaines hypothèses que la passion a formées. Qu'on examine les livres dont je parle, on verra avec étonnement qu'on n'a pas fait assez d'attention sur les termes des démonstrations qu'ils donnent: ils roulent tous sur la manière dont la chose peut être, et jamais sur celle dont elle est.

Ce vice essentiel, capable d'anéantir tout ouvrage autre qu'un ouvrage mystique, /5/ vient de ce que les auteurs religieux n'ont point écrit d'après l'expérience. Ces descriptions gigantesques et variées du Paradis et de l'Enfer viennent de ce que leurs auteurs n'avoient pour s'en former l'idée d'autre secours que celui de leur imagination échauffée. On donne le plan exact d'une ville, on crayonne le portrait ressemblant de l'Empereur; l'effigie du Souverain Être et la carte du ciel nous manquent, et vraisemblablement nous en serons privés à jamais.

Dès que nous abandonnons le guide de l'expérience, nous nous égarons. Cependant, l'expérience elle-même n'est pas infaillible. Mais comme nous n'en connoissons pas de plus certain, il faut nous y tenir. Il est à présumer, d'ailleurs, que sans les entraves qu'on a données à l'expériences dans presque tous les siècles, les hommes en auroient fait un usage et meilleur et plus certain. Dans tous le temps connus, les religions l'ont regardée comme un obstacle invincible à l'empire tyrannique qu'elles se proposoient d'usurper sur les hommes. Sans remonter au-delà des siècles que nous connoissons, nous voyons dans les livres sacrés des Hébreux un Moyse, législateur /6/ cruel mais fameux politique, ordonner de sang froid la mort tantôt de quatre mille, tantôt de six mille hommes. Quel étoit leur crime? Ils avoient voulu se servir de l'expérience. Quel supplice cet inflexible ami de Dieu n'eût-il pas décerné contre un israélite qui auroit eu assez de front pour montrer, aux Juifs assemblés, que l'eau qui sortit du rocher que Moyse frappa de sa verge étoit une source naturelle? C'eût été bien pis, si ce même israélite, guidé par l'expérience, eût fait sortir de l'eau de quelque autre roche, après l'avoir fait ouvrir. La famille d'Aaron n'auroit pas manqué d'écrire sur les rouleaux que ce physicien étoit Astharoth ou au moins l'un de ses parens!

Chaque siècle nous a fourni de semblables exemples et il n'étoit guères possible que cela fût autrement, la durée et le pouvoir d'une religion n'étant fondés que sur un aveuglement des peuples. Dans les siècles où l'ignorance et la barbarie ont régné, les prêtres, comme le reste des hommes, étoient ignorantes et barbares. Uniquement occupés du soin d'aggrandir leur fortune et leur puissance, ils étoient bien éloignés de s'appliquer à la philosophie: les lumières qu'ils auroient acquises /7/ auroient pu par reflet éclairer les hommes, et le grand jour est trop fatal à tout système de religion.

Cependant, à mesure qu'on avançoit, l'esprit philosophique fermentoit. Il acquit, par une succession de temps, un pouvoir sur les humains dont il n'auroit pas dû être privé un seul instant dans la chaîne éternelle des siècles. Il avoit déjà régné sans doute, et les précieux fragmens qui nous restent des temps antérieurs au déluge de Moyse et à sa création, en sont une preuve toujours vivante. Enfin, il reprit une nouvelle naissance après avoir été comme anéanti pendant près de cinq mille ans chez une foule de nations.

Les prêtres ont toujours eu la fureur de passer pour des hommes extraordinaires et incapables d'errer. Dans les temps barbares, ils avoient décidé hardiment sur un nombre de points qu'ils ignoroient absolument. La lumière perça les ténèbres, on fit des découvertes, on les révéla: l'infaillibilité du sacerdoce se trouva en compromis avec l'expérience. Celle-ci démontra, celui-là se contenta de soutenir qu'il n'avoit pu se tromper. Pour accréditer les vieilles erreurs, les ministres de Dieu se crurent /8/ en droit d'exercer la violence contre quiconque oseroit les attaquer. Ils s'érigèrent un tribunal de sang, où la raison et l'expérience furent traitées en criminelles. Il est même surprenant que les hommes, aidés des seules forces de la nature, aient pu surmonter les obstacles, invincibles en apparence, qu'ils rencontrèrent sur leur chemin. S'il est des martyrs, ce sont ceux-là que les prêtres ont condamnés comme novateurs. Avant qu'on eût découvert le Nouveau-Monde, on étoit dans la ferme croyance qu'il n'y avoit que de l'eau au-delà de notre continent, et l'on ne seroit jamais parvenu à trouver ces vastes empires, ces terres d'une immense étendue, ces peuples nombreux, si l'on n'eût secoué l'ancienne superstition qui regardoit les Colonnes d'Hercule comme les limites de la navigation. La divinité, disoient les anciens, a défendu de passer outre. Ils avoient même gravé sur ces colonnes l'arrêt du Ciel: non plus ultra.

Les prêtres, en persécutant ceux qui s'appliquoient aux découvertes, se montroient les ennemis du genre humain, mais pour pallier leur violence ils ne manquèrent pas de confondre la philosophie /9/ avec la prétendue science qu'ils appellent théologie. Ils répandirent tout ce qu'ils purent d'odieux sur le nom de novateur, et le décernèrent indistinctement à tous ceux qui firent paroître quelque sentiment nouveau. Pour mériter des supplices à leurs yeux, il ne fallut pas parler ouvertement en faveur de la nature: il suffit de n'en pas paroître l'ennemi, et l'Église a condamné tel homme au feu parce que, dans son livre, il s'étoit trouvé un ou deux passages d'où l'on pouvoit tirer quelque induction éloignée, mais favorable à la matérialité.

La religion chrétienne, par une pétition de principe bien frappante, a longtemps admis la philosophie d'Aristote comme la meilleure; cependant, quelles conséquences utiles au matérialisme ne pourroit-on pas tirer de la matière première et unique, et des élémens transmuables les uns dans les autres, et par conséquent indestructibles, de ce philosophe? On n'a peut-être jamais remarqué d'où provenoit l'estime de la religion pour la philosophie d'Aristote: c'est qu'Aristote a fondé toute la physique sur la logique et sur le calcul rationel (2) /10/, et jamais sur l'expérience, en sorte que les ouvrages de ce philosophe étoient un bouclier que la religion opposoit à tous ceux qui travailloient d'après l'expérience.

Lorsqu'elle se vit obligée d'abandonner certaines branches de la philosophie qu'elle avoit admises, parce qu'on l'y contraignoit par l'expérience, elle eut recours aux supplices pour maintenir ce qu'il lui en restoit. Une fois ce parti rigoureux pris, il ne fut plus libre de penser autrement qu'on avoit pensé autrefois, c'est-à-dire d'avoir d'autres /11/ sentimens philosophiques que ceux de l'Église. Le premier sçavant qui fut l'objet de la rage des prêtres fut Jérôme Cardan, fameux médecin milanois. Ce philosophe ne reconnut que trois élémens, l'air, l'eau et la terre, et prétendit que le feu, placé selon les anciens sous le ciel de la Lune, n'existoit pas. L'origine de ce feu étoit, disoit-on, l'effet du froissement des corps qui se meuvent dans l'univers. Cardan objecta tout simplement qu'il n'étoit pas sûr de déterminer que le mouvement rapide des corps quelconques produisît du feu, puisque les fleuves les plus rapides conservent leurs eaux dans le plus grand degré de froideur. Cardan, en continuant de philosopher, s'avisa d'avancer qu'il lui paroissoit peu raisonnable de soutenir qu'il y avoit quatre élémens dans le monde, à raison des quatre humeurs qu'on suppose dans les animaux; il n'en fallut pas davantage pour exciter le cri de l'Église. En vain il donna pour garant de sa proposition Thrusianus, interprète de Galien, qui ne comptoit que trois humeurs dans l'animal. Il fut déclaré impie, et son livre de la Subtilité hérétique. On lui apprit même qu'il étoit matérialiste, ce qu'il ne sçavoit /12/ pas. Je voudrois bien sçavoir quel jugement porteroit un sauvage instruit des termes sur des prêtres qui condamnent un médecin, grand anatomiste, parce qu'il soutient que ses confrères sont dans l'erreur sur le nombre des humeurs qu'il y a dans le corps humain. Cependant, Jérôme Cardan en fut quitte pour voir ses livres flétris et pour être fortement soupçonné d'adhérer à la matérialité de l'âme, de laquelle il ne dit pas un mot.

La France, quoique moins esclave des préjugés, n'a pas laissé que d'y sacrifier. Le fameux Pierre La Ramée, vulgairement appellé Ramus, commença de paroître sous le règne de Henri II. Homme d'un génie vaste et doué des plus belles connoissances, il ne put voir sans indignations le honteux asservissement où étoit sa nation par rapport aux anciens sentimens. Il chercha en tout genre à donner de l'ordre et de la clarté aux matières; l'Université de Paris ne manqua pas de le taxer d'innovation. Les clameurs de cette société firent tant d'effet sur le bas peuple que le jour de Saint Barthélemi Ramus se vit percer dans son lit par des assassins, qui lui dénoncèrent que son impiété étoit la cause /13/ de sa mort. Son crime, en effet, étoit d'avoir voulu éclairer ses contemporains.

Sous le pontificat d'Urbain VIII, l'Église présenta au monde une scène des plus intéressantes: un travailleur infatigable, un philosophe accompli pour son siècle, remit en vigueur le système de Copernic sur le monde. Il soutint le Soleil immobile au centre, et fit mouvoir la Terre; et après avoir déterminé la figure de la terre dit nettement qu'il y avoit des antipodes. Galilée n'avoit pas tort, et des expériences répétées l'ont prouvé. Mais ce philosophe détruisoit l'Ancien Testament, en soutenant le soleil fixe au centre, et le Nouveau qui assure que l'Évangile est prêché à tous, en annonçant des climats alors ignorés. Une assemblée de prêtres du Seigneur le cita, et l'accusa d'athéisme, parce qu'il nioit le sta sol de Josué, et d'hérésie, parce que la supposition des antipodes donnoit atteinte à l'universalité de la connoissance de l'Évangile. Et son grand âge ne l'eût pas sauvé des flammes, s'il n'eût pris le parti de demander pardon à Dieu d'avoir dit la vérité, et fait serment sur l'Évangile de reconnoître à l'avenir la terre pour immobile /14/ et habitée seulement sur un de ses côtés. Qu'on ne dise pas que ce ne fut que pour la bonne discipline que l'Inquisition de Rome cita Galilée. Virgile, Évêque de Saltzbourg, pensa être privé de son église et dégradé du ministère pour avoir suivi cette opinion, et ce ne fut pas l'Inquisition qui le persécuta, ce fut le corps de l'Église, parce qu'en effet cette hypothèse, bien démontrée comme elle est, prouve invinciblement la fausseté de la religion.

L'opinion du mouvement de la terre conduit droit à celle de la pluralité des mondes. Il n'y a point de doute que le premier de ces sentimens fait naître l'autre, d'où résulte encore l'infinité et l'éternité du monde. La Terre se meut, et n'est point au centre; d'autres globes de même nature qu'elle se meuvent aussi: on en infère que ces globes sont en aussi grand nombre qu'il en peut tenir des extrémités de la circonférence au centre. Or, ces extrémités sont à une distance infinie du centre, la conséquence est facile à tirer. Personne n'a soutenu cette hypothèse plus hardiment, et ne l'a prouvée d'une façon plus distincte, que Jordan Brun, sous /15/ le nom duquel nous écrivons. Tout le monde sçait quelle fut sa fin, et qu'il périt à Rome au milieu des flammes, accusé et non convaincu d'athéisme. Si l'on croit le père Mersenne, Jordan Brun étoit un docteur d'impiété. Mais comme les ouvrages de ce poète-philosophe ne se trouvent plus, je ferai plaisir à mon lecteur de lui donner une idée de ces impiétés prétendues qui l'ont conduit au bûcher. Par là, je le mettrai à portée de juger si le moine Mersenne est un ignorant qui n'a pas entendu Jordan Brun, ou s'il est un méchant homme qui pour pallier la cruauté de son Église n'a pas craint d'insulter à la mémoire d'un grand homme, péri malheureusement. Cet exposé sera la matière de mon premier chapitre.

Tandis que l'Église exerçoit ses fureurs sur les auteurs de certains sentimens, sur lesquels il semble qu'elle n'a point droit de prononcer, les jurisdictions séculières, enyvrées du même esprit, livroient au feu tous ceux qui en appelloient à l'expérience. Le malheureux Jules-César Vanini ramasse dans des Dialogues philosophiques tout ce que Cardan, Scaliger et d'autres avoient dit sur la physique; il joint à cette compilation les expériences, vraies ou douteuses, /16/ qu'il avoit faites. Par arrêt du Parlement de Thoulouse, il est condamné à être brûlé comme un impie.

