Jordanus Brunus redivivus
[Anonyme]
[Taken from the 1771 edition,
in Pièces philosophiques, s.l.]
G. Mori© 1999
J. BRUNUS REDIVIVUS
OU
TRAITÉ
DES ERREURS POPULAIRES
Ouvrage Critique, Historique et Philosophique,
Imité de
POMPONACE
PREMIÈRE PARTIE
MDCCLXXI
TABLE DES CHAPITRES
Avertissement
p. 1
Chapitre I. De
la pluralité des Mondes p. 17
Chapitre II.
Les connoissances humaines n'ont rien de certain p.
32
Chapitre III.
De l'existence de Dieu p. 44
Chapitre IV.
Suite du même sujet. Dieu n'est pas immuable p.
86
Chapitre V. On
ne sçauroit concilier la science de Dieu, sa connoissance
et son gouvernement absolu avec le mal qui est dans le
monde p. 96
/1/
AVERTISSEMENT
Une des plus belles facultés de l'homme, c'est à
mon gré le pouvoir qu'il a de comparer ensemble les divers
événemens, pour en tirer les conséquences
qui déterminent sa conduite. Disons-le en deux mots: l'homme
privé de l'expérience seroit infiniment au-dessous
des plus vils animaux, au sens où l'on entend la vilité.
De là cette prudence qu'on voit régner dans les
démarches d'une personne qui a un peu vécu et qui
est bien constituée, et de là aussi la conduite
extravagante des enfans. Celui qui n'a pas encore vu de feu court
en riant s'y précipiter, et il doit agir ainsi, car le
feu forme un spectacle brillant à ses yeux; et comme il
n'a pas encore l'expérience qui nous apprend que le feu
nous cause de vives douleurs quand nous nous en approchons de
trop près, il doit se promettre beaucoup de plaisir à
se jetter dans le brasier.
Cette expérience, que l'imprudence des enfans ne met
que trop souvent /2/ à portée de faire, prouve invinciblement
que ceux-là ont erré qui ont cru que nos sens ne
nous trompoient jamais. Ils nous trompent sans contredit, mais
heureusement l'erreur où il nous plongent n'est pas longue.
Le sens de la vue nous fait appercevoir le feu, il nous fait désirer
d'en approcher, mais bientôt le sens du tact nous instruit
par la douleur des qualités destructives de ce dangereux
élément. Le seul cas où nos sens ne nous
tromperoient pas, c'est celui où ils agiroient tous ensemble;
car les uns, comme la vue, n'agissent le plus souvent que sur
les substances, et les autres, comme le tact, n'opèrent
que sur les qualités de ces substances: la vue apperçoit
le feu, le tact instruit qu'il brûle.
Si nos sens sont trompeurs, si même ils sont affectés
diversement dans tous les hommes, en sorte que l'un voit rouge
et vermeil ce que l'autre voit jaune, par une conformation d'organes
variée dans tous les êtres (1),
qui pourra donc nous servir de guide? L'expérience. C'est
par elle seule que tout ce qui est compris /3/ dans la classe
des animaux se dirige. C'est par elle que le cheval, frappé
à diverses fois de la verge tandis qu'on lui enseignoit
ce qu'il devoit faire, obéit aux mêmes expressions
qu'on lui répète sans le frapper. C'est par elle
aussi que d'autres ont fait naufrage; il est des animaux qui semblent
sourds et insensibles à la voix de l'expérience,
et l'on peut en général les diviser en deux classes:
la première est composée des espèces, telles
que l'huître, qui ne peut se mettre en mouvement et combiner
ses démarches pour échapper au mal qui la poursuit;
la seconde est formée des animaux doués d'un mouvement
vite, tels que sont les hommes, mais qui n'employent point leurs
forces pour parer à la douleur dont il sont menacés.
Cette dernière espèce comprend les idiots, les insensés
et les stupides, et souvent beaucoup de gens qui n'ont employé
leur esprit qu'à connôitre ce qui ne les regardoit
pas. Ceux des humains qui sont tombés dans cette insensibilité
par rapport à l'expérience sont des êtres
dignes à la fois du plus grand mépris et de la plus
grande pitié.
Il ne faut qu'un peu de bonne foi /4/ pour convenir que l'expérience
est le seul guide auquel nous puissions nous confier. Sans l'expérience
des choses que nous voulons traiter, nous ne faisons que balbutier;
de là cette foule d'erreurs qu'on voit régner dans
les ouvrages de métaphysique. Celui qui traite des prétendus
sujets qu'il croit voir hors de la nature est assez semblable
à un enfant qui bégaye les mots d'amitié,
d'amour, de respect, de devoir, etc., sans aucune connoissance
de la valeur de ces termes. L'un raisonne d'après les préjugés
de ses pères ou les siens; l'autre répète
des mots qu'il tient de son précepteur. Si tous les hommes
vouloient employer leurs lumières naturelles, la seule
lecture des ouvrages mystiques sur Dieu, l'âme et les dogmes
en général, suffiroit pour leur démontrer
le faux de toutes ces vaines hypothèses que la passion
a formées. Qu'on examine les livres dont je parle, on verra
avec étonnement qu'on n'a pas fait assez d'attention sur
les termes des démonstrations qu'ils donnent: ils roulent
tous sur la manière dont la chose peut être, et jamais
sur celle dont elle est.
Ce vice essentiel, capable d'anéantir tout ouvrage
autre qu'un ouvrage mystique, /5/ vient de ce que les auteurs
religieux n'ont point écrit d'après l'expérience.
Ces descriptions gigantesques et variées du Paradis et
de l'Enfer viennent de ce que leurs auteurs n'avoient pour s'en
former l'idée d'autre secours que celui de leur imagination
échauffée. On donne le plan exact d'une ville, on
crayonne le portrait ressemblant de l'Empereur; l'effigie du Souverain
Être et la carte du ciel nous manquent, et vraisemblablement
nous en serons privés à jamais.
Dès que nous abandonnons le guide de l'expérience,
nous nous égarons. Cependant, l'expérience elle-même
n'est pas infaillible. Mais comme nous n'en connoissons pas de
plus certain, il faut nous y tenir. Il est à présumer,
d'ailleurs, que sans les entraves qu'on a données à
l'expériences dans presque tous les siècles, les
hommes en auroient fait un usage et meilleur et plus certain.
Dans tous le temps connus, les religions l'ont regardée
comme un obstacle invincible à l'empire tyrannique qu'elles
se proposoient d'usurper sur les hommes. Sans remonter au-delà
des siècles que nous connoissons, nous voyons dans les
livres sacrés des Hébreux un Moyse, législateur
/6/ cruel mais fameux politique, ordonner de sang froid la mort
tantôt de quatre mille, tantôt de six mille hommes.
Quel étoit leur crime? Ils avoient voulu se servir de l'expérience.
Quel supplice cet inflexible ami de Dieu n'eût-il pas décerné
contre un israélite qui auroit eu assez de front pour montrer,
aux Juifs assemblés, que l'eau qui sortit du rocher que
Moyse frappa de sa verge étoit une source naturelle? C'eût
été bien pis, si ce même israélite,
guidé par l'expérience, eût fait sortir de
l'eau de quelque autre roche, après l'avoir fait ouvrir.
La famille d'Aaron n'auroit pas manqué d'écrire
sur les rouleaux que ce physicien étoit Astharoth ou au
moins l'un de ses parens!
Chaque siècle nous a fourni de semblables exemples
et il n'étoit guères possible que cela fût
autrement, la durée et le pouvoir d'une religion n'étant
fondés que sur un aveuglement des peuples. Dans les siècles
où l'ignorance et la barbarie ont régné,
les prêtres, comme le reste des hommes, étoient ignorantes
et barbares. Uniquement occupés du soin d'aggrandir leur
fortune et leur puissance, ils étoient bien éloignés
de s'appliquer à la philosophie: les lumières qu'ils
auroient acquises /7/ auroient pu par reflet éclairer les
hommes, et le grand jour est trop fatal à tout système
de religion.
Cependant, à mesure qu'on avançoit, l'esprit
philosophique fermentoit. Il acquit, par une succession de temps,
un pouvoir sur les humains dont il n'auroit pas dû être
privé un seul instant dans la chaîne éternelle
des siècles. Il avoit déjà régné
sans doute, et les précieux fragmens qui nous restent des
temps antérieurs au déluge de Moyse et à
sa création, en sont une preuve toujours vivante. Enfin,
il reprit une nouvelle naissance après avoir été
comme anéanti pendant près de cinq mille ans chez
une foule de nations.
Les prêtres ont toujours eu la fureur de passer pour
des hommes extraordinaires et incapables d'errer. Dans les temps
barbares, ils avoient décidé hardiment sur un nombre
de points qu'ils ignoroient absolument. La lumière perça
les ténèbres, on fit des découvertes, on
les révéla: l'infaillibilité du sacerdoce
se trouva en compromis avec l'expérience. Celle-ci démontra,
celui-là se contenta de soutenir qu'il n'avoit pu se tromper.
Pour accréditer les vieilles erreurs, les ministres de
Dieu se crurent /8/ en droit d'exercer la violence contre quiconque
oseroit les attaquer. Ils s'érigèrent un tribunal
de sang, où la raison et l'expérience furent traitées
en criminelles. Il est même surprenant que les hommes, aidés
des seules forces de la nature, aient pu surmonter les obstacles,
invincibles en apparence, qu'ils rencontrèrent sur leur
chemin. S'il est des martyrs, ce sont ceux-là que les prêtres
ont condamnés comme novateurs. Avant qu'on eût découvert
le Nouveau-Monde, on étoit dans la ferme croyance qu'il
n'y avoit que de l'eau au-delà de notre continent, et l'on
ne seroit jamais parvenu à trouver ces vastes empires,
ces terres d'une immense étendue, ces peuples nombreux,
si l'on n'eût secoué l'ancienne superstition qui
regardoit les Colonnes d'Hercule comme les limites de la navigation.
La divinité, disoient les anciens, a défendu de
passer outre. Ils avoient même gravé sur ces colonnes
l'arrêt du Ciel: non plus ultra.
Les prêtres, en persécutant ceux qui s'appliquoient
aux découvertes, se montroient les ennemis du genre humain,
mais pour pallier leur violence ils ne manquèrent pas de
confondre la philosophie /9/ avec la prétendue science
qu'ils appellent théologie. Ils répandirent tout
ce qu'ils purent d'odieux sur le nom de novateur, et le décernèrent
indistinctement à tous ceux qui firent paroître quelque
sentiment nouveau. Pour mériter des supplices à
leurs yeux, il ne fallut pas parler ouvertement en faveur de la
nature: il suffit de n'en pas paroître l'ennemi, et l'Église
a condamné tel homme au feu parce que, dans son livre,
il s'étoit trouvé un ou deux passages d'où
l'on pouvoit tirer quelque induction éloignée, mais
favorable à la matérialité.
La religion chrétienne, par une pétition de
principe bien frappante, a longtemps admis la philosophie d'Aristote
comme la meilleure; cependant, quelles conséquences utiles
au matérialisme ne pourroit-on pas tirer de la matière
première et unique, et des élémens transmuables
les uns dans les autres, et par conséquent indestructibles,
de ce philosophe? On n'a peut-être jamais remarqué
d'où provenoit l'estime de la religion pour la philosophie
d'Aristote: c'est qu'Aristote a fondé toute la physique
sur la logique et sur le calcul rationel (2)
/10/, et jamais sur l'expérience, en sorte que les ouvrages
de ce philosophe étoient un bouclier que la religion opposoit
à tous ceux qui travailloient d'après l'expérience.