Une chose bien digne de remarque c'est que les plus grandes fureurs des prêtres se tournent toujours sur l'expérience. L'attente seule d'une démonstration de physique peut les exciter à la perte du plus vertueux des hommes qui en est l'auteur. Cette vigilante attention qu'ils portent sur la première des sciences vient de ce que, jusqu'à présent, les découvertes qu'elle a faites ont toutes porté coup aux deux systèmes de religion reçus des juifs et des chrétiens. Je suis sûr que, si Rome vouloit s'expliquer de bonne foi, elle confesseroit qu'elle eût mieux aimé que tous les habitans du Nouveau-Monde fussent damnés à tous les diables, qu'on en ait fait la découverte. En effet, on ne peut pardonner à Jésus-Christ de n'avoir pas fait mention de cette vaste partie de l'univers, dans les départemens qu'il à donnés à ses apôtres. Les sauvages d'Amérique ne sont ni juifs, ni gentils, mais ils méritoient bien que le fils de Dieu leur déléguât un disciple au moins, et cette inattention est bien fâcheuse pour ceux qui sont morts entre le temps de la venue de Jésus-Christ et celui où la découverte de leurs terres fut faite.


CHAPITRE I

De la pluralité des mondes

S'il est un système qui fasse honneur à la divinité, c'est celui de la pluralité de mondes. Cependant, on n'a pas cessé de persécuter ceux qui l'ont admise, et l'intérêt et la passion n'ont jamais manqué d'imputer des crimes aux philosophes qui ont fait quelque efforts pour l'établir. Ce fut pour un semblable forfait que Jordan Brun perdit la vie au milieu des flammes, car le reproche d'athéisme et d'impiété qu'on lui fait n'est fondé que sur de vains soupçons. Cet auteur avoit fait quelques ouvrages sur l'art de Raymond Lulle et sur la mémoire artificielle. Il composa ensuite quelques petits poèmes, auxquels il fit lui-même des commentaires. Ils rouloient sur des questions de mathématique, de physique et d'astrologie. Son premier, De minimo, traite des atomes et de leur existence; celui qui suit ne parle que de la division, de l'augmentation et de la mesure des corps, et est parsemé /18/ de propositions géométriques: il a pour titre De mensura et figura; enfin vient le troisième poème, De immenso et innumerabilibus, seu De universu et mundis. C'est là que Jordan Brun dit, non d'un ton affirmatif mais en forme de proposition seulement, que le ciel est un champ infini où des globes innombrables sont soutenus sur leur propre poids, les uns se tournant seulement sur leur centre ou même étant immobiles, et les autres faisant leurs cours autour d'eux. Il ajoute que tous ces globes étant des membres de l'univers, demeurent sans peine et sans contrainte en leur place sans y être à charge, de même que les membres du corps d'un animal ne sont point lourds au tronc. De ce que tout l'univers est égal, puisqu'étant infini de centre se trouve partout, il en conclud qu'il n'est point de parties supérieures ni inférieures dans la nature, que les globes lumineux sont autant de soleils, et les globes obscurs autant de terres semblables à la nôtre. Il prétend qu'il n'est aucune étoile qui ne soit un soleil (cela s'entend des étoiles fixes), et que si celui qui nous éclaire étoit aussi éloigné il nous paroîtroit aussi petit; qu'il y a plusieurs terres qui font leur cours autour /19/ de ces divers soleils, comme font, autour de notre soleil, et la terre que nous habitons et les planètes qui sont de même nature qu'elle. Jordan Brun donne une raison très valable de ce que nous voyons bien les soleils sans nombre qui se trouvent dans l'univers, mais que nous n'appercevons pas les terres qu'ils échauffent, éclairent et fertilisent: c'est que celles-ci sont opaques, et sombres par conséquent. Or, il est démontré par ce que nous sçavons de la grandeur apparente du soleil et de sa grandeur réelle, qu'un homme dans cet astre n'appercevroit la terre où nous sommes que comme un point, supposé qu'il l'apperçût, aidé du meilleur téléscope qu'on ait jamais fait.

Mais passons à l'endroit de ce troisième poème qui a fait brûler Jordan Brun, et voyons quel sophisme l'Église a pu employer pour le taxer d'athéisme. Pour prouver que l'univers étant infini il doit y avoir un nombre infini de globes qui le remplissent, notre philosophe allègue que Dieu ayant pu faire un bien infini en créant une infinité de mondes, comme il auroit fait un bien fini en créant un seul, il ne faut pas penser qu'il s'en soit tenu là. D'ailleurs /20/, dit le poète-philosophe, il n'y a point de répugnance de la part de la matière, qui se peut accroître infiniment, comme on le voit aux semences des végétaux et des animaux, qui produisent à l'infini.

Pour justifier d'un seul mot Jordan Brun, et montrer l'inhumanité de l'Église à son égard, il suffiroit, ce me semble, de remarquer que cet auteur écrivoit en vers, et qu'il est de ce genre d'écrire d'employer la fable et le mensonge, un poète n'étant astraint qu'à la vraisemblance seulement. Mais allons plus loin. Le système de la pluralité des mondes est-il si révoltant que les prêtres les pensent? Depuis que, livrés à l'expérience, nous nous sommes appliqués à nous connoître et à connoître ce qui nous environne, nous sommes parvenus à nous démontrer que le soleil qui nous éclaire, placé au centre de notre univers, ne se meut que sur lui-même, tandis que le globe que nous habitons tourne autour de lui. Plus loin nous appercevons des corps lumineux fixes, et autour d'eux des corps errans et ténébreux par certains côtés; ne sommes-nous pas portés à en conclure que sous la croûte elliptique des cieux /21/ le même système que le nôtre est repéré une infinité de fois? Mais si ce système est répété une infinité de fois, si dans chaque espace suffisant de la nature il y a un soleil et des terres, que penser de la sagesse de Dieu, si ayant, pour un bien sans doute, peuplé d'animaux notre terre il a laissé toutes les autres désertes? Il paroît bien plus digne de sa puissance d'avoir occupé tous ces vastes orbes qu'il a pris la peine d'arranger. Non seulement la pluralité des mondes, mais l'éternité de la matière même n'induit pas à l'athéisme. Est-il plus singulier que Dieu ait créé la matière de toute éternité, que d'avoir engendré son fils de toute éternité? Non, sans doute. Je dis plus: la création du monde, selon les Hébreux, ne donne pas une si belle idée de la divinité. Car à quoi s'occupe-t-elle pendant tout le temps qui s'écoule depuis le premier terme de l'éternité jusqu'au moment de la création? Couvoit-elle les germes des êtres, ou bien attendoit-elle que les temps prescris par les destins fussent expirés?

Quant au sentiment qui admet la pluralité des mondes, outre que la vérité ou la fausseté de cette hypothèse est absolument indifférente, puisque les /22/ distances qu'il y a de l'un à l'autre de ces mondes possibles sont trop étendues pour qu'ils puissent jamais avoir aucun commerce ensemble, il ne paroît pas qu'on puisse faire un crime à un homme de le soutenir. Jordan Brun n'a point été novateur en admettant la possibilité de plusieurs mondes. Une foule d'auteurs avant lui avoient été de son opinion, comme Plutarque et Diogène Laërce. Dans le sein du Christianisme même, les physiciens modernes n'ont pas celé que le monde est infini, et il s'en faut peu qu'ils ne disent qu'il est infini en durée comme en puissance. Les plus circonspects d'entre eux ne parlent ni de son origine ni de sa fin, semblables à ce sçavant italien à qui quelqu'un ayant demandé si le monde étoit éternel et ce qu'il pensoit de sa durée, il répondit: s'il n'est pas éternel, du moins est-il bien vieux. Ces mêmes physiciens avouent qu'il est absurde de croire que Dieu ait formé un nombre innombrable de globes semblables au nôtre sans autre dessein que de les laisser dans l'immensité; d'où l'on infère qu'ils les croyent habités. Au reste, dans le système de la pluralité des mondes, rien ne répugne au nouveau système, je veux dire au christianisme, et le docte Kepler dans son livre intitulé Somnium Johannis Keppleri, sive Opus posthumum de astronomia lunari, a démontré par des vérités astronomiques que la Lune étoit habitée. Il a plus fait: il a nommé quelles espèces d'animaux pouvoient demeurer dans ce globe, relativement à sa température. On n'a point fait le procès à Kepler, on a fait brûler Jordan Brun. D'où vient cette diversité de façons d'agir? C'est que Kepler vivoit dans un pays libre et que Jordan demeuroit en Italie. S'il fût resté en Allemagne, il n'eût point essuyé toute la fureur des prêtres. L'Église ne lui pardonna jamais son petit ouvrage De la déroute de la bête triomphante. Cette satire ingénieuse où une planète qui avoit voulu usurper l'empire sur les autres est enfin précipitée et son orbe renversé, désignoit allégoriquement le Pape et la cour romaine, subjugués par les puissances séculières éclairées du flambeau de la raison. Personne n'étoit nommé dans ce livre, mais Rome s'y reconnut. Comme on ne sçauroit condamner au feu pour une allégorie, qui peut s'appliquer à nombre de sujets divers /24/, on punit dans l'auteur De minimo et de mensura l'auteur d'Il spaccio della bestia triomfante.

Les Docteurs chrétiens, pour justifier leur cruauté envers les philosophes auteurs de quelques découvertes, ont prétendu que le système de la pluralité des mondes détruisoit de fond en comble celui du péché originel, et celui de la Rédemption par conséquent. Mais ils se sont lourdement trompés. On peut ajuster, s'ils veulent y consentir, tous les systèmes philosophiques par rapport au monde avec leur système religieux. Nous l'allons voir.

I. Les philosophes qui soutiennent l'éternité de la matière ne soutiennent pas, en même temps, l'éternité de l'arrangement actuel. Tous, au contraire, disent qu'il est nécessaire qu'il y ait eu bien des révolutions avant que l'univers et les corps qui le composent ayent pris leur équilibre; leur sentiment sur l'éternité de la matière ne tombe que sur la masse générale de cette même matière. Par exemple, en supposant que la masse générale fût dans le premier terme une espèce de bouillie, il a fallu un espace immense de temps pour que cette masse se reposât et se clarifiât. /25/ Pendant que cette masse reposoit, les parties les plus grossières, chassées par le feu, ont dû s'éloigner du centre et former la croûte elliptique et immense en épaisseur qui forme ce qu'on appelle le ciel. Ce qui resta après que la coque de l'univers fut faite, forma tous les corps opaques, tels que notre terre, notre lune, etc. et les autres terres et les autres lunes, etc. Si ces parties grossières se sont trouvées de pesanteur inégale après leur réunion en diverses masses, comme il semble que cela a dû arriver, il est démontré qu'elles n'ont pu prendre leur équilibre qu'après une multitude de mouvemens divers, mais toujours tendans vers l'extrémité de la croûte à raison de leur poids. Le feu qui existoit dans la masse générale et qui la faisoit fermenter a dû se retirer, à mesure qu'il a eu plus de liberté de le faire, vers le centre. Aussi nos meilleurs astronomes y placent-ils le soleil de notre univers. Cependant, comme les parties grossières se sont détachées du tout en masses considérables, il né répugne point de penser qu'elles ont conservé dans leur milieu une très grande quantité de feu premier. Dans la suite des temps, ce feu /26/ ayant pris force par la faculté qu'il a de tourner en sa propre substance tout ce qui est après de lui, il a fait rompre les globes qui le contenoient, qui s'en sont éloignés à une certaine distance, assez bien ménagée pour qu'ils en soient échauffés et éclairés sans courir risque d'être consumés par son action.

Jusqu'ici rien n'exclud l'idée d'un Dieu, et les divers globes qu'on admet ayant pu avoir pris leur assiette les uns plus tôt, les autres plus tard, on peut par complaisance supposer que ce globe-ci n'a été arrangé qu'au temps indiqué par Moyse. Ce que je viens de dire du monde en supposant une matière première liquide peut s'appliquer également au système des atomes. Il ne s'agit que de changer les termes, et nous voilà déjà d'accord avec les juifs et les chrétiens sur la création de ce monde.