Lorsqu'elle se vit obligée d'abandonner certaines branches
de la philosophie qu'elle avoit admises, parce qu'on l'y contraignoit
par l'expérience, elle eut recours aux supplices pour maintenir
ce qu'il lui en restoit. Une fois ce parti rigoureux pris, il
ne fut plus libre de penser autrement qu'on avoit pensé
autrefois, c'est-à-dire d'avoir d'autres /11/ sentimens
philosophiques que ceux de l'Église. Le premier sçavant
qui fut l'objet de la rage des prêtres fut Jérôme
Cardan, fameux médecin milanois. Ce philosophe ne reconnut
que trois élémens, l'air, l'eau et la terre, et
prétendit que le feu, placé selon les anciens sous
le ciel de la Lune, n'existoit pas. L'origine de ce feu étoit,
disoit-on, l'effet du froissement des corps qui se meuvent dans
l'univers. Cardan objecta tout simplement qu'il n'étoit
pas sûr de déterminer que le mouvement rapide des
corps quelconques produisît du feu, puisque les fleuves
les plus rapides conservent leurs eaux dans le plus grand degré
de froideur. Cardan, en continuant de philosopher, s'avisa d'avancer
qu'il lui paroissoit peu raisonnable de soutenir qu'il y avoit
quatre élémens dans le monde, à raison des
quatre humeurs qu'on suppose dans les animaux; il n'en fallut
pas davantage pour exciter le cri de l'Église. En vain
il donna pour garant de sa proposition Thrusianus, interprète
de Galien, qui ne comptoit que trois humeurs dans l'animal. Il
fut déclaré impie, et son livre de la Subtilité
hérétique. On lui apprit même qu'il étoit
matérialiste, ce qu'il ne sçavoit /12/ pas. Je voudrois
bien sçavoir quel jugement porteroit un sauvage instruit
des termes sur des prêtres qui condamnent un médecin,
grand anatomiste, parce qu'il soutient que ses confrères
sont dans l'erreur sur le nombre des humeurs qu'il y a dans le
corps humain. Cependant, Jérôme Cardan en fut quitte
pour voir ses livres flétris et pour être fortement
soupçonné d'adhérer à la matérialité
de l'âme, de laquelle il ne dit pas un mot.
La France, quoique moins esclave des préjugés,
n'a pas laissé que d'y sacrifier. Le fameux Pierre La Ramée,
vulgairement appellé Ramus, commença de paroître
sous le règne de Henri II. Homme d'un génie vaste
et doué des plus belles connoissances, il ne put voir sans
indignations le honteux asservissement où étoit
sa nation par rapport aux anciens sentimens. Il chercha en tout
genre à donner de l'ordre et de la clarté aux matières;
l'Université de Paris ne manqua pas de le taxer d'innovation.
Les clameurs de cette société firent tant d'effet
sur le bas peuple que le jour de Saint Barthélemi Ramus
se vit percer dans son lit par des assassins, qui lui dénoncèrent
que son impiété étoit la cause /13/ de sa
mort. Son crime, en effet, étoit d'avoir voulu éclairer
ses contemporains.
Sous le pontificat d'Urbain VIII, l'Église présenta
au monde une scène des plus intéressantes: un travailleur
infatigable, un philosophe accompli pour son siècle, remit
en vigueur le système de Copernic sur le monde. Il soutint
le Soleil immobile au centre, et fit mouvoir la Terre; et après
avoir déterminé la figure de la terre dit nettement
qu'il y avoit des antipodes. Galilée n'avoit pas tort,
et des expériences répétées l'ont
prouvé. Mais ce philosophe détruisoit l'Ancien Testament,
en soutenant le soleil fixe au centre, et le Nouveau qui assure
que l'Évangile est prêché à tous, en
annonçant des climats alors ignorés. Une assemblée
de prêtres du Seigneur le cita, et l'accusa d'athéisme,
parce qu'il nioit le sta sol de Josué, et d'hérésie,
parce que la supposition des antipodes donnoit atteinte à
l'universalité de la connoissance de l'Évangile.
Et son grand âge ne l'eût pas sauvé des flammes,
s'il n'eût pris le parti de demander pardon à Dieu
d'avoir dit la vérité, et fait serment sur l'Évangile
de reconnoître à l'avenir la terre pour immobile
/14/ et habitée seulement sur un de ses côtés.
Qu'on ne dise pas que ce ne fut que pour la bonne discipline que
l'Inquisition de Rome cita Galilée. Virgile, Évêque
de Saltzbourg, pensa être privé de son église
et dégradé du ministère pour avoir suivi
cette opinion, et ce ne fut pas l'Inquisition qui le persécuta,
ce fut le corps de l'Église, parce qu'en effet cette hypothèse,
bien démontrée comme elle est, prouve invinciblement
la fausseté de la religion.
L'opinion du mouvement de la terre conduit droit à
celle de la pluralité des mondes. Il n'y a point de doute
que le premier de ces sentimens fait naître l'autre, d'où
résulte encore l'infinité et l'éternité
du monde. La Terre se meut, et n'est point au centre; d'autres
globes de même nature qu'elle se meuvent aussi: on en infère
que ces globes sont en aussi grand nombre qu'il en peut tenir
des extrémités de la circonférence au centre.
Or, ces extrémités sont à une distance infinie
du centre, la conséquence est facile à tirer. Personne
n'a soutenu cette hypothèse plus hardiment, et ne l'a prouvée
d'une façon plus distincte, que Jordan Brun, sous /15/
le nom duquel nous écrivons. Tout le monde sçait
quelle fut sa fin, et qu'il périt à Rome au milieu
des flammes, accusé et non convaincu d'athéisme.
Si l'on croit le père Mersenne, Jordan Brun étoit
un docteur d'impiété. Mais comme les ouvrages de
ce poète-philosophe ne se trouvent plus, je ferai plaisir
à mon lecteur de lui donner une idée de ces impiétés
prétendues qui l'ont conduit au bûcher. Par là,
je le mettrai à portée de juger si le moine Mersenne
est un ignorant qui n'a pas entendu Jordan Brun, ou s'il est un
méchant homme qui pour pallier la cruauté de son
Église n'a pas craint d'insulter à la mémoire
d'un grand homme, péri malheureusement. Cet exposé
sera la matière de mon premier chapitre.
Tandis que l'Église exerçoit ses fureurs sur
les auteurs de certains sentimens, sur lesquels il semble qu'elle
n'a point droit de prononcer, les jurisdictions séculières,
enyvrées du même esprit, livroient au feu tous ceux
qui en appelloient à l'expérience. Le malheureux
Jules-César Vanini ramasse dans des Dialogues philosophiques
tout ce que Cardan, Scaliger et d'autres avoient dit sur la physique;
il joint à cette compilation les expériences, vraies
ou douteuses, /16/ qu'il avoit faites. Par arrêt du Parlement
de Thoulouse, il est condamné à être brûlé
comme un impie.
Une chose bien digne de remarque c'est que les plus grandes
fureurs des prêtres se tournent toujours sur l'expérience.
L'attente seule d'une démonstration de physique peut les
exciter à la perte du plus vertueux des hommes qui en est
l'auteur. Cette vigilante attention qu'ils portent sur la première
des sciences vient de ce que, jusqu'à présent, les
découvertes qu'elle a faites ont toutes porté coup
aux deux systèmes de religion reçus des juifs et
des chrétiens. Je suis sûr que, si Rome vouloit s'expliquer
de bonne foi, elle confesseroit qu'elle eût mieux aimé
que tous les habitans du Nouveau-Monde fussent damnés à
tous les diables, qu'on en ait fait la découverte. En effet,
on ne peut pardonner à Jésus-Christ de n'avoir pas
fait mention de cette vaste partie de l'univers, dans les départemens
qu'il à donnés à ses apôtres. Les sauvages
d'Amérique ne sont ni juifs, ni gentils, mais ils méritoient
bien que le fils de Dieu leur déléguât un
disciple au moins, et cette inattention est bien fâcheuse
pour ceux qui sont morts entre le temps de la venue de Jésus-Christ
et celui où la découverte de leurs terres fut faite.
CHAPITRE I
De la pluralité des mondes
S'il est un système qui fasse honneur à la divinité,
c'est celui de la pluralité de mondes. Cependant, on n'a
pas cessé de persécuter ceux qui l'ont admise, et
l'intérêt et la passion n'ont jamais manqué
d'imputer des crimes aux philosophes qui ont fait quelque efforts
pour l'établir. Ce fut pour un semblable forfait que Jordan
Brun perdit la vie au milieu des flammes, car le reproche d'athéisme
et d'impiété qu'on lui fait n'est fondé que
sur de vains soupçons. Cet auteur avoit fait quelques ouvrages
sur l'art de Raymond Lulle et sur la mémoire artificielle.
Il composa ensuite quelques petits poèmes, auxquels il
fit lui-même des commentaires. Ils rouloient sur des questions
de mathématique, de physique et d'astrologie. Son premier,
De minimo, traite des atomes et de leur existence; celui
qui suit ne parle que de la division, de l'augmentation et de
la mesure des corps, et est parsemé /18/ de propositions
géométriques: il a pour titre De mensura et figura;
enfin vient le troisième poème, De immenso et
innumerabilibus, seu De universu et mundis. C'est là
que Jordan Brun dit, non d'un ton affirmatif mais en forme de
proposition seulement, que le ciel est un champ infini où
des globes innombrables sont soutenus sur leur propre poids, les
uns se tournant seulement sur leur centre ou même étant
immobiles, et les autres faisant leurs cours autour d'eux. Il
ajoute que tous ces globes étant des membres de l'univers,
demeurent sans peine et sans contrainte en leur place sans y être
à charge, de même que les membres du corps d'un animal
ne sont point lourds au tronc. De ce que tout l'univers est égal,
puisqu'étant infini de centre se trouve partout, il en
conclud qu'il n'est point de parties supérieures ni inférieures
dans la nature, que les globes lumineux sont autant de soleils,
et les globes obscurs autant de terres semblables à la
nôtre. Il prétend qu'il n'est aucune étoile
qui ne soit un soleil (cela s'entend des étoiles fixes),
et que si celui qui nous éclaire étoit aussi éloigné
il nous paroîtroit aussi petit; qu'il y a plusieurs terres
qui font leur cours autour /19/ de ces divers soleils, comme font,
autour de notre soleil, et la terre que nous habitons et les planètes
qui sont de même nature qu'elle. Jordan Brun donne une raison
très valable de ce que nous voyons bien les soleils sans
nombre qui se trouvent dans l'univers, mais que nous n'appercevons
pas les terres qu'ils échauffent, éclairent et fertilisent:
c'est que celles-ci sont opaques, et sombres par conséquent.
Or, il est démontré par ce que nous sçavons
de la grandeur apparente du soleil et de sa grandeur réelle,
qu'un homme dans cet astre n'appercevroit la terre où nous
sommes que comme un point, supposé qu'il l'apperçût,
aidé du meilleur téléscope qu'on ait jamais
fait.
Mais passons à l'endroit de ce troisième poème
qui a fait brûler Jordan Brun, et voyons quel sophisme l'Église
a pu employer pour le taxer d'athéisme. Pour prouver que
l'univers étant infini il doit y avoir un nombre infini
de globes qui le remplissent, notre philosophe allègue
que Dieu ayant pu faire un bien infini en créant une infinité
de mondes, comme il auroit fait un bien fini en créant
un seul, il ne faut pas penser qu'il s'en soit tenu là.
D'ailleurs /20/, dit le poète-philosophe, il n'y a point
de répugnance de la part de la matière, qui se peut
accroître infiniment, comme on le voit aux semences des
végétaux et des animaux, qui produisent à
l'infini.
Pour justifier d'un seul mot Jordan Brun, et montrer l'inhumanité
de l'Église à son égard, il suffiroit, ce
me semble, de remarquer que cet auteur écrivoit en vers,
et qu'il est de ce genre d'écrire d'employer la fable et
le mensonge, un poète n'étant astraint qu'à
la vraisemblance seulement. Mais allons plus loin. Le système
de la pluralité des mondes est-il si révoltant que
les prêtres les pensent? Depuis que, livrés à
l'expérience, nous nous sommes appliqués à
nous connoître et à connoître ce qui nous environne,
nous sommes parvenus à nous démontrer que le soleil
qui nous éclaire, placé au centre de notre univers,
ne se meut que sur lui-même, tandis que le globe que nous
habitons tourne autour de lui. Plus loin nous appercevons des
corps lumineux fixes, et autour d'eux des corps errans et ténébreux
par certains côtés; ne sommes-nous pas portés
à en conclure que sous la croûte elliptique des cieux
/21/ le même système que le nôtre est repéré
une infinité de fois? Mais si ce système est répété
une infinité de fois, si dans chaque espace suffisant de
la nature il y a un soleil et des terres, que penser de la sagesse
de Dieu, si ayant, pour un bien sans doute, peuplé d'animaux
notre terre il a laissé toutes les autres désertes?
Il paroît bien plus digne de sa puissance d'avoir occupé
tous ces vastes orbes qu'il a pris la peine d'arranger. Non seulement
la pluralité des mondes, mais l'éternité
de la matière même n'induit pas à l'athéisme.
Est-il plus singulier que Dieu ait créé la matière
de toute éternité, que d'avoir engendré son
fils de toute éternité? Non, sans doute. Je dis
plus: la création du monde, selon les Hébreux, ne
donne pas une si belle idée de la divinité. Car
à quoi s'occupe-t-elle pendant tout le temps qui s'écoule
depuis le premier terme de l'éternité jusqu'au moment
de la création? Couvoit-elle les germes des êtres,
ou bien attendoit-elle que les temps prescris par les destins
fussent expirés?
Quant au sentiment qui admet la pluralité des mondes,
outre que la vérité ou la fausseté de cette
hypothèse est absolument indifférente, puisque les
/22/ distances qu'il y a de l'un à l'autre de ces mondes
possibles sont trop étendues pour qu'ils puissent jamais
avoir aucun commerce ensemble, il ne paroît pas qu'on puisse
faire un crime à un homme de le soutenir. Jordan Brun n'a
point été novateur en admettant la possibilité
de plusieurs mondes. Une foule d'auteurs avant lui avoient été
de son opinion, comme Plutarque et Diogène Laërce.
Dans le sein du Christianisme même, les physiciens modernes
n'ont pas celé que le monde est infini, et il s'en faut
peu qu'ils ne disent qu'il est infini en durée comme en
puissance. Les plus circonspects d'entre eux ne parlent ni de
son origine ni de sa fin, semblables à ce sçavant
italien à qui quelqu'un ayant demandé si le monde
étoit éternel et ce qu'il pensoit de sa durée,
il répondit: s'il n'est pas éternel, du moins est-il
bien vieux. Ces mêmes physiciens avouent qu'il est absurde
de croire que Dieu ait formé un nombre innombrable de globes
semblables au nôtre sans autre dessein que de les laisser
dans l'immensité; d'où l'on infère qu'ils
les croyent habités. Au reste, dans le système de
la pluralité des mondes, rien ne répugne au nouveau
système, je veux dire au christianisme, et le docte Kepler
dans son livre intitulé Somnium Johannis Keppleri, sive
Opus posthumum de astronomia lunari, a démontré
par des vérités astronomiques que la Lune étoit
habitée. Il a plus fait: il a nommé quelles espèces
d'animaux pouvoient demeurer dans ce globe, relativement à
sa température. On n'a point fait le procès à
Kepler, on a fait brûler Jordan Brun. D'où vient
cette diversité de façons d'agir? C'est que Kepler
vivoit dans un pays libre et que Jordan demeuroit en Italie. S'il
fût resté en Allemagne, il n'eût point essuyé
toute la fureur des prêtres. L'Église ne lui pardonna
jamais son petit ouvrage De la déroute de la bête
triomphante. Cette satire ingénieuse où une
planète qui avoit voulu usurper l'empire sur les autres
est enfin précipitée et son orbe renversé,
désignoit allégoriquement le Pape et la cour romaine,
subjugués par les puissances séculières éclairées
du flambeau de la raison. Personne n'étoit nommé
dans ce livre, mais Rome s'y reconnut. Comme on ne sçauroit
condamner au feu pour une allégorie, qui peut s'appliquer
à nombre de sujets divers /24/, on punit dans l'auteur
De minimo et de mensura l'auteur d'Il spaccio della
bestia triomfante.
Les Docteurs chrétiens, pour justifier leur cruauté
envers les philosophes auteurs de quelques découvertes,
ont prétendu que le système de la pluralité
des mondes détruisoit de fond en comble celui du péché
originel, et celui de la Rédemption par conséquent.
Mais ils se sont lourdement trompés. On peut ajuster, s'ils
veulent y consentir, tous les systèmes philosophiques par
rapport au monde avec leur système religieux. Nous l'allons
voir.
I. Les philosophes qui soutiennent l'éternité
de la matière ne soutiennent pas, en même temps,
l'éternité de l'arrangement actuel. Tous, au contraire,
disent qu'il est nécessaire qu'il y ait eu bien des révolutions
avant que l'univers et les corps qui le composent ayent pris leur
équilibre; leur sentiment sur l'éternité
de la matière ne tombe que sur la masse générale
de cette même matière. Par exemple, en supposant
que la masse générale fût dans le premier
terme une espèce de bouillie, il a fallu un espace immense
de temps pour que cette masse se reposât et se clarifiât.
/25/ Pendant que cette masse reposoit, les parties les plus grossières,
chassées par le feu, ont dû s'éloigner du
centre et former la croûte elliptique et immense en épaisseur
qui forme ce qu'on appelle le ciel. Ce qui resta après
que la coque de l'univers fut faite, forma tous les corps opaques,
tels que notre terre, notre lune, etc. et les autres terres et
les autres lunes, etc. Si ces parties grossières se sont
trouvées de pesanteur inégale après leur
réunion en diverses masses, comme il semble que cela a
dû arriver, il est démontré qu'elles n'ont
pu prendre leur équilibre qu'après une multitude
de mouvemens divers, mais toujours tendans vers l'extrémité
de la croûte à raison de leur poids. Le feu qui existoit
dans la masse générale et qui la faisoit fermenter
a dû se retirer, à mesure qu'il a eu plus de liberté
de le faire, vers le centre. Aussi nos meilleurs astronomes y
placent-ils le soleil de notre univers. Cependant, comme les parties
grossières se sont détachées du tout en masses
considérables, il né répugne point de penser
qu'elles ont conservé dans leur milieu une très
grande quantité de feu premier. Dans la suite des temps,
ce feu /26/ ayant pris force par la faculté qu'il a de
tourner en sa propre substance tout ce qui est après de
lui, il a fait rompre les globes qui le contenoient, qui s'en
sont éloignés à une certaine distance, assez
bien ménagée pour qu'ils en soient échauffés
et éclairés sans courir risque d'être consumés
par son action.
Jusqu'ici rien n'exclud l'idée d'un Dieu, et les divers
globes qu'on admet ayant pu avoir pris leur assiette les uns plus
tôt, les autres plus tard, on peut par complaisance supposer
que ce globe-ci n'a été arrangé qu'au temps
indiqué par Moyse. Ce que je viens de dire du monde en
supposant une matière première liquide peut s'appliquer
également au système des atomes. Il ne s'agit que
de changer les termes, et nous voilà déjà
d'accord avec les juifs et les chrétiens sur la création
de ce monde.
II. Mais votre système, diront les chrétiens
et les juifs, détruit le péché originel.
Point du tout. Tout ce que Dieu a fait par rapport aux hommes,
à notre connoissance, ne regarde précisément
que les hommes de ce globe. Il se peut très bien que les
Adams des divers mondes ne se soient point comportés comme
le nôtre: il se peut aussi que /27/ tous, ou plusieurs,
ayent péché comme lui. Quand même il seroit
aussi certain qu'il est douteux qu'il y a plusieurs mondes, il
n'est pas moins de la sagesse de Dieu d'en avoir point parlé
aux Hébreux; c'eût été les embarrasser
d'une foule d'observations qui les auroient inutilement embrouillés.
Le chef, le père d'un monde désobéit aux
ordres d'un Dieu qui lui avoit donné l'existence sous certaines
conditions, qui peut-être ne sont pas les mêmes que
celles qu'il a imposées aux chefs des autres mondes. Il
nous suffit de sçavoir la faute de notre Adam et la peine
qui en résulte, et la science de la conduite des autres
Adams nous est d'une inutilité absolue. C'est ainsi que
Campanelle et Fantonus, l'un dominiquain, l'autre Général
des Carmes, tous deux célèbres écrivains
qui ont entrepris la défense de Galilée, se sont
exprimés. Si nous considérons d'un oeil attentif
quel étoit le peuple juif, pour qui l'Ancien Testament
a été premièrement écrit, nous verrons
que son auteur, quel qu'il soit, n'a parlé des choses que
de la sorte dont elles ont été vues par ce peuple.
Dans la Genèse il est dit que Dieu fit deux grands luminaires,
l'un pour le jour, /28/ l'autre pour la nuit, qui sont le soleil
et la lune. Ne diroit-on pas que ces deux astres sont de pareille
grandeur? Et qui ignore aujourd'hui que la lune est un corps opaque,
tel que la terre, et qui ne contient en lui-même aucune
lumière?
III. Nous trouvons dans l'Écriture Sainte même
de grands secours pour faire quadrer le système de la pluralité
des mondes avec le système de la Rédemption opérée
par le Christ au sentiment des chrétiens. Saint Paul, dont
les écrits sont dictés par le Saint Esprit, nous
révèle que Jésus-Christ a réconcilié
par son sang tout ce qui étoit en la terre et aux cieux.
(3) La plus
superficielle lecture des livres hébraïques suffit
pour nous convaincre que parmi la nation juive on entendoit par
le mot ciel tout ce qui est au-dessus de la terre, et c'est en
ce sens que Saint Paul parle. Car il y auroit de l'absurdité
à supposer qu'il a entendu par ces paroles et aux cieux
la réconciliation des anges et autres bienheureux esprits
avec Dieu, n'étant pas à présumer qu'il y
ait aucune haine entre la divinité et les êtres qu'elle
souffre habiter sa gloire. /29/ Ce passage de Saint Paul donne
à entendre que tous ou plusieurs des Adams ont péché,
car la Rédemption le suppose, et c'est peut-être
en ce sens que Jésus-Christ dit à notre monde qu'il
est mort pour nous et pour plusieurs (4).