II. Mais votre système, diront les chrétiens et les juifs, détruit le péché originel. Point du tout. Tout ce que Dieu a fait par rapport aux hommes, à notre connoissance, ne regarde précisément que les hommes de ce globe. Il se peut très bien que les Adams des divers mondes ne se soient point comportés comme le nôtre: il se peut aussi que /27/ tous, ou plusieurs, ayent péché comme lui. Quand même il seroit aussi certain qu'il est douteux qu'il y a plusieurs mondes, il n'est pas moins de la sagesse de Dieu d'en avoir point parlé aux Hébreux; c'eût été les embarrasser d'une foule d'observations qui les auroient inutilement embrouillés. Le chef, le père d'un monde désobéit aux ordres d'un Dieu qui lui avoit donné l'existence sous certaines conditions, qui peut-être ne sont pas les mêmes que celles qu'il a imposées aux chefs des autres mondes. Il nous suffit de sçavoir la faute de notre Adam et la peine qui en résulte, et la science de la conduite des autres Adams nous est d'une inutilité absolue. C'est ainsi que Campanelle et Fantonus, l'un dominiquain, l'autre Général des Carmes, tous deux célèbres écrivains qui ont entrepris la défense de Galilée, se sont exprimés. Si nous considérons d'un oeil attentif quel étoit le peuple juif, pour qui l'Ancien Testament a été premièrement écrit, nous verrons que son auteur, quel qu'il soit, n'a parlé des choses que de la sorte dont elles ont été vues par ce peuple. Dans la Genèse il est dit que Dieu fit deux grands luminaires, l'un pour le jour, /28/ l'autre pour la nuit, qui sont le soleil et la lune. Ne diroit-on pas que ces deux astres sont de pareille grandeur? Et qui ignore aujourd'hui que la lune est un corps opaque, tel que la terre, et qui ne contient en lui-même aucune lumière?

III. Nous trouvons dans l'Écriture Sainte même de grands secours pour faire quadrer le système de la pluralité des mondes avec le système de la Rédemption opérée par le Christ au sentiment des chrétiens. Saint Paul, dont les écrits sont dictés par le Saint Esprit, nous révèle que Jésus-Christ a réconcilié par son sang tout ce qui étoit en la terre et aux cieux. (3) La plus superficielle lecture des livres hébraïques suffit pour nous convaincre que parmi la nation juive on entendoit par le mot ciel tout ce qui est au-dessus de la terre, et c'est en ce sens que Saint Paul parle. Car il y auroit de l'absurdité à supposer qu'il a entendu par ces paroles et aux cieux la réconciliation des anges et autres bienheureux esprits avec Dieu, n'étant pas à présumer qu'il y ait aucune haine entre la divinité et les êtres qu'elle souffre habiter sa gloire. /29/ Ce passage de Saint Paul donne à entendre que tous ou plusieurs des Adams ont péché, car la Rédemption le suppose, et c'est peut-être en ce sens que Jésus-Christ dit à notre monde qu'il est mort pour nous et pour plusieurs (4).

Au reste, peu importe qu'un seul ou plusieurs Adams ayent péché, et qu'il ait fallu une rédemption à un ou à plusieurs mondes; il suffit qu'on puisse soutenir le sentiment de leur pluralité sans donner atteinte à la lettre des Écritures et en général au système religieux des chrétiens, pour justifier Jordan Brun, et ceux qui ont été de son opinion devant et après lui, du reproche odieux d'impiété qu'on leur a fait. Si les Écritures, que les juifs et les chrétiens regardent comme divines, sont réellement telles, il suffit à un écrivain qu'il s'y trouve un seul passage, une seule expression qui soit favorable à son opinion, pour le justifier et le ravir aux supplices, car dans des livres dictés par l'esprit de Dieu on ne sçauroit sans impiété avancer qu'il y a des termes obscurs et desquels on peut abuser. Si cela étoit, l'ouvrage de Dieu seroit susceptible des mêmes inconvéniens /30/ que ceux des hommes, ce qu'il est absurde de supposer.

Cependant, il faut en convenir, dès que l'esprit philosophique commença à reparoître sur la terre, les prêtres en général durent être fort embarrassés sur le parti qu'ils devoient prendre. Ils eurent recours à la cruauté, parce que ce n'étoit que la crainte seule des châtimens qui pouvoit arrêter les hommes dans le cours rapide de leurs progrès vers le vrai. La découverte du vrai a toujours été la pierre d'achopement des systèmes de religion, et c'est pour cela que les prêtres chrétiens, qui sçavoient la cause de la chute de leurs prédécesseurs, ont toujours essayé d'étouffer les sciences dès le berceau. L'expérience ayant fait voir que les auteur des livres sacrés avoient erré sur des faits notables, on a conclu la non-divinité de ces ouvrages. En allant plus loin, on a remarqué que ce système du monde si beau, en apparence si miraculeux, n'étoit au fond qu'un arrangement nécessaire, qui ne pouvoit être autrement, et l'on a inféré de là qu'une cause première ne seroit, si elle existoit, qu'une cause oisive et inutile. Ces conséquences évidentes des principes les plus certains /31/ ne pouvoient qu'être fatales aux prêtres, et ils n'ont rien ménagé pour en interrompre la chaîne, qui alloit à leur destruction totale. Leur ardeur à persécuter les sçavans n'a cependant pas rallenti le zèle de ceux-ci: ils n'ont pas laissé à l'erreur le temps de jouir du bénéfice de la proscription. Qu'eussent-ils donc fait, ces sçavans persécutés, s'ils eussent vécu dans le siècle où nous vivons, et où la liberté de penser semble être rendue aux hommes? Ils auroient consacré leurs veilles à éclairer leurs contemporains, et à dissiper les erreurs dans lesquelles ils sont plongés depuis tant de siècles. Un pareil zèle m'anime, et je vais comme eux entreprendre la grande tâche de ramener les hommes à la raison, en leur retraçant d'un côté l'illusion grossière où ils sont par rapport à eux-mêmes et par rapport à ce qui les environne, et leur mettant de l'autre sous les yeux les vérités opposées à leurs erreurs: leurs lumières naturelles leur suffiront pour se défaire de celles-ci et s'attacher sans retour au vrai, qui doit être l'unique objet du désir des hommes.


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CHAPITRE II

Les connoissances humaines n'ont rien de certain

Semblable au reste des animaux, l'homme n'apporte en naissant qu'une disposition à connoître, et quoi qu'en disent les partisans des idées innées l'impression que fait sur nous un objet que nous n'avons jamais vu n'excite point en nos organes le sentiment qu'on appelle souvenir. Quelques-uns ont prétendu que les idées du bien et du mal étoient innées en nous, mais pour détruire la preuve qu'ils en rapportent, qu'un enfant pleure en sortant du ventre de sa mère encore qu'il n'ait pas l'expérience du mal, il suffit de leur faire observer que dans quelque cas qu'un enfant pleure ou rie c'est toujours en conséquence de l'idée de plaisir ou de douleur qu'il reçoit actuellement par la voye de l'impression que l'une ou l'autre de ces choses fait sur ses organes.

Dès que le plaisir ou la douleur cessent de se faire entendre, et qu'ils ne /33/ dirigent plus nos pas, nous courons grand risque de nous égarer. La recherche de l'un et la fuite de l'autre sont les seuls guides fidèles que les hommes, et en général tous les animaux, ayent pour se conduire. Si l'on voit quelques êtres s'écarter de la route que leur prescrit le plaisir et courir vers la douleur, qui n'a son existence que dans la privation du plaisir, c'est qu'ils prennent l'une pour l'autre, ou bien c'est qu'ils sont dans un état fâcheux auquel nous avons donné le nom d'enfance, de folie, d'imbecillité. Les seuls enfans, sans que leurs organes soient affoiblis ou dérangés, sont, après les fous, capables de préférer dans leur recherche la douleur au plaisir, et cela parce que, comme nous venons de le remarquer, nous n'apportons en naissant qu'une disposition, qu'une puissance, qu'une habileté à connoître. Le discernement du bon et du mauvais est le fruit de l'expérience, et l'homme ne sçauroit être appellé raisonnable que lorsqu'il a vécu.

Mais si les seuls guides que nous ayons pour nos conduire sont la recherche du bien et la fuite du mal, à qui recourerons-nous, quel flambeau nous éclairera dans la route des connoissances /34/ qui n'intéressent pas directement notre être? Sera-ce le raisonnement? Non, car le bonheur et le malheur, le plaisir et la douleur sont respectif jusqu'à un certain point; ils n'ont de réalité que lorsqu'ils sont physiques et effectifs, en sorte qu'il arrivera qu'en employant le raisonnement le plus formel pour prouver un sentiment à un autre homme, il sera très fondé à repousser mes attaques par un autre raisonnement, qu'il formera sur le modèle de l'impression que lui aura faite la chose dont je lui parle. Tous les logiciens du monde ne sçauroient prouver à un homme, tel que Jouvenet dont j'ai parlé déjà, qu'il existe une couleur verte lorsqu'il voit la couleur jaune couvrir toutes les surfaces qui frappent sa vue; mais il n'est point d'homme que je ne fasse reculer en lui annonçant que, s'il passe outre, une pierre va l'écraser, et cela sans raisonnement, parce qu'il y va de la conservation de son être.

Il n'y a pas lieu d'en vouloir à la nature, de ce qu'elle a borné la certitude de nos connoissances aux choses propres à notre conservation; nous n'avons besoin de connoître certainement que les choses qui nous environnent, /35/ puisque tout le travail d'un animal est borné à la recherche ou à la fuite des objets. Dans l'état de nature, c'étoit à ces deux opérations que nos actions se bornoient; l'état civil que nous avons embrassé nous oblige à un autre soin: c'est celui de réformer les objets, ou du moins certaines qualités des objets, qui dans la perception que nous en avons nous présente un double objet de plaisir et de douleur, ou seulement l'idée confuse de l'une et de l'autre de ces sensations. Je m'explique. Un homme est agréablement frappé par la présence d'une belle femme. Son premier mouvement est d'en désirer la jouissance, mais dans l'entretien avec elle il lui découvre des sentimens peu conformes à ceux qu'il a; une humeur contrariante, des goûts capricieux lui font craindre d'éprouver des désagrémens dans sa société: cependant il en désire la jouissance. Que fera-t-il? Il essayera de réformer la personne qu'il aime, il fait tout pour tourner ses inclinations sur les siennes: mais réussira-t-il? Rien de plus incertain:

I) Parce que les travers qu'il croit appercevoir dans la personne qu'il aime n'en sont peut-être pas de réels, que /36/ peut-être au contraire ce sont des qualités naturelles, essentielles à sa substance, et qu'elle ne pourroit les détruire sans anéantir son être; II) Parce que l'opération que cet homme veut faire sur une créature indépendante comme lui n'a point sous elle son bonheur essentiel, et que nous n'agissons certainement que dans les cas où il s'agit d'un plaisir ou d'une douleur physique, les seules sensations capables de nous déterminer sans raisonnement.

Dans l'instant même où l'homme que nous supposons apperçut cette femme, dont la présence le flatta si agréablement par l'idée qu'il se forma de sa jouissance, quel étoit l'objet de son bonheur? La jouissance de la femme qu'il voyoit: rien de plus. En réfléchissant, il a ajouté à cette première idée celle du plaisir qu'il goûteroit dans sa société, et déjà il erre dans le jugement qu'il porte. Il trouve un caractère contraire au sien, et le voilà déjà malheureux: il entreprend de refondre ce caractère sur le modèle du sien, il ne réussit pas, surcroît de malheur. Enfin il arrivera que, pour avoir voulu raisonner sur les accessoires de son idée première, il se verra privé et de la société et de la jouissance de /37/ l'objet qui lui promettoit les plaisirs les plus parfaits, s'il s'en fût tenu à ne prendre de cet objet que ce qu'il lui en falloit pour être heureux.

Quelquefois cependant nous parvenons à reformer les objets qui nous entourent, mais jamais cette réforme n'est totale, et les changemens que nous trouvons dans les personnes que nous nous appliquons à cultiver sont ou l'effet de l'habitude que nous prenons avec elles, ou celui d'une contrainte qui ne peut subsister qu'autant que les raisons qui les forcent à y demeurer existent.

Pour faire cesser un effet quelconque, il faut en connoître la cause. Or comment un homme ose-t-il entreprendre d'en réformer un autre, lui qui ignore absolument quels sont les ressorts producteurs des effets qu'il veut réprimer? Ne diroit-on pas voir un enfant qui de ses mains débiles élevant un foible rempart de sable à l'embouchure d'une fleuve rapide, prétendroit arrêter le cours de ses eaux?

Quand des actions qui résultent de notre penchant il nous arrive plus de mal que la satisfaction de ces penchans ne nous procure de bien présent, nous n'avons pas besoin de précepteur: la loi /38/ éternelle de la recherche du plaisir et de la fuite de la douleur nous remet bientôt dans le bon chemin.

Si l'on voit quelquefois des gens réussir dans des entreprises indifférentes à leur bonheur, cette réussite est plutôt l'effet du hazard, c'est-à-dire du concours des êtres étrangers à celui qui agit, que l'effet de ses propres combinaisons. Et le cas que je suppose est très rare, peut-être même n'est-il jamais arrivé, car quelque contraires que soient les apparences, c'est toujours l'appât du plaisir, ou, ce qui revient au même, la fuite de la douleur, qui nous met en action.