Au reste, peu importe qu'un seul ou plusieurs Adams ayent
péché, et qu'il ait fallu une rédemption
à un ou à plusieurs mondes; il suffit qu'on puisse
soutenir le sentiment de leur pluralité sans donner atteinte
à la lettre des Écritures et en général
au système religieux des chrétiens, pour justifier
Jordan Brun, et ceux qui ont été de son opinion
devant et après lui, du reproche odieux d'impiété
qu'on leur a fait. Si les Écritures, que les juifs et les
chrétiens regardent comme divines, sont réellement
telles, il suffit à un écrivain qu'il s'y trouve
un seul passage, une seule expression qui soit favorable à
son opinion, pour le justifier et le ravir aux supplices, car
dans des livres dictés par l'esprit de Dieu on ne sçauroit
sans impiété avancer qu'il y a des termes obscurs
et desquels on peut abuser. Si cela étoit, l'ouvrage de
Dieu seroit susceptible des mêmes inconvéniens /30/
que ceux des hommes, ce qu'il est absurde de supposer.
Cependant, il faut en convenir, dès que l'esprit philosophique
commença à reparoître sur la terre, les prêtres
en général durent être fort embarrassés
sur le parti qu'ils devoient prendre. Ils eurent recours à
la cruauté, parce que ce n'étoit que la crainte
seule des châtimens qui pouvoit arrêter les hommes
dans le cours rapide de leurs progrès vers le vrai. La
découverte du vrai a toujours été la pierre
d'achopement des systèmes de religion, et c'est pour cela
que les prêtres chrétiens, qui sçavoient la
cause de la chute de leurs prédécesseurs, ont toujours
essayé d'étouffer les sciences dès le berceau.
L'expérience ayant fait voir que les auteur des livres
sacrés avoient erré sur des faits notables, on a
conclu la non-divinité de ces ouvrages. En allant plus
loin, on a remarqué que ce système du monde si beau,
en apparence si miraculeux, n'étoit au fond qu'un arrangement
nécessaire, qui ne pouvoit être autrement, et l'on
a inféré de là qu'une cause première
ne seroit, si elle existoit, qu'une cause oisive et inutile. Ces
conséquences évidentes des principes les plus certains
/31/ ne pouvoient qu'être fatales aux prêtres, et
ils n'ont rien ménagé pour en interrompre la chaîne,
qui alloit à leur destruction totale. Leur ardeur à
persécuter les sçavans n'a cependant pas rallenti
le zèle de ceux-ci: ils n'ont pas laissé à
l'erreur le temps de jouir du bénéfice de la proscription.
Qu'eussent-ils donc fait, ces sçavans persécutés,
s'ils eussent vécu dans le siècle où nous
vivons, et où la liberté de penser semble être
rendue aux hommes? Ils auroient consacré leurs veilles
à éclairer leurs contemporains, et à dissiper
les erreurs dans lesquelles ils sont plongés depuis tant
de siècles. Un pareil zèle m'anime, et je vais comme
eux entreprendre la grande tâche de ramener les hommes à
la raison, en leur retraçant d'un côté l'illusion
grossière où ils sont par rapport à eux-mêmes
et par rapport à ce qui les environne, et leur mettant
de l'autre sous les yeux les vérités opposées
à leurs erreurs: leurs lumières naturelles leur
suffiront pour se défaire de celles-ci et s'attacher sans
retour au vrai, qui doit être l'unique objet du désir
des hommes.
/32/
CHAPITRE II
Les connoissances humaines n'ont
rien de certain
Semblable au reste des animaux, l'homme n'apporte en naissant
qu'une disposition à connoître, et quoi qu'en disent
les partisans des idées innées l'impression que
fait sur nous un objet que nous n'avons jamais vu n'excite point
en nos organes le sentiment qu'on appelle souvenir. Quelques-uns
ont prétendu que les idées du bien et du mal étoient
innées en nous, mais pour détruire la preuve qu'ils
en rapportent, qu'un enfant pleure en sortant du ventre de sa
mère encore qu'il n'ait pas l'expérience du mal,
il suffit de leur faire observer que dans quelque cas qu'un enfant
pleure ou rie c'est toujours en conséquence de l'idée
de plaisir ou de douleur qu'il reçoit actuellement par
la voye de l'impression que l'une ou l'autre de ces choses fait
sur ses organes.
Dès que le plaisir ou la douleur cessent de se faire
entendre, et qu'ils ne /33/ dirigent plus nos pas, nous courons
grand risque de nous égarer. La recherche de l'un et la
fuite de l'autre sont les seuls guides fidèles que les
hommes, et en général tous les animaux, ayent pour
se conduire. Si l'on voit quelques êtres s'écarter
de la route que leur prescrit le plaisir et courir vers la douleur,
qui n'a son existence que dans la privation du plaisir, c'est
qu'ils prennent l'une pour l'autre, ou bien c'est qu'ils sont
dans un état fâcheux auquel nous avons donné
le nom d'enfance, de folie, d'imbecillité. Les seuls enfans,
sans que leurs organes soient affoiblis ou dérangés,
sont, après les fous, capables de préférer
dans leur recherche la douleur au plaisir, et cela parce que,
comme nous venons de le remarquer, nous n'apportons en naissant
qu'une disposition, qu'une puissance, qu'une habileté à
connoître. Le discernement du bon et du mauvais est le fruit
de l'expérience, et l'homme ne sçauroit être
appellé raisonnable que lorsqu'il a vécu.
Mais si les seuls guides que nous ayons pour nos conduire
sont la recherche du bien et la fuite du mal, à qui recourerons-nous,
quel flambeau nous éclairera dans la route des connoissances
/34/ qui n'intéressent pas directement notre être?
Sera-ce le raisonnement? Non, car le bonheur et le malheur, le
plaisir et la douleur sont respectif jusqu'à un certain
point; ils n'ont de réalité que lorsqu'ils sont
physiques et effectifs, en sorte qu'il arrivera qu'en employant
le raisonnement le plus formel pour prouver un sentiment à
un autre homme, il sera très fondé à repousser
mes attaques par un autre raisonnement, qu'il formera sur le modèle
de l'impression que lui aura faite la chose dont je lui parle.
Tous les logiciens du monde ne sçauroient prouver à
un homme, tel que Jouvenet dont j'ai parlé déjà,
qu'il existe une couleur verte lorsqu'il voit la couleur jaune
couvrir toutes les surfaces qui frappent sa vue; mais il n'est
point d'homme que je ne fasse reculer en lui annonçant
que, s'il passe outre, une pierre va l'écraser, et cela
sans raisonnement, parce qu'il y va de la conservation de son
être.
Il n'y a pas lieu d'en vouloir à la nature, de ce qu'elle
a borné la certitude de nos connoissances aux choses propres
à notre conservation; nous n'avons besoin de connoître
certainement que les choses qui nous environnent, /35/ puisque
tout le travail d'un animal est borné à la recherche
ou à la fuite des objets. Dans l'état de nature,
c'étoit à ces deux opérations que nos actions
se bornoient; l'état civil que nous avons embrassé
nous oblige à un autre soin: c'est celui de réformer
les objets, ou du moins certaines qualités des objets,
qui dans la perception que nous en avons nous présente
un double objet de plaisir et de douleur, ou seulement l'idée
confuse de l'une et de l'autre de ces sensations. Je m'explique.
Un homme est agréablement frappé par la présence
d'une belle femme. Son premier mouvement est d'en désirer
la jouissance, mais dans l'entretien avec elle il lui découvre
des sentimens peu conformes à ceux qu'il a; une humeur
contrariante, des goûts capricieux lui font craindre d'éprouver
des désagrémens dans sa société: cependant
il en désire la jouissance. Que fera-t-il? Il essayera
de réformer la personne qu'il aime, il fait tout pour tourner
ses inclinations sur les siennes: mais réussira-t-il? Rien
de plus incertain:
I) Parce que les travers qu'il croit appercevoir dans la personne
qu'il aime n'en sont peut-être pas de réels, que
/36/ peut-être au contraire ce sont des qualités
naturelles, essentielles à sa substance, et qu'elle ne
pourroit les détruire sans anéantir son être;
II) Parce que l'opération que cet homme veut faire sur
une créature indépendante comme lui n'a point sous
elle son bonheur essentiel, et que nous n'agissons certainement
que dans les cas où il s'agit d'un plaisir ou d'une douleur
physique, les seules sensations capables de nous déterminer
sans raisonnement.
Dans l'instant même où l'homme que nous supposons
apperçut cette femme, dont la présence le flatta
si agréablement par l'idée qu'il se forma de sa
jouissance, quel étoit l'objet de son bonheur? La jouissance
de la femme qu'il voyoit: rien de plus. En réfléchissant,
il a ajouté à cette première idée
celle du plaisir qu'il goûteroit dans sa société,
et déjà il erre dans le jugement qu'il porte. Il
trouve un caractère contraire au sien, et le voilà
déjà malheureux: il entreprend de refondre ce caractère
sur le modèle du sien, il ne réussit pas, surcroît
de malheur. Enfin il arrivera que, pour avoir voulu raisonner
sur les accessoires de son idée première, il se
verra privé et de la société et de la jouissance
de /37/ l'objet qui lui promettoit les plaisirs les plus parfaits,
s'il s'en fût tenu à ne prendre de cet objet que
ce qu'il lui en falloit pour être heureux.
Quelquefois cependant nous parvenons à reformer les
objets qui nous entourent, mais jamais cette réforme n'est
totale, et les changemens que nous trouvons dans les personnes
que nous nous appliquons à cultiver sont ou l'effet de
l'habitude que nous prenons avec elles, ou celui d'une contrainte
qui ne peut subsister qu'autant que les raisons qui les forcent
à y demeurer existent.
Pour faire cesser un effet quelconque, il faut en connoître
la cause. Or comment un homme ose-t-il entreprendre d'en réformer
un autre, lui qui ignore absolument quels sont les ressorts producteurs
des effets qu'il veut réprimer? Ne diroit-on pas voir un
enfant qui de ses mains débiles élevant un foible
rempart de sable à l'embouchure d'une fleuve rapide, prétendroit
arrêter le cours de ses eaux?
Quand des actions qui résultent de notre penchant il
nous arrive plus de mal que la satisfaction de ces penchans ne
nous procure de bien présent, nous n'avons pas besoin de
précepteur: la loi /38/ éternelle de la recherche
du plaisir et de la fuite de la douleur nous remet bientôt
dans le bon chemin.
Si l'on voit quelquefois des gens réussir dans des
entreprises indifférentes à leur bonheur, cette
réussite est plutôt l'effet du hazard, c'est-à-dire
du concours des êtres étrangers à celui qui
agit, que l'effet de ses propres combinaisons. Et le cas que je
suppose est très rare, peut-être même n'est-il
jamais arrivé, car quelque contraires que soient les apparences,
c'est toujours l'appât du plaisir, ou, ce qui revient au
même, la fuite de la douleur, qui nous met en action.