Nos connoissances étant rétrécies dans un cercle qui n'embrasse rien au-delà de ce qui est utile à notre propre conservation, quelle estime devons-nous donc faire de toutes ces hypothèses sublimes qui prétendent établir l'existence des êtres qui sont hors de la nature? Si l'on range ces diverses hypothèses en différentes classes, formées chacune des sentimens où il se trouve quelque conformité, et qu'ensuite on demande à leurs auteurs, et au parti qui les suit, laquelle de ces opinions il faut suivre, tous vous répondront ensemble: la nôtre est la seule véritable, toutes les autres sont /39/ erronées. Cependant, il ne peut pas arriver que toutes soient vraies à la fois: de leur diversité on pourroit même inférer qu'elles sont toutes fausses, et dans cette perplexité le seul parti qu'un homme raisonnable puisse prendre, c'est de douter, car enfin le doute vaut mieux qu'une intime persuasion de la vérité du mensonge.

Mais le doute n'a d'usage que par rapport aux objets qui ne nous touchent pas. Nous ne sçaurions douter du plaisir ou de la douleur que nous ressentons. Or, si en conséquence de découvertes que certains hommes prétendent avoir faites, ils veulent mettre les penchans que j'ai reçus de la nature dans une douloureuse contrainte; si, guidés par leur intérêt, ils veulent m'inspirer un joug accablant, sans m'administrer les preuves du pouvoir qu'ils ont reçu d'agir ainsi, alors je suis autorisé à regimber contre l'éguillon qui me presse. Mon doute ne rouloit que sur la cause qui ne me touchoit pas, mais je ne peux l'appliquer à l'effet que je ressens. Alors j'en appellerai toujours aux preuves de cette cause, et tant qu'on ne me les produira pas, je crierai à l'injustice qui me fera violence.

/40/ Nous trouvons dans l'histoire de France un fait bien remarquable sur ce déni des preuves. Le sçavant Antoine Villon ayant fait publier des thèses qui attaquoient les vieux préjugés, aussitôt l'Université le taxa de perversité dans les moeurs. Villon ne s'émut point de cette imputation, et n'y répondit que par un défi solemnel à tous les Docteurs de Paris de disputer seul contre tous, et de donner de bonnes preuves de ses sentimens. Nicolas de Verdun, Premier-Président du Parlement de cette capitale, dit en apprenant le défi de Villon: je m'en réjouis bien, cela va réveiller les vieilles Muses de l'Université qui dorment depuis longtemps. Enfin la salle fut préparée, et un grand concours de monde s'y rendit pour ouïr la dispute; mais, dit Sorel, historiographe du dernier siècle, le Recteur et les assesseurs ne crurent pas qu'il leur fût avantageux de courir ce risque, et ils eurent tant de crédit qu'il y eut Arrêt pour empêcher la dispute, prétextant qu'elle pourroit porter préjudice à la religion. D'après ce fait on est tenté de croire qu'il n'y avoit dans l'Université et dans le Parlement guères d'aussi bons esprits que Villon et Verdun.

/41/ Mais dans quelle douloureuse situation se trouvent les hommes réduits à l'esclavage des sociétés? Les forces connoissantes du plus grand nombre ne les peuvent mettre à portée de connoître les objets qui par eux, ou par leurs qualités, sont utiles à leur conservation, et leur science à cet égard se bornant au seul nécessaire, se trouve enfermée dans un espace très limité. Un petit parti existe au milieu de la société, et se vante d'avoir pénétré bien au-delà de la nature, d'avoir apperçu qu'elle étoit inerte par elle-même, et d'être enfin parvenu à la connoissance de la cause qui a produit cette nature et qui la conserve.

Rien n'est plus flatteur pour l'homme que la conviction d'un principe qui a tenu longtemps contre les plus profondes recherches, et j'avoue qu'on doit une reconnoissance sans bornes à ceux qui font d'utiles découvertes. Bornés, comme je l'ai dit plus haut, à ne connoître que ce qui nous environne, nous ne souffrons qu'avec peine une ignorance, qui cependant ne nous est à charge que parce que nous nous sommes imaginés follement être ce que nous ne sommes pas. Il est dans le coeur de /42/ l'homme policé un désir de connoître, que rien ne peut assouvir; il faut qu'il y satisfasse, dût-il tomber dans de perpétuelles erreurs. C'est un besoin que n'a pas le sauvage et que le brute ignore, et sans doute leur principale félicité est fondée sur l'absence de ce besoin. Ce besoin n'est pas dans la nature, puisque l'homme qui ne reconnoît point d'autres loix que les siennes n'y est pas assujetti, et cet exemple devroit porter les plus sages d'entre les sociétés à se décharger d'un joug qu'ils ne tiennent que du préjugé. Mais nous sommes bien loin encore de penser comme Platon, qui ne craignit pas d'avancer que tout ce qui est au-dessus de nous ne nous touche point, faisant entendre par là que s'il s'amusoit à traiter des choses métaphysiques, c'étoit plutôt pour satisfaire au goût de sa nation, que dans l'espoir de trouver quelques vérités utiles, en se livrant à l'étude de cette science.

Le premier bruit qui se répandit dans le monde sur l'existence de Dieu dut jetter l'univers dans la plus profonde perplexité. Comme les meilleures idées ne se perfectionnent pas dès leur naissance, il y auroit eu de la mauvaise humeur /43/ à chicaner les auteurs de cette découverte sur la valeur des preuves qu'ils apportèrent de l'existence de cet être. Notre imagination est susceptible de certaines connoissances qui d'abord paroissent chimériques mais que l'expérience réalise ensuite, et il arrive souvent que nous avons une sorte de conviction de l'existence de certains sujets avant d'avoir trouvé des termes propres à démontrer aux autres cette même existence. L'opinion de l'existence de Dieu est trop ancienne pour être dans ce cas. Ses partisans ont eu tout le temps convenable pour porter à sa perfection une hypothèse qui ayant pour objet le bonheur de tous les hommes sans exception, doit être d'une simplicité qui soit telle que tous la puissent comprendre.

Il n'y a donc rien d'odieux dans le procédé d'un homme qui de bonne foi demande des preuves de l'existence d'un être inconnu qu'on lui annonce. Tout l'odieux seroit du côté des partisans de cette existence, si pour toute réponse ils ordonnoient qu'on envoyât le curieux au supplice.



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CHAPITRE III

De l'existence de Dieu

La nature est inconcevable dans ses effets, et le mystère va en augmentant à mesure qu'on veut s'approcher des causes qui les produisent. La plus vile partie de matière en apparence a des propriétés si nombreuses, elle est susceptible de tant de modifications et en effet elle en acquiert de nouvelles en si prodigieuse quantité, souvent même dans un très petit espace de temps, qu'elle est et sera toujours pour l'homme une énigme inexplicable. Cependant, cet animal insatiable de nouvelles connoissances, n'ayant d'autres facultés principales que celles qui sont absolument nécessaires pour sa propre conservation, se prétendit, malgré sa disette, capable de pénétrer les secrets de la nature. Il entreprit ce grand ouvrage, et il ne manqua pas d'échouer dans son entreprise.

Il n'y a pas d'apparence que les premiers hommes qui naquirent après le dévelopement des germes ayent tenté d'expliquer la nature. Ils n'avoient reçu d'elle que deux sentimens: la recherche du plaisir et la fuite de la douleur, et dans l'une et l'autre de ces impressions l'on n'apperçoit rien qui nous porte à examiner la nature des atomes, ou la substance des fluides dont l'univers est peut-être composé: les seuls mouvemens qu'elles excitent sont ceux qui nous mettent en action, soit pour nous conserver, soit pour augmenter notre bien-être. Or, il n'y a aucun rapport entre la connoissance des causes naturelles et la conservation ou le bien-être d'un animal quelconque.

Un long espace de temps dut encore s'écouler entre cette époque infiniment reculée et celle où les hommes s'avisèrent de former des systèmes sur l'origine de la nature et sur les causes de cet ordre. Il y a beaucoup d'apparence que le monde n'a pas toujours été ce qu'il est. La nature a dû exister longtemps sans forme, ce qui arrive aujourd'hui a dû arriver au commencement. Un germe avant que de produire se putréfie, reste en coction pendant un certain /46/ temps dans la matrice qui lui est propre. Ainsi les germes primordiaux ont dû rester dans la matrice générale, et y fermenter jusqu'à ce qu'enfin, la chaleur rassemblée ayant acquis assez de force pour briser la coque de l'oeuf de la nature, le jour de leur existence formelle fût arrivé.

Comme il a pu arriver que la coction ne se fit pas également dans toutes les parties de l'oeuf, il est probable que tous les divers êtres modifiés, tels que nous les voyons aujourd'hui, n'ont pas paru à la fois. Les uns étoient à terme, les autres n'y étoient pas, et il aura peut-être fallu bien des siècles pour donner la perfection de maturité à certains germes qui ne l'avoient reçue dans la matrice universelle. Nous avons l'exemple de ceci dans la couvée d'une poule: si elle est formée d'un trop grand nombre d'oeufs, les poulets n'éclosent pas à la fois, quelques-uns retardent de plus d'un jour. Et ce que la nature formée opère en l'espace d'un jour a peut-être coûté des milliers d'années à la nature informe, parce que dans le mélange confus des élémens il doit y avoir eu contradiction d'action.

Non seulement la fermentation des /47/ germes premiers, des premiers principes des divers êtres, a dû coûter de très longs travaux à la mère commune; non seulement elle a dû consumer un grand nombre de siècles à perfectionner, à donner la maturité nécessaire à l'existence aux divers êtres qui ne l'avoient point acquise dans son sein. Mais elle a dû encore employer un laps de temps immense à arranger tout ce qui lui restoit de parties grossières après avoir jetté les germes producteurs hors de son sein. Ce que nous sçavons de la distance des divers corps qui composent notre seul globe peut nous donner une idée de l'infinité de siècles qui ont dû s'écouler entre l'époque où l'univers a éclos et celle où ce même univers s'est trouvé doué d'un mouvement fixe et déterminé.

Un espace immense de temps a dû être employé par les parties les plus grossières de la nature pour se rendre, des diverses parties de l'oeuf général où elles étoient répandues, aux extrémités, et y former par le moyen des fluides qu'elles ont entraînés avec elles cette croûte immense et solide qu'on nomme Firmament, dont l'énorme contour est capable de contenir un nombre de globes d'une grandeur incommensurable, peut-être infiniment supérieur à tous les nombres que notre imagination peut supposer.

Aucun globe n'a pu prendre place que la croûte n'ait acquis la consistance nécessaire pour le contenir. Mais quand elle eut acquis cette opacité qui la rend perdurable, quel nombre de siècles n'aura-t-on pas fallu aux divers globes pour appuyer leurs pôles, pour prendre leur assiette dans un orbe convenable?

Les globes une fois placés, il est évident que des milliers de siècles auront encore été employés à l'arrangement des divers corps lumineux, fluides ou opaques qui les composent. Jugeons-en par l'espace de temps qu'il faudroit à Saturne, par exemple, pour descendre jusqu'au Soleil. Encore la comparaison est-elle foible, car la gravitation et la concentration se font bien plus facilement dans un fluide épuré qu'avant l'épuration faite.

La Terre, qui n'a dû être d'abord qu'un limon dense, dilatée par la chaleur du feu central du Soleil, a exhalé de ses pores tout l'humide superflu qu'elle contenoit: l'air épais et grossier s'est dégagé des parties terrestres qui embarrassoient /49/ son ressort par le frottement, et ces parties à raison de leur poids ont été se placer aux masses qui leur convenoient, par les loix de l'attraction et de la gravitation. Le feu ayant par son action déchiré les parties qui le retenoient, s'est rassemblé au centre, et il y a beaucoup d'apparence que cet élément est le premier qui ait formé un corps, parce que sa pesanteur a dû favoriser son emplacement.

On conçoit aisément qu'il a fallu un espace de temps immense pour faire toutes ces opérations; cependant, il est à présumer que dès l'instant de la fraction de l'oeuf universel il a existé des êtres, tels peut-être que l'homme, etc. Il nous reste encore quelques fragmens de la haute antiquité, qui attestent que dans des temps qui leur sont antérieurs on avoit conservé la mémoire de siècles plus reculés encore, qui avoient été témoins de certains arrangemens faits dans la nature postérieurement à l'arrangement primitif.

Les humains qui existèrent des premiers étoient trop voisins de l'accouchement de la nature pour chercher hors de son sein une cause de leur existence. Ceux qui leur succédèrent, et en général tous /50/ ceux qui vécurent pendant le laps de temps que la nature employa à se placer d'une manière fixe, ne durent point non plus essayer à former aucun système sur la nature et la cause de leur être. Deux raisons s'y opposoient: la première, c'est qu'ils voyoient assez souvent de nouveaux êtres éclore, à mesure que le feu par son action portoit au dernier degré de maturité les germes qui n'avoient pu l'acquérir dans la masse générale; la seconde, c'est que les divers corps qui composoient leur globe, en s'acheminant vers leur orbe propre, ne durent pas manquer de s'entrechoquer et par leur froissement de faire éprouver à notre planète des calamités sans nombre. Or, le mal qui résulte d'un effet ne prouve point la sagesse de la cause qui l'a produit.

*D'ailleurs, le système de l'existence d'une première cause est le résultat de l'impuissance où l'on s'est trouvé d'en démêler une infinité d'autres. Ce n'a dû être qu'après avoir inutilement tenté de pénétrer la nature qu'on a dû y avoir recours. Mais on n'a pas dû essayer de fixer le système de la nature avant qu'elle soit fixée; car un système ne peut s'établir que sur des choses certaines /51/, au moins en général. Or, tant que les corps qui forment notre globe ont erré, il a été impossible de réduire en système la nature et ses propriétés.

L'opinion de l'existence d'une première cause, infinie en bonté et en sagesse comme en puissance, n'a pu avoir lieu chez des hommes qui étoient continuellement assaillis par les effets qui en dérivoient. Cette hypothèse doit être l'ouvrage de ceux qui sont venus après que tous les corps qui composent notre globe ont eu pris leur équilibre, et qu'à raison de leur poids leur course autour de leur centre et leur mouvement de rotation in été déterminés.

Je conviens que des hommes qui n'avoient point vu la nature dans le travail de l'enfantement, et qui la trouvèrent dans un état semblable à peu près à celui où nous la voyons, durent être frappés d'une singulière surprise. La régularité du cours des corps supérieurs à notre globe, l'harmonie qui y règne, ces productions infiniment variées qui se reproduisent continuellement, et, plus que tout cela, la propre existence de l'homme et des autres animaux, desquels l'idée du germe primitif étoit entièrement éteinte, durent porter les premiers /52/ spectateurs de l'univers arrangé à faire une foule de réflexions diverses. Dans ces circonstances l'homme, né curieux, dut faire tous les efforts dont il est capable pour approfondir la cause de tout ce qu'il voyoit. La nature obstinée refusoit de son côté de lui révéler un secret inexplicable. Que fit l'homme alors? Avec au moins autant de pente à la paresse qu'il en à la curiosité, il ne pouvoit se flater de débrouiller les ressorts d'une machine destituée en général de connoissance, de sentiment et d'intelligence et qui n'acquiert ces qualités qu'à raison des diverses configurations qu'elle reçoit avec autant d'indifférence que d'insensibilité. Il travailla donc longtemps, mais en vain. Pour se dédommager, autant qu'il étoit en lui, des soins inutiles qu'il s'étoit donnés pour approfondir et pénétrer les secrets de la nature, il prit le parti insensé de la considérer comme un cadavre sans force ni vigueur, comme un être qui n'a point d'existence propre, et qui par conséquent est incapable de la procurer à aucun autre sujet; enfin il prétendit, d'après les qualifications qu'il donna à la nature, qu'elle n'étoit qu'un pur néant subordonné /53/ à la volonté toute-puissante d'un autre être qui l'avoit animée, en lui communiquant le mouvement.

On n'avoit plus sous la main les coques particulières des divers oeufs, où les premiers germes des êtres avoient été formés, pour les montrer. Le premier homme qui étoit sorti du limon fangeux, qui par les divers degrés de feu que lui avoient été communiqués par l'application successive des rayons du Soleil avoit enfin rompu sa coque pour voir la lumière, n'étoit plus sur la terre: on ne voyoit plus, ou du moins on n'y faisoit pas attention, on ne voyoit plus, dis-je, éclore de nouveaux êtres, et comme si le même oeuf devoit sans cesse produire des poulets on jugea indiscrettement que, puisque la nature ne produisoit plus rien, elle n'avoit jamais rien produit.

Si les hommes eussent porté leurs réflexions un peu plus loin, ils auroient compris que la reproduction des êtres est le résultat de la digestion des alimens que prend l'animal et de la coction qui se fait de son germe dans une matrice adaptée, et que par conséquent il étoit impossible que la nature eût des accouchemens successifs, puisque dans /54/ le premier elle avoit fait la rejection totale des germes et des matrices de tous les êtres possibles. Si ces germes et ces matrices n'avoient pas reçu, par l'impulsion du feu, le mouvement qui leur étoit nécessaire pour se porter aux lieux où croissent les alimens qui leur sont propres, le monde n'eût jamais existé. Les premiers germes fussent péris, étouffés dans le limon, et si par hazard un seul homme eût existé alors il auroit vu une multitude infinie de divers êtres, soulevant à peine la mobile matière qui les enveloppoit de leurs mains débiles et succomber enfin sous le poids des douleurs causées par l'inanition.

D'ailleurs, si la nature eût retenu dans son sein, déchiré par son premier accouchement, quelques germes, et qu'elle eût continué de produire des êtres de la même manière qu'elle avoit fait primordialement, ou le monde et sa constitution ne seroient point ce qu'ils sont, c'est-à-dire que les animaux et en général tout ce qui a vie seroient privés du pouvoir de propager, ou il régneroit dans l'univers les plus affreux désordres. Il y a impossibilité démontrée dans la production continuelle de /55/ la nature de la manière qu'elle a produit en premier lieu: aveugle et insensible comme elle l'est, c'eût toujours été au hazard qu'elle eût répandu les germes. Les animaux existans n'auroient pu faire un pas sans écraser d'autres animaux possibles, et à coup sûr le germe d'un chêne et celui d'un éléphant, tombant à l'endroit où elle auroit posé celui d'un homme ou d'une mouche, les auroit anéantis.

Les inventeurs du système de l'existence d'une première cause ne firent pas ces réflexions, et piqués contre la nature qu'ils ne pouvoient pénétrer, quoiqu'elle les environnât, ils préférèrent de reconnoître pour principe général un être dont ils ignoroient jusqu'au nom, plutôt que de se regarder comme enfans de la nature.

L'amour propre eut pour le moins autant de part que l'ignorance à la supposition d'un Dieu. Tous les systèmes que l'on faisoit sur la nature se détruisoient par l'expérience; en remontant à une cause inconnue on crut se mettre à l'abri des objections, non pas sur les effets mais sur la manière dont ils étoient produits. Dans la nouvelle hypothèse, la toute-puissance de la première /56/ cause devint le bouclier qu'on opposa à toutes les objections.

Un autre avantage, lié à celui-ci, que les hommes trouvèrent à se forger un Dieu, ce fut de se donner une origine divine, en se faisant créer par le phantôme de la première cause. Malgré le nombre de rêveries dont on surchargea cette hypothèse, il resta toujours une forte impression aux hommes de leur vraie naissance. Dieu, dit Moyse dans le Ier Chapitre de la Genèse, prit du limon et forma l'homme, puis de son souffle l'anima. Mais ce mauvais historien de l'événement le plus intéressant ne nous dit point que Dieu ait soufflé sur les animaux: cependant ces brutes sont animés. Seroit-ce que la matière sans l'aide du souffle de Dieu peut être animée? C'est au moins ce que Moyse nous donne à entendre; car certainement si Dieu eût soufflé sur les brutes il ne l'auroit pas omis.

Si l'on considère attentivement le caractère dominant parmi les hommes, on verra qu'il étoit comme impossible qu'ils n'en vinssent à l'admission d'une cause première. Leur curiosité se trouvant combattue par la paresse, entretenue par l'amour-propre, mais toujours bornée /57/ par l'ignorance, il étoit comme nécessité que, pour se délivrer de leur incertitude, ils se formassent un être inaccessible à l'expérience, par la toute-puissance absolue duquel ils pussent rendre raison de tous les effets qu'ils ne pouvoient comprendre. En adoptant l'idée d'une première cause, ils ne prirent pas garde que non seulement ils s'ôtoient la faculté de répondre aux objections contre la nature en s'interdisant la voye de l'expérience, mais qu'encore ils faisoient naître une foule de difficultés insurmontables. Il n'est point d'homme de bonne foi qui ne convienne qu'outre les obstacles fréquens qui se rencontrent dans le développement du système matérialiste, dès que l'on admet un Dieu il se présente un grand nombre d'impossibilités que tout l'art des sophistes ne sçauroit détruire. Je me garderai bien de les proposer toutes ici, mais je vais rapporter quelques-unes qui suffiront pour faire sentir tout le foible de cette hypothèse.

Je sçai que les partisans de la divinité ont coutume de barrer sans cesse leurs adversaires par la volonté, par la puissance de leur Dieu, mais ces subtils logiciens ignorent-ils qu'en dispute /58/ réglée un principe n'est admis que lorsqu'il est démontré incontestablement? Or, pour se servir contre moi de cette volonté et de cette puissance, qu'ils m'en prouvent l'existence d'abord. Quand le principe sera prouvé, si les conséquences qu'on en tire en dérivent réellement, je serai contraint de les admettre. C'est en répondant aux objections qui peuvent se faire contre un système qu'on en établit solidement la vérité: les tourmens, les persécutions qu'on fait éprouver à ceux qui cherchent le vrai ne forment aucune preuve. Elles démontrent seulement contre ceux qui les exercent qu'ils n'ont pas de meilleures raison à donner.

En effet, quelle lumière jette-t-on dans l'esprit d'un homme qui demande s'il y a un Dieu, si on ne lui donne pour garant de cette existence que le supplice qu'ont souffert quelque philosophes qui l'ont niée? Des nations sçavantes et illustres, quoique payennes, n'ont-elles pas fait un pareil traitement à des hommes qui soutenoient qu'il ne pouvoit y avoir plusieurs divinités? Si Rome chrétienne et l'ancienne et célèbre Athènes eussent existé en même temps, et qu'un sauvage ayant rassemblé les chefs /59/ des religions dominantes dans ces deux villes leur eût fait cette question: que dois-je croire d'un ou de plusieurs Dieu? Il n'y en a qu'un en trois personnes, auroient dit les romains chrétiens. Il y en a un bien plus grand nombre, auroient répondu les grecs: Jupiter, Saturne, Vénus, Junon, etc. etc. Mais s'il se fût trouvé quelque déiste au même endroit, il auroit dit au sauvage: tous ces prêtres sont des fourbes et des menteurs, il n'y a qu'un Dieu unique en essence, et vous sentez parfaitement que l'infinité des perfections que nous appellons Dieu n'est point susceptible de division. D'après les loix de la logique, c'est pour le sentiment du déiste qu'il faudroit se décider, en se réservant toujours, néanmoins, d'examiner les propositions. Mais ces loix, le sauvage que nous supposons les ignore, et s'il entend assez les langues grecque et latine pour apprécier le mérite des deux nations, sans doute prévenu en faveur d'Athènes il se portera de son parti, sans pouvoir rendre raison de son choix à lui-même. Tel sera le premier pas d'un sauvage. Mais s'il sçait réfléchir, s'il se livre à l'examen, il se verra bientôt dans un /60/ doute qui fait le bonheur des uns et le malheur des autres. La conduite que nous faisons tenir à notre naturel est celle à peu près que tiennent tous les hommes. Notre nonchalance ne nous permet pas de voir par nous-mêmes: il nous faut les yeux des autres. Mais une chose apprise d'un de nos semblables est une distance apperçue au travers d'un téléscope trompeur et faux, du moins pour l'ordinaire.

Quand je dis que ce qui nous vient par la voye des autres hommes est sujet à être faux, je ne prétends point parler en général. Je suis bien éloigné de blâmer l'instruction que l'on se donne par le moyen de la société; mais je suis sur mes gardes contre des personnes qui prouvent la justesse de leurs argumens par le fer et le feu.

Les violences employées par les chrétiens pour étendre leur religion sont peut-être la plus forte des raisons que l'ont empêchée d'être reçue dans les quatre parties du monde connu. Dès que les prêtres ont eu entrée dans quelque lieu, et que par leurs sophismes ils ont gagné une populace ignorante, en conséquence de cette conversion faite sans connoissance de cause, et par la /61/ seule terreur d'un chimérique avenir, ils ont prétendu s'asservir l'esprit des hommes au-dessus du commun: cette seconde cure étoit plus difficile que la première. Ces gens éclairés n'ont pas voulu se soumettre. Les prêtres avoient déjà le peuple pour eux: la stupidité aime toujours le nouveau. Le Magistrat et le Souverain même, dont tout le bonheur est fondé sur l'estime du peuple, le protégèrent dans sa croyance, et la foi et la fureur n'étant pas fort éloignées l'une de l'autre, le sage alors se vit dans la triste nécessité de renoncer à la vie ou à ses lumières naturelles. Les progrès de la philosophie semblent mettre les hommes à l'abri des violences que les prêtres de toutes les religions ont exercées sur eux depuis l'instant où les religions ont paru dans le monde. Il n'est pas encore sûr de leur contester la réalité des chimères qu'ils débitent; mais, du moins, on en est quitte pour leur haine, qu'on voit assez rarement aujourd'hui produire de grands effets. L'impuissance où ils sont de se venger avec éclat, comme autrefois, devroit même les engager à se taire lorsqu'on attaque leurs sentimens: à moins qu'ils ne se sentent en état de combattre /62/ à armes égales avec leurs adversaires. Qu'ils disputent, mais sans aigreur et sans fiel: nous leur promettons de ne jamais les condamner au feu pour le crime de lèze-géométrie qu'ils commettent en soutenant que trois personnes ne font qu'un seul Dieu. Nous n'userons jamais de représailles avec eux. Il faut laisser à leur Dieu le droit de punir les enfans de la faute de leur père, droit qui feroit regarder comme un tyran odieux tout mortel qui s'aviseroit d'en user. Mais les conditions sont posées; entrons en dispute.