Nos connoissances étant rétrécies dans
un cercle qui n'embrasse rien au-delà de ce qui est utile
à notre propre conservation, quelle estime devons-nous
donc faire de toutes ces hypothèses sublimes qui prétendent
établir l'existence des êtres qui sont hors de la
nature? Si l'on range ces diverses hypothèses en différentes
classes, formées chacune des sentimens où il se
trouve quelque conformité, et qu'ensuite on demande à
leurs auteurs, et au parti qui les suit, laquelle de ces opinions
il faut suivre, tous vous répondront ensemble: la nôtre
est la seule véritable, toutes les autres sont /39/ erronées.
Cependant, il ne peut pas arriver que toutes soient vraies à
la fois: de leur diversité on pourroit même inférer
qu'elles sont toutes fausses, et dans cette perplexité
le seul parti qu'un homme raisonnable puisse prendre, c'est de
douter, car enfin le doute vaut mieux qu'une intime persuasion
de la vérité du mensonge.
Mais le doute n'a d'usage que par rapport aux objets qui ne
nous touchent pas. Nous ne sçaurions douter du plaisir
ou de la douleur que nous ressentons. Or, si en conséquence
de découvertes que certains hommes prétendent avoir
faites, ils veulent mettre les penchans que j'ai reçus
de la nature dans une douloureuse contrainte; si, guidés
par leur intérêt, ils veulent m'inspirer un joug
accablant, sans m'administrer les preuves du pouvoir qu'ils ont
reçu d'agir ainsi, alors je suis autorisé à
regimber contre l'éguillon qui me presse. Mon doute ne
rouloit que sur la cause qui ne me touchoit pas, mais je ne peux
l'appliquer à l'effet que je ressens. Alors j'en appellerai
toujours aux preuves de cette cause, et tant qu'on ne me les produira
pas, je crierai à l'injustice qui me fera violence.
/40/ Nous trouvons dans l'histoire de France un fait bien
remarquable sur ce déni des preuves. Le sçavant
Antoine Villon ayant fait publier des thèses qui attaquoient
les vieux préjugés, aussitôt l'Université
le taxa de perversité dans les moeurs. Villon ne s'émut
point de cette imputation, et n'y répondit que par un défi
solemnel à tous les Docteurs de Paris de disputer seul
contre tous, et de donner de bonnes preuves de ses sentimens.
Nicolas de Verdun, Premier-Président du Parlement de cette
capitale, dit en apprenant le défi de Villon: je m'en réjouis
bien, cela va réveiller les vieilles Muses de l'Université
qui dorment depuis longtemps. Enfin la salle fut préparée,
et un grand concours de monde s'y rendit pour ouïr la dispute;
mais, dit Sorel, historiographe du dernier siècle, le Recteur
et les assesseurs ne crurent pas qu'il leur fût avantageux
de courir ce risque, et ils eurent tant de crédit qu'il
y eut Arrêt pour empêcher la dispute, prétextant
qu'elle pourroit porter préjudice à la religion.
D'après ce fait on est tenté de croire qu'il n'y
avoit dans l'Université et dans le Parlement guères
d'aussi bons esprits que Villon et Verdun.
/41/ Mais dans quelle douloureuse situation se trouvent les
hommes réduits à l'esclavage des sociétés?
Les forces connoissantes du plus grand nombre ne les peuvent mettre
à portée de connoître les objets qui par eux,
ou par leurs qualités, sont utiles à leur conservation,
et leur science à cet égard se bornant au seul nécessaire,
se trouve enfermée dans un espace très limité.
Un petit parti existe au milieu de la société, et
se vante d'avoir pénétré bien au-delà
de la nature, d'avoir apperçu qu'elle étoit inerte
par elle-même, et d'être enfin parvenu à la
connoissance de la cause qui a produit cette nature et qui la
conserve.
Rien n'est plus flatteur pour l'homme que la conviction d'un
principe qui a tenu longtemps contre les plus profondes recherches,
et j'avoue qu'on doit une reconnoissance sans bornes à
ceux qui font d'utiles découvertes. Bornés, comme
je l'ai dit plus haut, à ne connoître que ce qui
nous environne, nous ne souffrons qu'avec peine une ignorance,
qui cependant ne nous est à charge que parce que nous nous
sommes imaginés follement être ce que nous ne sommes
pas. Il est dans le coeur de /42/ l'homme policé un désir
de connoître, que rien ne peut assouvir; il faut qu'il y
satisfasse, dût-il tomber dans de perpétuelles erreurs.
C'est un besoin que n'a pas le sauvage et que le brute ignore,
et sans doute leur principale félicité est fondée
sur l'absence de ce besoin. Ce besoin n'est pas dans la nature,
puisque l'homme qui ne reconnoît point d'autres loix que
les siennes n'y est pas assujetti, et cet exemple devroit porter
les plus sages d'entre les sociétés à se
décharger d'un joug qu'ils ne tiennent que du préjugé.
Mais nous sommes bien loin encore de penser comme Platon, qui
ne craignit pas d'avancer que tout ce qui est au-dessus de nous
ne nous touche point, faisant entendre par là que s'il
s'amusoit à traiter des choses métaphysiques, c'étoit
plutôt pour satisfaire au goût de sa nation, que dans
l'espoir de trouver quelques vérités utiles, en
se livrant à l'étude de cette science.
Le premier bruit qui se répandit dans le monde sur
l'existence de Dieu dut jetter l'univers dans la plus profonde
perplexité. Comme les meilleures idées ne se perfectionnent
pas dès leur naissance, il y auroit eu de la mauvaise humeur
/43/ à chicaner les auteurs de cette découverte
sur la valeur des preuves qu'ils apportèrent de l'existence
de cet être. Notre imagination est susceptible de certaines
connoissances qui d'abord paroissent chimériques mais que
l'expérience réalise ensuite, et il arrive souvent
que nous avons une sorte de conviction de l'existence de certains
sujets avant d'avoir trouvé des termes propres à
démontrer aux autres cette même existence. L'opinion
de l'existence de Dieu est trop ancienne pour être dans
ce cas. Ses partisans ont eu tout le temps convenable pour porter
à sa perfection une hypothèse qui ayant pour objet
le bonheur de tous les hommes sans exception, doit être
d'une simplicité qui soit telle que tous la puissent comprendre.
Il n'y a donc rien d'odieux dans le procédé
d'un homme qui de bonne foi demande des preuves de l'existence
d'un être inconnu qu'on lui annonce. Tout l'odieux seroit
du côté des partisans de cette existence, si pour
toute réponse ils ordonnoient qu'on envoyât le curieux
au supplice.
/45/
CHAPITRE III
De l'existence de Dieu
La nature est inconcevable dans ses effets, et le mystère
va en augmentant à mesure qu'on veut s'approcher des causes
qui les produisent. La plus vile partie de matière en apparence
a des propriétés si nombreuses, elle est susceptible
de tant de modifications et en effet elle en acquiert de nouvelles
en si prodigieuse quantité, souvent même dans un
très petit espace de temps, qu'elle est et sera toujours
pour l'homme une énigme inexplicable. Cependant, cet animal
insatiable de nouvelles connoissances, n'ayant d'autres facultés
principales que celles qui sont absolument nécessaires
pour sa propre conservation, se prétendit, malgré
sa disette, capable de pénétrer les secrets de la
nature. Il entreprit ce grand ouvrage, et il ne manqua pas d'échouer
dans son entreprise.
Il n'y a pas d'apparence que les premiers hommes qui naquirent
après le dévelopement des germes ayent tenté
d'expliquer la nature. Ils n'avoient reçu d'elle que deux
sentimens: la recherche du plaisir et la fuite de la douleur,
et dans l'une et l'autre de ces impressions l'on n'apperçoit
rien qui nous porte à examiner la nature des atomes, ou
la substance des fluides dont l'univers est peut-être composé:
les seuls mouvemens qu'elles excitent sont ceux qui nous mettent
en action, soit pour nous conserver, soit pour augmenter notre
bien-être. Or, il n'y a aucun rapport entre la connoissance
des causes naturelles et la conservation ou le bien-être
d'un animal quelconque.
Un long espace de temps dut encore s'écouler entre
cette époque infiniment reculée et celle où
les hommes s'avisèrent de former des systèmes sur
l'origine de la nature et sur les causes de cet ordre. Il y a
beaucoup d'apparence que le monde n'a pas toujours été
ce qu'il est. La nature a dû exister longtemps sans forme,
ce qui arrive aujourd'hui a dû arriver au commencement.
Un germe avant que de produire se putréfie, reste en coction
pendant un certain /46/ temps dans la matrice qui lui est propre.
Ainsi les germes primordiaux ont dû rester dans la matrice
générale, et y fermenter jusqu'à ce qu'enfin,
la chaleur rassemblée ayant acquis assez de force pour
briser la coque de l'oeuf de la nature, le jour de leur existence
formelle fût arrivé.
Comme il a pu arriver que la coction ne se fit pas également
dans toutes les parties de l'oeuf, il est probable que tous les
divers êtres modifiés, tels que nous les voyons aujourd'hui,
n'ont pas paru à la fois. Les uns étoient à
terme, les autres n'y étoient pas, et il aura peut-être
fallu bien des siècles pour donner la perfection de maturité
à certains germes qui ne l'avoient reçue dans la
matrice universelle. Nous avons l'exemple de ceci dans la couvée
d'une poule: si elle est formée d'un trop grand nombre
d'oeufs, les poulets n'éclosent pas à la fois, quelques-uns
retardent de plus d'un jour. Et ce que la nature formée
opère en l'espace d'un jour a peut-être coûté
des milliers d'années à la nature informe, parce
que dans le mélange confus des élémens il
doit y avoir eu contradiction d'action.
Non seulement la fermentation des /47/ germes premiers, des
premiers principes des divers êtres, a dû coûter
de très longs travaux à la mère commune;
non seulement elle a dû consumer un grand nombre de siècles
à perfectionner, à donner la maturité nécessaire
à l'existence aux divers êtres qui ne l'avoient point
acquise dans son sein. Mais elle a dû encore employer un
laps de temps immense à arranger tout ce qui lui restoit
de parties grossières après avoir jetté les
germes producteurs hors de son sein. Ce que nous sçavons
de la distance des divers corps qui composent notre seul globe
peut nous donner une idée de l'infinité de siècles
qui ont dû s'écouler entre l'époque où
l'univers a éclos et celle où ce même univers
s'est trouvé doué d'un mouvement fixe et déterminé.
Un espace immense de temps a dû être employé
par les parties les plus grossières de la nature pour se
rendre, des diverses parties de l'oeuf général où
elles étoient répandues, aux extrémités,
et y former par le moyen des fluides qu'elles ont entraînés
avec elles cette croûte immense et solide qu'on nomme Firmament,
dont l'énorme contour est capable de contenir un nombre
de globes d'une grandeur incommensurable, peut-être infiniment
supérieur à tous les nombres que notre imagination
peut supposer.
Aucun globe n'a pu prendre place que la croûte n'ait
acquis la consistance nécessaire pour le contenir. Mais
quand elle eut acquis cette opacité qui la rend perdurable,
quel nombre de siècles n'aura-t-on pas fallu aux divers
globes pour appuyer leurs pôles, pour prendre leur assiette
dans un orbe convenable?