Qu'est-ce que Dieu? Dieu, disent les Catéchismes chrétiens, est un être infini, indépendant, immuable, qui sçait tout, qui voit tout, qui connoît toutes choses et les gouverne toutes.

[marge: Contre l'infinité de Dieu] C'est un être infini que Dieu! Quel triomphe pour les matérialistes! Au-delà de l'infini il n'y a rien, tout est compris dans l'infini. On peut même affirmer d'après cette proposition, qu'il y a un être infini, qu'il n'y a point de néant, car l'infini embrassant également et l'existence et la possibilité de l'existence, on ne conçoit pas au-delà de lui un seul point mathématique même, pas un seul espace rationel /63/. Mon lecteur sent assez que ce n'est que pour égayer la matière que je traite, que je m'amuse à discuter le néant. Il ne faut pour renverser l'édifice que les philosophes déistes ont élevé sur le néant que leur faire une question. Qu'est-ce que le néant? Ils restent courts à cette proposition, par la raison que je répète si souvent dans cet ouvrage, que nous ne pouvons raisonner que sur les choses que nous connoissons, n'importe de quelle manière. Je reviens. Le néant ne sçauroit être en Dieu, car dans ce cas Dieu ne seroit pas infiniment existant, il y auroit dans son essence de l'être et du non-être, ce qui est absurde. Nos adversaires en conviendront. Le néant ne sçauroit non plus être hors de Dieu, car en ce cas Dieu ne seroit point infini, puisque le néant, c'est-à-dire une chose qui n'est rien dans un temps, mais qui a la puissance d'être quelque chose dans un autre, existeroit possiblement hors de Dieu.

Mais allons plus loin. Le néant n'a nulle existence ou il a une existence possible et telle que Dieu en avoit l'idée. Si le néant n'avoit nulle existence, qu'il ne fût rien, au sens métaphysique où nous entendons ce mot, il n'a pu être /64/ le sujet de l'action d'une volonté de Dieu. On est convenu dans tous les partis que la toute-puissance de Dieu ne sçauroit faire qu'un quarré soit en même temps quarré et cercle, parce qu'il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. C'est cependant ce qui seroit arrivé au néant, si on en croit nos adversaires. A l'instant qu'il a reçu l'être, disons mieux, à l'instant où Dieu a conçu la possibilité de son être, le néant étoit et n'étoit point; Dieu conçut alors qu'il n'étoit rien et qu'il étoit quelque chose.

Si le néant existoit d'une existence possible seulement, et que Dieu en eût l'idée, il le concevoit, ou comme existant possiblement hors de lui, ou comme existant possiblement en dedans de lui. Dans le premier cas, Dieu conçoit qu'il n'est pas infini de toute infinité, puisqu'il apperçoit hors de lui une existence de possibilité. Dans le second cas, Dieu n'est point infini encore, car c'est l'existence infinie-réelle qui constitue l'infinité-réelle; or, Dieu trouvoit alors en lui un non-être réel, qui n'avoit qu'une existence possible, et alors Dieu n'étoit qu'un infini possible auquel il manquait l'existence du néant qu'il /65/ contenoit pour être un infini réel. Mais voici bien autre chose. Dès l'instant que Dieu a donné l'être au néant, il a renoncé à son infinité, ou à sa spiritualité. Quel paradoxe, s'écrient mes adversaires. Ce n'en est pas un. Je prouve. N'importe dans quel recoin de l'infinité existât le néant, c'est-à-dire la possibilité que rien avoit à être, de ce rien Dieu a fait la nature. Elle est matérielle, elle existe et a de l'étendue, mais Dieu est purement spirituel; dès cette création il a donc fallu qu'il rapetisse son infinité, pour faire place à la matière, qui occupe un espace, à moins qu'on n'aime mieux convenir qu'il a gardé la matière dans l'infinité de son essence spirituelle. Je laisse à choisir celui de ces deux sentimens qui conviendra le mieux à nos adversaires; mais qu'ils optent. Et je dis d'abord: si la matière existe réellement, Dieu n'est pas infini. Car la matière est étendue, elle occupe un espace: or Dieu et la matière ne sont point confondus ensemble, ils ont une existence absolument distincte; donc ils ne subsistent pas actuellement dans le même lieu. Mais la matière est immense en étendue; donc il faut retrancher l'immensité de la matière /66/ de l'infinité de Dieu; donc Dieu n'est point infini.

Si, au contraire, nos adversaires convenoient que la matière et Dieu existent ensemble et conjointement partout, ils garantiroient par cet aveu son infinité jusques à un certain point; mais que deviendroit sa spiritualité? Peut-on dire d'un être quelconque qu'il est spirituel, tandis qu'on avoue qu'il contient une immense quantité de matière? Peut-on dire qu'un mélange d'esprit et de matière compose un être infiniment parfait, tandis que les parties dont il est formé sont absolument hétérogènes entre elles? Car quelle homogénéité apperçoit-on entre la matière et l'esprit? Aucune. Il faut, pour qu'un être soit infini, que toutes les parties qui le composent soient elles-mêmes infinies: pour que ces parties jouissent de l'infinité, il faut qu'elles soient de même nature. Autrement, cette proposition seroit vraie: l'être est infini, le non-être est infini, ce qui est absurde. Je viens de dire que nos adversaires maintiendroient jusqu'à un certain point l'infinité de Dieu en convenant de son mélange avec la matière; mais cette expression fait sentir que je ne suis point d'humeur à prendre /67/ le change sur leurs aveux. Qu'est-ce qui pourroit former l'infinité d'un être? C'est l'infinité des perfections. Or la matière n'étant pas un seul instant la même dans aucun être ne sçauroit être appellée parfaite d'une perfection de nature et absolue, car la perfection est immutable. Il est contradictoire qu'un être parfait change, car que pourroit-il acquérir dans ses changemens? Il n'y a rien au-delà de la perfection. Il n'acquériroit donc que de l'imperfection, ce qu'on ne peut supposer. Par conséquent, lorsque les philosophes partisans de la divinité avoueroient, pour sauver son infinité, qu'elle comprend la matière, cet aveu ne seroit que pour son infinie étendue, et non pour son infinie perfection, qui seroit dès lors détruite par l'admission de la matière en sa substance. Et qu'est-ce qu'un Dieu qui ne seroit point infini en perfections? Ce ne pourroit être un Dieu, car nous pourrions concevoir un être d'une nature supérieure à la sienne, sçavoir, un être qui comprendroit en son essence l'infinité des perfections.

Nous venons de voir qu'il est impossible qu'il existe un être infini, au sens où l'on prend ce mot, c'est-à-dire un /68/ Dieu, substance distincte de la matière, et que pour le supposer il faut se résoudre à soutenir, contre les plus fortes démonstrations, que la matière n'a point d'existence. L'impossibilité des deux existences, matérielle et spirituelle, a paru si frappante à quelques philosophes, que désespérant de pouvoir jamais les concilier ils se sont déterminés à n'en admettre qu'une. Fermant les yeux sur les propriétés sans nombre dont la matière est fournie, sur le mouvement dont elle est douée, sur les productions variées qui sont le résultat de ses mouvemens divers, sur la solidité et la consistance de ses parties, ils ont soutenu qu'elle n'existoit pas. On leur objecta l'existence des corps: il soutinrent qu'elle n'étoit qu'objective, c'est-à-dire, apparente. Mais leur dit-on: aidés du mouvement organique nous nous approchons des corps, le sens de la vue nous fait appercevoir leurs couleurs, celui du tact nous rend sensibles leurs qualités dure ou molle, et nous voyons alors les changemens que notre action apporte en eux. Il est donc impossible que dans toutes ces opérations le corps agent et le corps patient n'ayent point une existence réelle, puisqu'ils sentent réellement /69/ leur action réciproque les uns sur les autres.

*Toutes ces raisons, répondirent nos philosophes immatérialistes, seroient bonnes s'il étoit possible qu'il existât de la matière. Mais convaincus qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire un être d'une substance spirituelle, et que cet être est infini, nous ne sçaurions admettre de la matière, car de la matière n'étant pas spirituelle, et Dieu l'étant, s'il existoit de la matière Dieu ne subsisteroit plus infini. Que l'opinion des philosophes immatérialistes soit extravagante, c'est ce qu'on ne sçauroit nier. Cependant, en France, en Angleterre, en Allemagne, cette opinion a eu de grands hommes pour partisans. Qu'en conclure? Qu'il est d'une impossibilité absolue qu'il existe à la fois un être spirituel infini et un être matériel d'une immense étendue. En effet, nous l'avons déjà dit: au-delà de l'infini il n'y a rien, pas même un point.

*Cependant, la matière existe, elle est immense. D'où il résulteroit, dans l'opinion reçue, que l'immensité et l'infinité existent à la fois et distinctement, même, ce qui est à remarquer, d'une distinction de nature; or cela ne peut être. /70/ Dieu existe, il est infini. Cela est posé, mais cela n'est pas prouvé; la matière existe, elle est immense: on avance ceci et on le démontre. Donc Dieu n'est point infini. C'est à de tels argumens, fondés sur les plus simples calculs, que je prie nos adversaires de répondre, et n'employer que des termes aussi intelligibles, que de mots dont la valeur fixe et déterminée soit conçue du plus lourd paysan. Car si d'un côté les bûchers qu'ils préparent à ceux qui osent combattre leurs sentimens n'ont pu étouffer en eux l'amour du vrai, de l'autre ils ne peuvent se flater que les énormes volumes de sophismes qu'ils ont écrits ayent pu jetter dans l'esprit des hommes le moindre degré de conviction. Si Dieu existe, la Théologie doit être de toutes les sciences la plus simple, et tous les hommes doivent avoir de cette existence précisément la même idée. Mais nous sommes bien loin d'en être venus à ce point de réunion sur cet important sujet, que les disputes fomentées par l'intérêt des prêtres ne font que rendre plus obscur, loin d'y jetter de la clarté. Passons à l'article de l'indépendance de Dieu, et voyons si on /71/ peut la soutenir avec plus de fondement que son infinité.

2° [Contre l'indépendance de Dieu] Dieu est un être indépendant. Par être indépendant on entend un être qui ne tient rien d'autrui, et cela ne suffit pas encore; car il faut pour former un tel être que tout ce qui n'est point lui soit dans sa dépendance: autrement il n'auroit plus l'infinité dans les attributs, puisqu'il ne seroit pas le seul être indépendant. L'infinité de l'indépendance dans un être suppose la dépendance de tout ce qui n'est point lui. Ceci n'a pas besoin de démonstration.

Nous n'irons pas loin sans nous appercevoir que l'indépendance supposée en Dieu par les théistes est purement gratuite. Si Dieu est indépendant, pourquoi n'a-t-il pas créé le monde de toute éternité? C'est qu'il ne l'a pas voulu. Fort bien. Mais de deux choses l'une: ou, le voulant, il n'a pas pu; ou, le pouvant, il ne l'a pas voulu. Si le voulant il ne la pas pu, c'est un Dieu impuissant; en ce cas, son pouvoir dépend, et ce par quoi il l'auroit pu faire est d'une nature supérieure à la sienne. Si, au contraire, le pouvant il n'a pas /72/ voulu le faire, je suis en droit d'affirmer qu'il y a contradiction entre la volonté et la puissance de cet être. Dans la divinité, puissance, bonté, volonté, désir, tout est éternel et tout a éternellement son effet. Or Dieu ayant voulu l'existence du monde de toute éternité, comment a-t-il pu se faire que cette existence n'ait eu lieu qu'à une certaine époque infiniment en deça de l'éternité? La volonté est la suite du désir: on ne veut pas une chose qui nous répugne, surtout lorsqu'on possède la puissance dans le degré le plus éminent. Il suit de là que Dieu a eu un désir qui n'a pu être rempli et satisfait pendant tout le temps qui s'est écoulé entre le premier point et l'instant où le monde a paru. Pendant cet intervalle immense, Dieu n'a pas été parfaitement heureux, car il vouloit et ne remplissoit pas son vouloir: il n'est donc pas Dieu.

Il ne l'a voulu, dira-t-on, que lorsque l'a fait. Mais d'où vient cette volonté nouvelle en Dieu? Il est infini, il est éternel, et cependant voici quelque chose de nouveau qu'il reçoit: la volonté de créer le monde. Il ne l'avoit pas, cette volonté; il l'a donc /73/ reçue de quelqu'autre substance supérieure à la sienne, et qui agit sur elle.

Est-ce pour un bien, est-ce pour un mal que Dieu a créé le monde? Si c'est pour un bien que le monde existe, il a dû exister éternellement, ou Dieu n'est pas bon. Si c'est pour un mal, son existence n'a dû jamais arriver, ou Dieu n'est pas tout-puissant. Mais si le monde eût existé éternellement, Dieu ne seroit pas Dieu, car qui dit éternel dit sans commencement: la priorité en matière d'éternité ne peut avoir lieu. Or Dieu éternel et le monde créé de toute éternité reviendroient au même, et alors il y auroit deux substances éternelles: l'esprit et la matière. Mais la matière étant sans commencement ne pourroit avoir de fin, son existence deviendroit nécessaire et alors la substance spirituelle, ou, si l'on veut, un Dieu conservateur et rémunérateur, seroit une chose absolument inutile.

Si nos adversaires l'aiment mieux, je conviendrai que le monde a été créé à une certaine époque. Mais outre l'inconvénient que nous avons vu résulter de ce sentiment, il reste encore /74/ un furieux sérieux obstacle à franchir: c'est que cette hypothèse donne une cruelle entorse à l'infinité de la volonté de Dieu. Par la même raison que ce qui est infini n'a ni commencement ni fin, ce qui a commencé doit finir. Mais lorsque le monde créé cessera d'exister, que deviendra la volonté de Dieu? Si Dieu est infini actuellement, il ne le sera plus quand le monde aura cessé d'être, car il aura une volonté de moins. Qu'on ne dise pas que les volontés se succèdent en Dieu, car c'est en faire un homme. D'ailleurs, la création admise par beaucoup de philosophes ne sçauroit subsister sans détruire l'infinité des perfections qui seule peut constituer un Dieu. Si Dieu étoit infiniment heureux avant la création du monde il n'a pas dû créer le monde par son bonheur, à moins cependant qu'on ne suppose qu'un objet de bonheur s'étant éteint en Dieu il a créé le monde pour le remplacer. Mais lorsque le monde ne sera plus il faudra nécessairement que la divinité se livre à quelqu'autre opération, pour remplacer le bonheur qu'elle perdra par l'anéantissement de la nature.

Nos adversaires diront peut-être que /75/ Dieu n'a pas fait le monde pour son bonheur, qui est inaltérable. Mais pour le bonheur de qui l'a-t-il donc fait? Ce ne peut être pour celui de l'homme: nous craignons l'anéantissement apparent parce que nous avons l'usage d'être, mais pour qui n'a point été le non-être est la plus heureuse de toutes les positions. Dans les divers systèmes religieux, les conditions apportées au bonheur de l'homme le rendent une chose très incertaine. Aux soins religieux qui sont tous ou presque tous très gênans, se joignent les soins civils qui sont sans nombre, en sorte que la durée de l'être est une chose que l'homme achète au dépens de son bien-être.

Dieu, disent encore nos adversaires, a créé le monde, et entre les êtres l'homme, pour sa gloire. Voilà donc Dieu dépendant: il lui manquoit cette glorification, et cela est si vrai qu'il a plus d'un fois dans le Vieux Testament recommandé aux Hébreux de le glorifier, et de le glorifier exclusivement, tant il étoit jaloux de cette glorification. Et sur l'adoration que ce Souverain Être exige des humains que de traits qui prouvent qu'il n'est pas indépendant! /76/ Il a besoin de l'hommage des hommes, il l'exige et s'ils cessent de le lui rendre toute sa colère éclate sur leur tête. Mais d'où vient que le mortel porte son culte ailleurs qu'à celui qui l'a créé? D'où vient que ce Dieu au bonheur duquel ce culte contribue n'a-t-il pas disposé le coeur de l'homme de façon que toute sa piété et sa reconnoissance se tournassent vers lui?

*D'où vient? Je le demande à nos adversaires, car je n'en sçai rien. Ce que je sçai bien c'est que si Dieu n'a pas disposé tous ces mortels à l'aimer et à l'adorer, c'est qu'il ne l'a pas voulu. Mais s'il ne l'a pas voulu, n'y a-t-il pas de l'injustice à exiger d'eux des devoirs dont il sçavoit bien qu'ils seront détournés, lorsque surtout il ne leur a pas donné la force de résister et de se maintenir dans la voye où il désiroit qu'il marchassent? S'il l'a voulu, sans le pouvoir, que je plains les hommes d'être sous la main d'un souverain qui n'a que le pouvoir de punir les violateurs de ses loix, sans avoir celui d'éloigner de ses sujets les auteurs de leur infidélité! Il étoit de la bonté de Dieu de chasser de sa pensée le vouloir de créer les hommes dès qu'il /77/ y est entré, puisqu'il dut prévoir alors qu'une puissance, égale au moins à la sienne, leur souffleroit l'esprit de révolte dès qu'ils seroient en état de recevoir cette funeste impression. Il étoit encore bien simple que Dieu anéantît le Diable lors de la création du monde, ou qu'il l'enchaînât de manière qu'il ne pût remuer, ou enfin qu'il lui ôtât tous ses pouvoirs. Car enfin les philosophes que nous combattons ne nieront pas que le Diable ne tient sa force que de Dieu. L'usage que la divinité avoit de la puissance de son ennemi n'a pu lui laisser ignorer que l'homme à peine éclos alloit devenir l'objet sur lequel il exerceroit ses méchancetés. Si Sathan avoit bien pu séduire des anges, c'est-à-dire des esprits purs, Dieu devoit présumer que ses artifices agiroient infiniment plus puissamment sur des hommes, sur des êtres composés d'un souffle et d'un peu de matière grossière. Cependant il n'a pris aucune de ces précautions-là. C'est donc un être impuissant ou bien un être cruel.

Mais, dira quelqu'un, en créant l'homme Dieu lui fit présent du libre arbitre, présent suffisant et qui le mettoit en état de se porter à l'autel, où /78/ la reconnoissance l'appelloit, ou de se ranger du parti de son ennemi, à son choix et sans aucune contrainte. Mais les anges dans le Ciel, n'étoient-ils point doués de cette même liberté de choix? Oui, répond-on. Ils ont cependant succombé. Dieu qui fit les hommes d'une nature très inférieure à la leur, qui avec la passion qui causa la chute des anges leur donna encore une foule d'autres passions, du nombre desquelles il en est quelques-unes que les hommes ne sçauroient refuser de satisfaire sans se réduire aux souffrances, ne devoit-il pas bien présumer que les mortels seroient encore moins forts que les anges? En supposant l'homme libre, quelle idée se peut-on former d'un Dieu qui, en concurrence avec le Diable dans les motifs qu'ils proposent tous deux aux mortels pour déterminer leur choix, n'a pas la puissance de le faire pancher de son côté? On est toujours réduit à dire qu'il ne le veut pas, ou qu'il ne le peut pas. Moi, je crois qu'il ne le peut faire.

*Pour le prouver, disons un mot. Dieu n'a point de plus grand ennemi que le Diable dans la nature entière, et d'après la haine qui /79/ règne entre eux on ne sçauroit supposer qu'il applaudisse à l'augmentation de son empire. Cependant, dans quelque système de religion que ce soit, le plus grand nombre des hommes n'iront point habiter le Ciel après leur mort: ils seront la proye des flammes dans l'empire du Démon. D'où il résulte que Dieu, s'il peut donner à tous les hommes un penchant irrésistible au bien et qu'il ne le leur donne pas, aime encore mieux son ancien ennemi que les hommes, ce qu'il est odieux de présupposer. Il faut donc convenir que, si Dieu ne donne pas à tous les hommes la force nécessaire pour résister au Diable, c'est qu'il est dans l'impossibilité de le faire, que par conséquent il est au-dessus de lui une certaine loi, une nécessité, un destin, une fatalité, à laquelle il est soumis, et qui, contre les sentimens que lui inspire sa bonté, le force à céder une partie des créatures qu'il a faites pour sa gloire, au Diable qui en élève un trophée à sa honte, et qu'enfin il n'est pas indépendant comme le définissent les théistes.

C'est principalement par le système des chrétiens que l'indépendance de Dieu est le plus souvent combattue. /80/ Le Souverain Être résolut dès l'instant de la chute du premier homme de le relever. Il avoit en main tout ce qui étoit nécessaire pour cette réhabilitation, mais il n'en fait usage qu'au bout de quatre mile ans. Pendant ce laps immense de temps, tous les hommes, tachés par le péché originel que le premier père leur avoit transmis comme une maladie, ne viennent au monde que pour être les serviteurs du Diable. Qu'ils vivent bien ou mal, l'enfer est leur partage. De cette multitude, un petit nombre échappe parce qu'ils ont sçu deviner que Dieu enverroit un jour son fils; du moins est-ce ainsi que S. Paul prétend qu'Abraham a opéré sa justification. Eh pourquoi attendez-vous si longtemps, ô Dieu, à envoyer aux hommes celui qui seul possède le secret de captiver avec l'eau et l'esprit? Pourquoi? C'est que les temps ne sont point encore venus. Quoi! La volonté de Dieu, qui certainement est infinie et toute-puissante, a des temps marqués pour avoir son effet? J'aime mieux dire qu'il n'a pu envoyer plus tôt ce remède, car s'il est vrai qu'un être qui n'est pas revêtu de la /81/ toute-puissance n'est pas Dieu, il ne l'est pas moins de soutenir que celui qui n'est pas infiniment bon ne sçauroit l'être. Mais examinons la nature du remède que Dieu envoye aux hommes pour les guérir de la lèpre du péché originel. Quel est l'homme qui ne regarderoit pas la divinité comme un être impitoyable, s'il étoit prévenu du sentiment de son indépendance? Au premier terme de l'éternité, une parole sortie de la bouche de Dieu, et qu'il adressoit je ne sçai à qui, fut un Verbe, qui par la toute-puissance du Père devint une personne réelle, une substance qui, quoique sortie de sa bouche, ne laissa pas d'être réputée aussi ancienne que lui qui l'avoit formée. Je ne m'étendrai pas ici sur tout ce qu'il y a de répugnant dans cette histoire, mais je remarquerai seulement qu'à peine le Verbe fut hors de la bouche de l'Éternel que l'amour qui règne entre eux fut si vif, que de leurs embrassemens mutuels sortit une autre personne, divine comme les deux premières et éternelle comme ses auteurs.

Si l'amour du Père et du Fils a produit un si étrange effet, je laisse à penser quelle étoit sa violence. Cependant, /82/ quel parti va prendre le Père! Parmi les hommes, ce que nous appellons amour, amitié, consiste en partie à ne point permettre que l'objet de notre complaisance reçoive aucun déplaisir; nous éloignons de lui, autant qu'il est en nous, tout ce qui pourroit lui causer la moindre douleur. Mais si notre foible nature comporte de tels sentimens, quels doivent donc être ceux de deux personnes qui s'entre-aiment? L'amour entre des divinités est tel, que toutes les fois qu'on dira à un homme sensé qu'un Dieu père a pu se résoudre à livrer au supplice et à l'ignominie un Dieu fils, il soutiendra opiniâtrement qu'on lui conte une fable, ou que ce Dieu qui permet que son fils souffre ces horreurs, est un Dieu de la basse chasse, qui n'a pu empêcher la mort de son fils ordonnée par des divinités d'un rang supérieur au sien.

Il falloit que le Christ mourût dans les tourmens, disent les chrétiens. Mais ne voudra-t-on jamais prendre la peine de remarquer que le terme il falloit est insultant à la Divinité, que dans la présupposition de la toute-puissance les moyens ne sont jamais nécessités pour /83/ elle, ni quant au choix, ni quant à l'exécution? Dieu pouvoit: I) ne point permettre qu'Adam péchât. II) Après qu'Adam eut péché, il falloit lui remettre son crime ou l'en punir, mais qu'étoit-il besoin de rendre coupables ses descendans qui n'étoient pour rien dans sa désobéissance? III) Puisque le temps étoit venu, lors de l'incarnation du Verbe, de nétoyer la playe faite aux hommes par le péché originel, Dieu n'avoit qu'à prononcer une parole et le péché disparoissoit. Mais la condition du baptême, pour les hommes à venir? Il n'y avoit qu'à ne pas l'imposer. La béatitude de tant de gens qui meurent sans baptême, et souvent sans péché, comme les enfans, ne seroit pas une chose si douteuse. IV) S'il falloit absolument un baptême, Dieu pouvoit l'ordonner, et les moyens de le faire ne lui manquoient pas, et ainsi des autres sacremens que Jésus-Christ a institué.