Les globes une fois placés, il est évident que
des milliers de siècles auront encore été
employés à l'arrangement des divers corps lumineux,
fluides ou opaques qui les composent. Jugeons-en par l'espace
de temps qu'il faudroit à Saturne, par exemple, pour descendre
jusqu'au Soleil. Encore la comparaison est-elle foible, car la
gravitation et la concentration se font bien plus facilement dans
un fluide épuré qu'avant l'épuration faite.
La Terre, qui n'a dû être d'abord qu'un limon
dense, dilatée par la chaleur du feu central du Soleil,
a exhalé de ses pores tout l'humide superflu qu'elle contenoit:
l'air épais et grossier s'est dégagé des
parties terrestres qui embarrassoient /49/ son ressort par le
frottement, et ces parties à raison de leur poids ont été
se placer aux masses qui leur convenoient, par les loix de l'attraction
et de la gravitation. Le feu ayant par son action déchiré
les parties qui le retenoient, s'est rassemblé au centre,
et il y a beaucoup d'apparence que cet élément est
le premier qui ait formé un corps, parce que sa pesanteur
a dû favoriser son emplacement.
On conçoit aisément qu'il a fallu un espace
de temps immense pour faire toutes ces opérations; cependant,
il est à présumer que dès l'instant de la
fraction de l'oeuf universel il a existé des êtres,
tels peut-être que l'homme, etc. Il nous reste encore quelques
fragmens de la haute antiquité, qui attestent que dans
des temps qui leur sont antérieurs on avoit conservé
la mémoire de siècles plus reculés encore,
qui avoient été témoins de certains arrangemens
faits dans la nature postérieurement à l'arrangement
primitif.
Les humains qui existèrent des premiers étoient
trop voisins de l'accouchement de la nature pour chercher hors
de son sein une cause de leur existence. Ceux qui leur succédèrent,
et en général tous /50/ ceux qui vécurent
pendant le laps de temps que la nature employa à se placer
d'une manière fixe, ne durent point non plus essayer à
former aucun système sur la nature et la cause de leur
être. Deux raisons s'y opposoient: la première, c'est
qu'ils voyoient assez souvent de nouveaux êtres éclore,
à mesure que le feu par son action portoit au dernier degré
de maturité les germes qui n'avoient pu l'acquérir
dans la masse générale; la seconde, c'est que les
divers corps qui composoient leur globe, en s'acheminant vers
leur orbe propre, ne durent pas manquer de s'entrechoquer et par
leur froissement de faire éprouver à notre planète
des calamités sans nombre. Or, le mal qui résulte
d'un effet ne prouve point la sagesse de la cause qui l'a produit.
*D'ailleurs, le système de l'existence d'une première
cause est le résultat de l'impuissance où l'on s'est
trouvé d'en démêler une infinité d'autres.
Ce n'a dû être qu'après avoir inutilement tenté
de pénétrer la nature qu'on a dû y avoir recours.
Mais on n'a pas dû essayer de fixer le système de
la nature avant qu'elle soit fixée; car un système
ne peut s'établir que sur des choses certaines /51/, au
moins en général. Or, tant que les corps qui forment
notre globe ont erré, il a été impossible
de réduire en système la nature et ses propriétés.
L'opinion de l'existence d'une première cause, infinie
en bonté et en sagesse comme en puissance, n'a pu avoir
lieu chez des hommes qui étoient continuellement assaillis
par les effets qui en dérivoient. Cette hypothèse
doit être l'ouvrage de ceux qui sont venus après
que tous les corps qui composent notre globe ont eu pris leur
équilibre, et qu'à raison de leur poids leur course
autour de leur centre et leur mouvement de rotation in été
déterminés.
Je conviens que des hommes qui n'avoient point vu la nature
dans le travail de l'enfantement, et qui la trouvèrent
dans un état semblable à peu près à
celui où nous la voyons, durent être frappés
d'une singulière surprise. La régularité
du cours des corps supérieurs à notre globe, l'harmonie
qui y règne, ces productions infiniment variées
qui se reproduisent continuellement, et, plus que tout cela, la
propre existence de l'homme et des autres animaux, desquels l'idée
du germe primitif étoit entièrement éteinte,
durent porter les premiers /52/ spectateurs de l'univers arrangé
à faire une foule de réflexions diverses. Dans ces
circonstances l'homme, né curieux, dut faire tous les efforts
dont il est capable pour approfondir la cause de tout ce qu'il
voyoit. La nature obstinée refusoit de son côté
de lui révéler un secret inexplicable. Que fit l'homme
alors? Avec au moins autant de pente à la paresse qu'il
en à la curiosité, il ne pouvoit se flater de débrouiller
les ressorts d'une machine destituée en général
de connoissance, de sentiment et d'intelligence et qui n'acquiert
ces qualités qu'à raison des diverses configurations
qu'elle reçoit avec autant d'indifférence que d'insensibilité.
Il travailla donc longtemps, mais en vain. Pour se dédommager,
autant qu'il étoit en lui, des soins inutiles qu'il s'étoit
donnés pour approfondir et pénétrer les secrets
de la nature, il prit le parti insensé de la considérer
comme un cadavre sans force ni vigueur, comme un être qui
n'a point d'existence propre, et qui par conséquent est
incapable de la procurer à aucun autre sujet; enfin il
prétendit, d'après les qualifications qu'il donna
à la nature, qu'elle n'étoit qu'un pur néant
subordonné /53/ à la volonté toute-puissante
d'un autre être qui l'avoit animée, en lui communiquant
le mouvement.
On n'avoit plus sous la main les coques particulières
des divers oeufs, où les premiers germes des êtres
avoient été formés, pour les montrer. Le
premier homme qui étoit sorti du limon fangeux, qui par
les divers degrés de feu que lui avoient été
communiqués par l'application successive des rayons du
Soleil avoit enfin rompu sa coque pour voir la lumière,
n'étoit plus sur la terre: on ne voyoit plus, ou du moins
on n'y faisoit pas attention, on ne voyoit plus, dis-je, éclore
de nouveaux êtres, et comme si le même oeuf devoit
sans cesse produire des poulets on jugea indiscrettement que,
puisque la nature ne produisoit plus rien, elle n'avoit jamais
rien produit.
Si les hommes eussent porté leurs réflexions
un peu plus loin, ils auroient compris que la reproduction des
êtres est le résultat de la digestion des alimens
que prend l'animal et de la coction qui se fait de son germe dans
une matrice adaptée, et que par conséquent il étoit
impossible que la nature eût des accouchemens successifs,
puisque dans /54/ le premier elle avoit fait la rejection totale
des germes et des matrices de tous les êtres possibles.
Si ces germes et ces matrices n'avoient pas reçu, par l'impulsion
du feu, le mouvement qui leur étoit nécessaire pour
se porter aux lieux où croissent les alimens qui leur sont
propres, le monde n'eût jamais existé. Les premiers
germes fussent péris, étouffés dans le limon,
et si par hazard un seul homme eût existé alors il
auroit vu une multitude infinie de divers êtres, soulevant
à peine la mobile matière qui les enveloppoit de
leurs mains débiles et succomber enfin sous le poids des
douleurs causées par l'inanition.
D'ailleurs, si la nature eût retenu dans son sein, déchiré
par son premier accouchement, quelques germes, et qu'elle eût
continué de produire des êtres de la même manière
qu'elle avoit fait primordialement, ou le monde et sa constitution
ne seroient point ce qu'ils sont, c'est-à-dire que les
animaux et en général tout ce qui a vie seroient
privés du pouvoir de propager, ou il régneroit dans
l'univers les plus affreux désordres. Il y a impossibilité
démontrée dans la production continuelle de /55/
la nature de la manière qu'elle a produit en premier lieu:
aveugle et insensible comme elle l'est, c'eût toujours été
au hazard qu'elle eût répandu les germes. Les animaux
existans n'auroient pu faire un pas sans écraser d'autres
animaux possibles, et à coup sûr le germe d'un chêne
et celui d'un éléphant, tombant à l'endroit
où elle auroit posé celui d'un homme ou d'une mouche,
les auroit anéantis.
Les inventeurs du système de l'existence d'une première
cause ne firent pas ces réflexions, et piqués contre
la nature qu'ils ne pouvoient pénétrer, quoiqu'elle
les environnât, ils préférèrent de
reconnoître pour principe général un être
dont ils ignoroient jusqu'au nom, plutôt que de se regarder
comme enfans de la nature.
L'amour propre eut pour le moins autant de part que l'ignorance
à la supposition d'un Dieu. Tous les systèmes que
l'on faisoit sur la nature se détruisoient par l'expérience;
en remontant à une cause inconnue on crut se mettre à
l'abri des objections, non pas sur les effets mais sur la manière
dont ils étoient produits. Dans la nouvelle hypothèse,
la toute-puissance de la première /56/ cause devint le
bouclier qu'on opposa à toutes les objections.
Un autre avantage, lié à celui-ci, que les hommes
trouvèrent à se forger un Dieu, ce fut de se donner
une origine divine, en se faisant créer par le phantôme
de la première cause. Malgré le nombre de rêveries
dont on surchargea cette hypothèse, il resta toujours une
forte impression aux hommes de leur vraie naissance. Dieu, dit
Moyse dans le Ier Chapitre de la Genèse, prit du limon
et forma l'homme, puis de son souffle l'anima. Mais ce mauvais
historien de l'événement le plus intéressant
ne nous dit point que Dieu ait soufflé sur les animaux:
cependant ces brutes sont animés. Seroit-ce que la matière
sans l'aide du souffle de Dieu peut être animée?
C'est au moins ce que Moyse nous donne à entendre; car
certainement si Dieu eût soufflé sur les brutes il
ne l'auroit pas omis.
Si l'on considère attentivement le caractère
dominant parmi les hommes, on verra qu'il étoit comme impossible
qu'ils n'en vinssent à l'admission d'une cause première.
Leur curiosité se trouvant combattue par la paresse, entretenue
par l'amour-propre, mais toujours bornée /57/ par l'ignorance,
il étoit comme nécessité que, pour se délivrer
de leur incertitude, ils se formassent un être inaccessible
à l'expérience, par la toute-puissance absolue duquel
ils pussent rendre raison de tous les effets qu'ils ne pouvoient
comprendre. En adoptant l'idée d'une première cause,
ils ne prirent pas garde que non seulement ils s'ôtoient
la faculté de répondre aux objections contre la
nature en s'interdisant la voye de l'expérience, mais qu'encore
ils faisoient naître une foule de difficultés insurmontables.
Il n'est point d'homme de bonne foi qui ne convienne qu'outre
les obstacles fréquens qui se rencontrent dans le développement
du système matérialiste, dès que l'on admet
un Dieu il se présente un grand nombre d'impossibilités
que tout l'art des sophistes ne sçauroit détruire.
Je me garderai bien de les proposer toutes ici, mais je vais rapporter
quelques-unes qui suffiront pour faire sentir tout le foible de
cette hypothèse.
Je sçai que les partisans de la divinité ont
coutume de barrer sans cesse leurs adversaires par la volonté,
par la puissance de leur Dieu, mais ces subtils logiciens ignorent-ils
qu'en dispute /58/ réglée un principe n'est admis
que lorsqu'il est démontré incontestablement? Or,
pour se servir contre moi de cette volonté et de cette
puissance, qu'ils m'en prouvent l'existence d'abord. Quand le
principe sera prouvé, si les conséquences qu'on
en tire en dérivent réellement, je serai contraint
de les admettre. C'est en répondant aux objections qui
peuvent se faire contre un système qu'on en établit
solidement la vérité: les tourmens, les persécutions
qu'on fait éprouver à ceux qui cherchent le vrai
ne forment aucune preuve. Elles démontrent seulement contre
ceux qui les exercent qu'ils n'ont pas de meilleures raison à
donner.