*Dieu n'a employé aucun de ces moyens, il a envoye son fils et a souffert qu'il fût crucifié. C'est qu'il n'a pas pu faire autrement; il falloit, diront les Chrétiens, qu'un Dieu souffrît la mort pour le salut des hommes. Et d'où vient cette nécessité? C'est parce qu'ils avoient /84/ offensé Dieu. Et qui les avoit portés à offenser Dieu le père? Étoit-ce Dieu le fils? Non. Qui donc? Le Diable. Il falloit, et c'est là que ce mot peut trouver sa place, il falloit faire pendre le Diable. Quels combats le Père n'a-t-il pas dû éprouver lorsqu'il a pris la barbare résolution de livrer son fils à la mort? Ah! Sans doute, il a épuisé tous les moyens, avant que de se tenir à celui-là; et s'il eût été libre de choisir, jamais il ne s'en seroit servi. Le sort du fils de Dieu est d'autant plus à plaindre que lui-même avoit été offensé. Or, que penser d'un Dieu qui pour venger l'offense qu'on lui a faite se livre volontairement à la mort?

*Allons plus loin: quelle idée peut-on se former de trois personnes divines égales en puissance, en éternité, en infinité de perfections, dont la première et la seconde et la troisième se trouvant également outragées par l'acte de désobéissance que commit jadis un foible mortel, ne trouvent cependant pas les mêmes moyens de faire réparer la honte qu'elles ont reçue? Tel est cependant le cas où nous voyons la Trinité tomber. Elle a été offensée en total; la seconde personne seule trouve un expédient /85/ propre à expier l'offense. Sans doute le Père et le St. Esprit sçavoient comme le Fils que l'unique moyen de les satisfaire étoit qu'un Dieu mourût; mais ils trouvoient apparemment ce moyen trop violent pour vouloir souffrir qu'il eût son exécution dans leurs personnes. Le Père oubliant son amour, le St. Esprit foulant aux pieds la tendresse filiale, permettent l'un que son fils, l'autre que l'un de ses pères soit livré aux bourreaux.

*D'après cet exposé succint, qu'on essaye de me prouver que Dieu est indépendant. Mais qu'on y prenne garde: l'argument qu'on employera pour prouver que Dieu le père a choisi volontairement le moyen de réparer son offense par la mort d'un fils, l'objet de ses plus chers délices, lui enlevera en même temps le plus beau de ses attributs, sa bonté infinie, et en démontrant qu'il est libre établira d'une manière victorieuse qu'il est un tyran le plus cruel qu'on puisse imaginer. On a vu des souverains immoler leurs enfans, mais ç'a toujours été dans l'un de ces deux cas: ou ils avoient à craindre d'un fils trop ambitieux, ou le salut de leurs états en dépendoit, et il ne leur restoit aucun /86/ autre moyen de l'assurer. Je penserois volontiers que Dieu étoit dans cette dernière position, et j'aime mieux plaindre un père contraint par une dure nécessité à perdre son fils qu'admirer un scélérat politique qui sacrifie tout à sa sûreté.




CHAPITRE IV

Suite du même sujet. Dieu n'est pas immuable

Après avoir dit d'un être qu'il est infini, dire qu'il est immuable ne peut s'entendre qu'il ne remue pas de sa place, car étant infini est privé absolument de mouvement. Le mouvement, dit Descartes, n'est autre chose que l'application successive des corps les uns aux autres. Mais emplissez parfaitement un vase de quelques corps qu'il vous plaira et vous verrez l'impossibilité où vous serez de les mettre en mouvement, parce que l'application successive qui le forme exige pour se faire des intervalles /87/ qui manqueront dans votre vaisseau exactement plein. Or, supposé la machine de l'univers, la nature entière, un vaisseau infini, si Dieu infini y est contenu il ne peut s'y mouvoir. Si, malgré son infinité, Dieu a du mouvement dans le monde, c'est que le monde est plus infini que lui. Quelque expression qu'on employe pour désigner des êtres, le contenant est plus grand que le contenu. Mais, dira quelqu'un, la matière ne contient point Dieu: c'est donc Dieu qui contient la matière. Je le veux, mais alors Dieu n'est plus infini, il manque à son infinité l'espace qu'occupe la matière. Point du tout, ajoute-t-on, il est partout. Donc, conclurai-je, vous ne pouvez plus dire qu'il est infiniment spirituel, car dans son infinité il y a des parties matérielles.

Par la qualité d'immuable que les philosophes théistes ont donnée à Dieu, nous ne pouvons entendre autre chose, sinon que sa pensée et sa volonté sont permanentes. Et c'est en ce sens que l'Écriture l'entend, lorsqu'elle dit que ses décrets sont irrévocables, etc. Examinons s'il n'en est pas de cet attribut comme de ceux d'infini et d'indépendant, /88/ qu'on lui a gratuitement déférés.

I) Dieu fait l'homme et voit que cela est bon. Plus loin il se repent, il vit alors que cela étoit mauvais. Il n'est donc pas immuable, puisqu'il juge diversement du même sujet.

II) Dieu ordonne à Ézéchiel de manger de la matière fécale. Le prophète sent une répugnance invincible à ce mets, et représente à la Divinité que son corps ne s'est jamais souillé d'un pareil aliment. Alors Dieu se relâche de son premier ordre et se contente qu'Ézéchiel étende sur son pain de la fiente de boeuf. (5) Dira-t-on encore que Dieu est immuable dans ses décrets? Dieu n'agit-il pas ici comme un homme, qui d'abord a recours aux moyens violens et qui, dans l'impossibilité de les exécuter, a recours à d'autres plus doux?

III) Dieu a vu de toute éternité le monde comme devant exister, cependant il ne l'a pas créé de toute éternité. D'où vient? C'est qu'il ne l'a pas voulu. Mais à une certaine époque il a créé le monde. Pourquoi? Parce qu'alors il l'a voulu. Il a donc été un temps /90/ où Dieu n'a pas voulu ce qu'il a voulu dans un autre: il n'est donc pas immuable, puisqu'antécédemment il ne veut pas ce qu'il veut postérieurement.

On trouveroit un grand nombre de traits semblables et qui prouvent tous d'une manière absolue, et contre les juifs et contre les chrétiens, que Dieu n'est point immuable. L'argument qui se tire de la création du monde contre cette immutabilité fait contre tous les théistes en général. On en peut tirer un pareil de la fin du monde, qui doit infailliblement arriver s'il a eu un commencement. Dieu alors cessera de vouloir que le monde existe, d'où il résulte encore qu'il n'est point immuable.

Dans le système chrétien, les trois personnes de la Trinité ne font qu'un seul et unique Dieu. Un seul et unique Dieu doit avoir une seule et unique pensée, une seule et unique volonté. Il est constant que, par le péché d'Adam, le Père, le Fils et le Saint-Esprit avoient été également offensés. Qu'arrive-t-il cependant? Tous trois sentent pareillement l'offense qui leur est faite, tous trois sçavent le moyen de la réparer; comme égaux, il est indifférent lequel s'incarne et meure, mais /91/ deux pensent et veulent ne point mourir, le Fils seul veut être la victime. Le Fils pense donc différemment du Père; il est cependant le même que le Père, car si le Père (on en dit autant de l'Esprit Saint) eût voulu mourir il seroit mort. Il résulte de ce que je viens de dire que Dieu n'a pas voulu pendant un temps mourir, et qu'ensuite il l'a voulu, à moins que les chrétiens n'aiment mieux convenir qu'il y a eu diversité de volontés entre le Père et le Fils. Mais la diversité des volontés prouve et établit la diversité des personnes, en sorte que si Dieu, comme première personne, eût persisté à ne point vouloir perdre la vie pour racheter les hommes, et que, comme seconde personne, il en eût pris la résolution, on en pourroit conclure que réellement le Père et le Fils sont deux êtres réellement distincts, ce qui renverse totalement le système chrétien.

Finissons ce chapitre par un trait qui prouve seul que les chrétiens ne sçavent ce qu'ils disent lorsqu'ils donnent à leur Dieu l'immutabilité pour attribut. Dieu créa des anges, en tel nombre et à telle époque qu'on voudra choisir. Il les créa pour l'ornement /92/ de sa cour et pour être les ministres de ses volontés suprêmes. Il ne les eut pas plutôt créés qu'il les aima, et que ceux-ci, pénétrés de reconnoissance, lui déférèrent un amour qui est tel qu'aucun mortel ne sçauroit être animé d'un pareil. A un certain temps de là, Sathan (je le nomme de ce nom, car j'ignore que est celui qu'il avoit dans le Ciel) donnant apparemment plus de marques de son amour et de son zèle qu'aucun autre, parvient aux premières dignités dans le Ciel: il est un ange de lumière que nul n'efface. Les bienfaits de Dieu ne sont peut-être pas une marque de réprobation, du moins on ne le sçauroit croire sans le supposer un politique, ce qui est absurde. Quoi qu'il en soit, Sathan, comblé des grâces de son créateur mais créature ingrate, veut s'emparer du trône suprême. Il se croit trop de qualités brillantes pour occuper le second rang, c'est au premier qu'il aspire. Alors que fait la Divinité? Sans doute, elle va l'anéantir. Non. Dieu charge Michel Archange, attaché à son parti, de chasser l'esprit rebelle, et lui donne pour cela des troupes. Michel agit et précipite Sathan et ses complices du Ciel /92/ dans le cahos. Ici l'on voit clairement deux effets divers de deux façons de penser différentes dans la Divinité: Dieu aime Sathan et tant que cette amitié subsiste, il l'accable de bienfaits; Dieu hait ce même ange, à cause de sa rébellion, et sa haine se signale par la chasse qu'il lui fait donner par Michel, par la malédiction qu'il prononce sur lui, et enfin par l'exil perpétuel auquel il le condamne. Il le hait, et non seulement il le prive de toutes ses prérogatives. Il lui ôte encore tous les caractères qui distinguent l'esprit céleste, il le rend laid, hideux, cornu, ses mains se changent en griffes et son éternité de délices est convertie en un éternité d'horreurs. Quel contraste! Dira-t-on après cette diversité de conduite que Dieu n'a point changé de sentiment à l'égard de Sathan?

On peut dire en général qu'il est impossible qu'un être immuable soit le régisseur de la nature. La nature est absolument aveugle, et ses effets bons ou mauvais sont l'effet d'un concours qu'elle même ne prévoit pas. Il seroit moins contradictoire d'admettre simplement un Dieu éternellement tout-puissant /94/ et doué d'une faculté qui soit telle qu'il puisse remédier à chaque accident à mesure qu'il arrive. Aujourd'hui nous sommes convaincus que des effets de la nature peuvent causer les plus affreuses révolutions dans notre orbe. Or, si Dieu est immuable, il ne sçauroit arrêter ces fléaux lorsqu'ils sont arrivés, car il auroit voulu qu'ils arrivassent et par un autre vouloir il en borneroit le cours.

On dira peut-être que les divers vouloirs existent ensemble dans l'esprit de Dieu: par exemple, que Dieu a bien voulu que Paul, sous le nom de Saül, désolât ses dévots, tandis qu'en même temps il vouloit que cet homme devînt un célèbre apôtre de Jésus-Christ, et cela est dans l'ordre de la prescience aux yeux de laquelle tout est présent. Mais si Dieu a dans son esprit des idées si diverses d'un même sujet, je demande pourquoi étant tout-puissant il laisse l'idée du mal se réaliser la première. On ne sçauroit ici disculper la contradiction. Tandis que Dieu pense que Paul (je me borne à cet exemple) le persécutera et qu'ensuite il le glorifiera, l'aime-t-il ou le hait-il? S'il le hait, à raison de l'ordre /95/ des idées, il sera non immuable lorsque Paul, cessant de le persécuter, souffrira au contraire toutes les douleurs possibles pour son nom. S'il l'aime tandis qu'il le persécute, dans la vue qu'il a qu'un jour Paul reviendra à lui, le crime et la vertu sont donc également précieux aux yeux de Dieu, et si Paul mouroit haïssant Dieu qui l'aime il ne seroit pas réprouvé, car Dieu immuable ne pourroit le haïr sans changer de sentiment à son égard et sans devenir muable. Or Dieu ne peut réprouver un être qu'il aime.

Ceux qui ont lu tous les ouvrages des théistes et des chrétiens sur l'existence d'un Souverain Être s'appercevront facilement que les solutions qu'on y donne ne répondent point à nos objections. La plupart de ces philosophes s'épuisent en propositions, ils avancent sur le compte de la divinité tout ce qu'ils imaginent lui convenir; mais qu'on me montre une seule démonstration dans tous leurs écrits relatifs à l'objet que je traite, et je me rends. Il ne suffit pas de dire: il y a un Dieu, son essence est telle, ses attributs sont en tel nombre et de telle qualité. Ce sont des preuves que je /96/ demande. Mais, dira-t-on, l'athéisme ne se prouve pas mieux que le théisme. La non-existence d'une chose n'a pas besoin de preuves: c'est l'existence qui doit être démontrée. Il n'est pas utile que l'on me démontre que je suis homme, mais il faudroit de forts argumens pour me convaincre que je ne le suis pas. Mais ceci est un cas différent: mon existence m'est sensible, la négation de ce fait ne l'est pas.

La science, la connoissance universelle de Dieu, son gouvernement absolu seront la matière de chapitre suivant.




CHAPITRE V

On ne s