En effet, quelle lumière jette-t-on dans l'esprit d'un
homme qui demande s'il y a un Dieu, si on ne lui donne pour garant
de cette existence que le supplice qu'ont souffert quelque philosophes
qui l'ont niée? Des nations sçavantes et illustres,
quoique payennes, n'ont-elles pas fait un pareil traitement à
des hommes qui soutenoient qu'il ne pouvoit y avoir plusieurs
divinités? Si Rome chrétienne et l'ancienne et célèbre
Athènes eussent existé en même temps, et qu'un
sauvage ayant rassemblé les chefs /59/ des religions dominantes
dans ces deux villes leur eût fait cette question: que dois-je
croire d'un ou de plusieurs Dieu? Il n'y en a qu'un en trois personnes,
auroient dit les romains chrétiens. Il y en a un bien plus
grand nombre, auroient répondu les grecs: Jupiter, Saturne,
Vénus, Junon, etc. etc. Mais s'il se fût trouvé
quelque déiste au même endroit, il auroit dit au
sauvage: tous ces prêtres sont des fourbes et des menteurs,
il n'y a qu'un Dieu unique en essence, et vous sentez parfaitement
que l'infinité des perfections que nous appellons Dieu
n'est point susceptible de division. D'après les loix de
la logique, c'est pour le sentiment du déiste qu'il faudroit
se décider, en se réservant toujours, néanmoins,
d'examiner les propositions. Mais ces loix, le sauvage que nous
supposons les ignore, et s'il entend assez les langues grecque
et latine pour apprécier le mérite des deux nations,
sans doute prévenu en faveur d'Athènes il se portera
de son parti, sans pouvoir rendre raison de son choix à
lui-même. Tel sera le premier pas d'un sauvage. Mais s'il
sçait réfléchir, s'il se livre à l'examen,
il se verra bientôt dans un /60/ doute qui fait le bonheur
des uns et le malheur des autres. La conduite que nous faisons
tenir à notre naturel est celle à peu près
que tiennent tous les hommes. Notre nonchalance ne nous permet
pas de voir par nous-mêmes: il nous faut les yeux des autres.
Mais une chose apprise d'un de nos semblables est une distance
apperçue au travers d'un téléscope trompeur
et faux, du moins pour l'ordinaire.
Quand je dis que ce qui nous vient par la voye des autres
hommes est sujet à être faux, je ne prétends
point parler en général. Je suis bien éloigné
de blâmer l'instruction que l'on se donne par le moyen de
la société; mais je suis sur mes gardes contre des
personnes qui prouvent la justesse de leurs argumens par le fer
et le feu.
Les violences employées par les chrétiens pour
étendre leur religion sont peut-être la plus forte
des raisons que l'ont empêchée d'être reçue
dans les quatre parties du monde connu. Dès que les prêtres
ont eu entrée dans quelque lieu, et que par leurs sophismes
ils ont gagné une populace ignorante, en conséquence
de cette conversion faite sans connoissance de cause, et par la
/61/ seule terreur d'un chimérique avenir, ils ont prétendu
s'asservir l'esprit des hommes au-dessus du commun: cette seconde
cure étoit plus difficile que la première. Ces gens
éclairés n'ont pas voulu se soumettre. Les prêtres
avoient déjà le peuple pour eux: la stupidité
aime toujours le nouveau. Le Magistrat et le Souverain même,
dont tout le bonheur est fondé sur l'estime du peuple,
le protégèrent dans sa croyance, et la foi et la
fureur n'étant pas fort éloignées l'une de
l'autre, le sage alors se vit dans la triste nécessité
de renoncer à la vie ou à ses lumières naturelles.
Les progrès de la philosophie semblent mettre les hommes
à l'abri des violences que les prêtres de toutes
les religions ont exercées sur eux depuis l'instant où
les religions ont paru dans le monde. Il n'est pas encore sûr
de leur contester la réalité des chimères
qu'ils débitent; mais, du moins, on en est quitte pour
leur haine, qu'on voit assez rarement aujourd'hui produire de
grands effets. L'impuissance où ils sont de se venger avec
éclat, comme autrefois, devroit même les engager
à se taire lorsqu'on attaque leurs sentimens: à
moins qu'ils ne se sentent en état de combattre /62/ à
armes égales avec leurs adversaires. Qu'ils disputent,
mais sans aigreur et sans fiel: nous leur promettons de ne jamais
les condamner au feu pour le crime de lèze-géométrie
qu'ils commettent en soutenant que trois personnes ne font qu'un
seul Dieu. Nous n'userons jamais de représailles avec eux.
Il faut laisser à leur Dieu le droit de punir les enfans
de la faute de leur père, droit qui feroit regarder comme
un tyran odieux tout mortel qui s'aviseroit d'en user. Mais les
conditions sont posées; entrons en dispute.
Qu'est-ce que Dieu? Dieu, disent les Catéchismes chrétiens,
est un être infini, indépendant, immuable, qui sçait
tout, qui voit tout, qui connoît toutes choses et les gouverne
toutes.
[marge: Contre l'infinité de Dieu] C'est un être
infini que Dieu! Quel triomphe pour les matérialistes!
Au-delà de l'infini il n'y a rien, tout est compris dans
l'infini. On peut même affirmer d'après cette proposition,
qu'il y a un être infini, qu'il n'y a point de néant,
car l'infini embrassant également et l'existence et la
possibilité de l'existence, on ne conçoit pas au-delà
de lui un seul point mathématique même, pas un seul
espace rationel /63/. Mon lecteur sent assez que ce n'est que
pour égayer la matière que je traite, que je m'amuse
à discuter le néant. Il ne faut pour renverser l'édifice
que les philosophes déistes ont élevé sur
le néant que leur faire une question. Qu'est-ce que le
néant? Ils restent courts à cette proposition, par
la raison que je répète si souvent dans cet ouvrage,
que nous ne pouvons raisonner que sur les choses que nous connoissons,
n'importe de quelle manière. Je reviens. Le néant
ne sçauroit être en Dieu, car dans ce cas Dieu ne
seroit pas infiniment existant, il y auroit dans son essence de
l'être et du non-être, ce qui est absurde. Nos adversaires
en conviendront. Le néant ne sçauroit non plus être
hors de Dieu, car en ce cas Dieu ne seroit point infini, puisque
le néant, c'est-à-dire une chose qui n'est rien
dans un temps, mais qui a la puissance d'être quelque chose
dans un autre, existeroit possiblement hors de Dieu.
Mais allons plus loin. Le néant n'a nulle existence
ou il a une existence possible et telle que Dieu en avoit l'idée.
Si le néant n'avoit nulle existence, qu'il ne fût
rien, au sens métaphysique où nous entendons ce
mot, il n'a pu être /64/ le sujet de l'action d'une volonté
de Dieu. On est convenu dans tous les partis que la toute-puissance
de Dieu ne sçauroit faire qu'un quarré soit en même
temps quarré et cercle, parce qu'il est impossible qu'une
chose soit et ne soit pas en même temps. C'est cependant
ce qui seroit arrivé au néant, si on en croit nos
adversaires. A l'instant qu'il a reçu l'être, disons
mieux, à l'instant où Dieu a conçu la possibilité
de son être, le néant étoit et n'étoit
point; Dieu conçut alors qu'il n'étoit rien et qu'il
étoit quelque chose.
Si le néant existoit d'une existence possible seulement,
et que Dieu en eût l'idée, il le concevoit, ou comme
existant possiblement hors de lui, ou comme existant possiblement
en dedans de lui. Dans le premier cas, Dieu conçoit qu'il
n'est pas infini de toute infinité, puisqu'il apperçoit
hors de lui une existence de possibilité. Dans le second
cas, Dieu n'est point infini encore, car c'est l'existence infinie-réelle
qui constitue l'infinité-réelle; or, Dieu trouvoit
alors en lui un non-être réel, qui n'avoit qu'une
existence possible, et alors Dieu n'étoit qu'un infini
possible auquel il manquait l'existence du néant qu'il
/65/ contenoit pour être un infini réel. Mais voici
bien autre chose. Dès l'instant que Dieu a donné
l'être au néant, il a renoncé à son
infinité, ou à sa spiritualité. Quel paradoxe,
s'écrient mes adversaires. Ce n'en est pas un. Je prouve.
N'importe dans quel recoin de l'infinité existât
le néant, c'est-à-dire la possibilité que
rien avoit à être, de ce rien
Dieu a fait la nature. Elle est matérielle, elle existe
et a de l'étendue, mais Dieu est purement spirituel; dès
cette création il a donc fallu qu'il rapetisse son
infinité, pour faire place à la matière,
qui occupe un espace, à moins qu'on n'aime mieux convenir
qu'il a gardé la matière dans l'infinité
de son essence spirituelle. Je laisse à choisir celui de
ces deux sentimens qui conviendra le mieux à nos adversaires;
mais qu'ils optent. Et je dis d'abord: si la matière existe
réellement, Dieu n'est pas infini. Car la matière
est étendue, elle occupe un espace: or Dieu et la matière
ne sont point confondus ensemble, ils ont une existence absolument
distincte; donc ils ne subsistent pas actuellement dans le même
lieu. Mais la matière est immense en étendue; donc
il faut retrancher l'immensité de la matière /66/
de l'infinité de Dieu; donc Dieu n'est point infini.
Si, au contraire, nos adversaires convenoient que la matière
et Dieu existent ensemble et conjointement partout, ils garantiroient
par cet aveu son infinité jusques à un certain point;
mais que deviendroit sa spiritualité? Peut-on dire d'un
être quelconque qu'il est spirituel, tandis qu'on avoue
qu'il contient une immense quantité de matière?
Peut-on dire qu'un mélange d'esprit et de matière
compose un être infiniment parfait, tandis que les parties
dont il est formé sont absolument hétérogènes
entre elles? Car quelle homogénéité apperçoit-on
entre la matière et l'esprit? Aucune. Il faut, pour qu'un
être soit infini, que toutes les parties qui le composent
soient elles-mêmes infinies: pour que ces parties jouissent
de l'infinité, il faut qu'elles soient de même nature.
Autrement, cette proposition seroit vraie: l'être est infini,
le non-être est infini, ce qui est absurde. Je viens de
dire que nos adversaires maintiendroient jusqu'à un
certain point l'infinité de Dieu en convenant de son
mélange avec la matière; mais cette expression fait
sentir que je ne suis point d'humeur à prendre /67/ le
change sur leurs aveux. Qu'est-ce qui pourroit former l'infinité
d'un être? C'est l'infinité des perfections. Or la
matière n'étant pas un seul instant la même
dans aucun être ne sçauroit être appellée
parfaite d'une perfection de nature et absolue, car la perfection
est immutable. Il est contradictoire qu'un être parfait
change, car que pourroit-il acquérir dans ses changemens?
Il n'y a rien au-delà de la perfection. Il n'acquériroit
donc que de l'imperfection, ce qu'on ne peut supposer. Par conséquent,
lorsque les philosophes partisans de la divinité avoueroient,
pour sauver son infinité, qu'elle comprend la matière,
cet aveu ne seroit que pour son infinie étendue, et non
pour son infinie perfection, qui seroit dès lors détruite
par l'admission de la matière en sa substance. Et qu'est-ce
qu'un Dieu qui ne seroit point infini en perfections? Ce ne pourroit
être un Dieu, car nous pourrions concevoir un être
d'une nature supérieure à la sienne, sçavoir,
un être qui comprendroit en son essence l'infinité
des perfections.
Nous venons de voir qu'il est impossible qu'il existe un être
infini, au sens où l'on prend ce mot, c'est-à-dire
un /68/ Dieu, substance distincte de la matière, et que
pour le supposer il faut se résoudre à soutenir,
contre les plus fortes démonstrations, que la matière
n'a point d'existence. L'impossibilité des deux existences,
matérielle et spirituelle, a paru si frappante à
quelques philosophes, que désespérant de pouvoir
jamais les concilier ils se sont déterminés à
n'en admettre qu'une. Fermant les yeux sur les propriétés
sans nombre dont la matière est fournie, sur le mouvement
dont elle est douée, sur les productions variées
qui sont le résultat de ses mouvemens divers, sur la solidité
et la consistance de ses parties, ils ont soutenu qu'elle n'existoit
pas. On leur objecta l'existence des corps: il soutinrent qu'elle
n'étoit qu'objective, c'est-à-dire, apparente. Mais
leur dit-on: aidés du mouvement organique nous nous approchons
des corps, le sens de la vue nous fait appercevoir leurs couleurs,
celui du tact nous rend sensibles leurs qualités dure ou
molle, et nous voyons alors les changemens que notre action apporte
en eux. Il est donc impossible que dans toutes ces opérations
le corps agent et le corps patient n'ayent point une existence
réelle, puisqu'ils sentent réellement /69/ leur
action réciproque les uns sur les autres.
*Toutes ces raisons, répondirent nos philosophes immatérialistes,
seroient bonnes s'il étoit possible qu'il existât
de la matière. Mais convaincus qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire
un être d'une substance spirituelle, et que cet être
est infini, nous ne sçaurions admettre de la matière,
car de la matière n'étant pas spirituelle, et Dieu
l'étant, s'il existoit de la matière Dieu ne subsisteroit
plus infini. Que l'opinion des philosophes immatérialistes
soit extravagante, c'est ce qu'on ne sçauroit nier. Cependant,
en France, en Angleterre, en Allemagne, cette opinion a eu de
grands hommes pour partisans. Qu'en conclure? Qu'il est d'une
impossibilité absolue qu'il existe à la fois un
être spirituel infini et un être matériel d'une
immense étendue. En effet, nous l'avons déjà
dit: au-delà de l'infini il n'y a rien, pas même
un point.
*Cependant, la matière existe, elle est immense. D'où
il résulteroit, dans l'opinion reçue, que l'immensité
et l'infinité existent à la fois et distinctement,
même, ce qui est à remarquer, d'une distinction de
nature; or cela ne peut être. /70/ Dieu existe, il est infini.
Cela est posé, mais cela n'est pas prouvé; la matière
existe, elle est immense: on avance ceci et on le démontre.
Donc Dieu n'est point infini. C'est à de tels argumens,
fondés sur les plus simples calculs, que je prie nos adversaires
de répondre, et n'employer que des termes aussi intelligibles,
que de mots dont la valeur fixe et déterminée soit
conçue du plus lourd paysan. Car si d'un côté
les bûchers qu'ils préparent à ceux qui osent
combattre leurs sentimens n'ont pu étouffer en eux l'amour
du vrai, de l'autre ils ne peuvent se flater que les énormes
volumes de sophismes qu'ils ont écrits ayent pu jetter
dans l'esprit des hommes le moindre degré de conviction.
Si Dieu existe, la Théologie doit être de toutes
les sciences la plus simple, et tous les hommes doivent avoir
de cette existence précisément la même idée.
Mais nous sommes bien loin d'en être venus à ce point
de réunion sur cet important sujet, que les disputes fomentées
par l'intérêt des prêtres ne font que rendre
plus obscur, loin d'y jetter de la clarté. Passons à
l'article de l'indépendance de Dieu, et voyons si on /71/
peut la soutenir avec plus de fondement que son infinité.
2° [Contre l'indépendance de Dieu] Dieu est un
être indépendant. Par être indépendant
on entend un être qui ne tient rien d'autrui, et cela ne
suffit pas encore; car il faut pour former un tel être que
tout ce qui n'est point lui soit dans sa dépendance: autrement
il n'auroit plus l'infinité dans les attributs, puisqu'il
ne seroit pas le seul être indépendant. L'infinité
de l'indépendance dans un être suppose la dépendance
de tout ce qui n'est point lui. Ceci n'a pas besoin de démonstration.
Nous n'irons pas loin sans nous appercevoir que l'indépendance
supposée en Dieu par les théistes est purement gratuite.
Si Dieu est indépendant, pourquoi n'a-t-il pas créé
le monde de toute éternité? C'est qu'il ne l'a pas
voulu. Fort bien. Mais de deux choses l'une: ou, le voulant, il
n'a pas pu; ou, le pouvant, il ne l'a pas voulu. Si le voulant
il ne la pas pu, c'est un Dieu impuissant; en ce cas, son pouvoir
dépend, et ce par quoi il l'auroit pu faire est d'une nature
supérieure à la sienne. Si, au contraire, le pouvant
il n'a pas /72/ voulu le faire, je suis en droit d'affirmer qu'il
y a contradiction entre la volonté et la puissance de cet
être. Dans la divinité, puissance, bonté,
volonté, désir, tout est éternel et tout
a éternellement son effet. Or Dieu ayant voulu l'existence
du monde de toute éternité, comment a-t-il pu se
faire que cette existence n'ait eu lieu qu'à une certaine
époque infiniment en deça de l'éternité?
La volonté est la suite du désir: on ne veut pas
une chose qui nous répugne, surtout lorsqu'on possède
la puissance dans le degré le plus éminent. Il suit
de là que Dieu a eu un désir qui n'a pu être
rempli et satisfait pendant tout le temps qui s'est écoulé
entre le premier point et l'instant où le monde a paru.
Pendant cet intervalle immense, Dieu n'a pas été
parfaitement heureux, car il vouloit et ne remplissoit pas son
vouloir: il n'est donc pas Dieu.
Il ne l'a voulu, dira-t-on, que lorsque l'a fait. Mais d'où
vient cette volonté nouvelle en Dieu? Il est infini, il
est éternel, et cependant voici quelque chose de nouveau
qu'il reçoit: la volonté de créer le monde.
Il ne l'avoit pas, cette volonté; il l'a donc /73/ reçue
de quelqu'autre substance supérieure à la sienne,
et qui agit sur elle.
Est-ce pour un bien, est-ce pour un mal que Dieu a créé
le monde? Si c'est pour un bien que le monde existe, il a dû
exister éternellement, ou Dieu n'est pas bon. Si c'est
pour un mal, son existence n'a dû jamais arriver, ou Dieu
n'est pas tout-puissant. Mais si le monde eût existé
éternellement, Dieu ne seroit pas Dieu, car qui dit éternel
dit sans commencement: la priorité en matière d'éternité
ne peut avoir lieu. Or Dieu éternel et le monde créé
de toute éternité reviendroient au même, et
alors il y auroit deux substances éternelles: l'esprit
et la matière. Mais la matière étant sans
commencement ne pourroit avoir de fin, son existence deviendroit
nécessaire et alors la substance spirituelle, ou, si l'on
veut, un Dieu conservateur et rémunérateur, seroit
une chose absolument inutile.
Si nos adversaires l'aiment mieux, je conviendrai que le monde
a été créé à une certaine époque.
Mais outre l'inconvénient que nous avons vu résulter
de ce sentiment, il reste encore /74/ un furieux sérieux
obstacle à franchir: c'est que cette hypothèse donne
une cruelle entorse à l'infinité de la volonté
de Dieu. Par la même raison que ce qui est infini n'a ni
commencement ni fin, ce qui a commencé doit finir. Mais
lorsque le monde créé cessera d'exister, que deviendra
la volonté de Dieu? Si Dieu est infini actuellement, il
ne le sera plus quand le monde aura cessé d'être,
car il aura une volonté de moins. Qu'on ne dise pas que
les volontés se succèdent en Dieu, car c'est en
faire un homme. D'ailleurs, la création admise par beaucoup
de philosophes ne sçauroit subsister sans détruire
l'infinité des perfections qui seule peut constituer un
Dieu. Si Dieu étoit infiniment heureux avant la création
du monde il n'a pas dû créer le monde par son bonheur,
à moins cependant qu'on ne suppose qu'un objet de bonheur
s'étant éteint en Dieu il a créé le
monde pour le remplacer. Mais lorsque le monde ne sera plus il
faudra nécessairement que la divinité se livre à
quelqu'autre opération, pour remplacer le bonheur qu'elle
perdra par l'anéantissement de la nature.
Nos adversaires diront peut-être que /75/ Dieu n'a pas
fait le monde pour son bonheur, qui est inaltérable. Mais
pour le bonheur de qui l'a-t-il donc fait? Ce ne peut être
pour celui de l'homme: nous craignons l'anéantissement
apparent parce que nous avons l'usage d'être, mais pour
qui n'a point été le non-être est la plus
heureuse de toutes les positions. Dans les divers systèmes
religieux, les conditions apportées au bonheur de l'homme
le rendent une chose très incertaine. Aux soins religieux
qui sont tous ou presque tous très gênans, se joignent
les soins civils qui sont sans nombre, en sorte que la durée
de l'être est une chose que l'homme achète au dépens
de son bien-être.
Dieu, disent encore nos adversaires, a créé
le monde, et entre les êtres l'homme, pour sa gloire. Voilà
donc Dieu dépendant: il lui manquoit cette glorification,
et cela est si vrai qu'il a plus d'un fois dans le Vieux Testament
recommandé aux Hébreux de le glorifier, et de le
glorifier exclusivement, tant il étoit jaloux de cette
glorification. Et sur l'adoration que ce Souverain Être
exige des humains que de traits qui prouvent qu'il n'est pas indépendant!
/76/ Il a besoin de l'hommage des hommes, il l'exige et s'ils
cessent de le lui rendre toute sa colère éclate
sur leur tête. Mais d'où vient que le mortel porte
son culte ailleurs qu'à celui qui l'a créé?
D'où vient que ce Dieu au bonheur duquel ce culte contribue
n'a-t-il pas disposé le coeur de l'homme de façon
que toute sa piété et sa reconnoissance se tournassent
vers lui?
*D'où vient? Je le demande à nos adversaires,
car je n'en sçai rien. Ce que je sçai bien c'est
que si Dieu n'a pas disposé tous ces mortels à l'aimer
et à l'adorer, c'est qu'il ne l'a pas voulu. Mais s'il
ne l'a pas voulu, n'y a-t-il pas de l'injustice à exiger
d'eux des devoirs dont il sçavoit bien qu'ils seront détournés,
lorsque surtout il ne leur a pas donné la force de résister
et de se maintenir dans la voye où il désiroit qu'il
marchassent? S'il l'a voulu, sans le pouvoir, que je plains les
hommes d'être sous la main d'un souverain qui n'a que le
pouvoir de punir les violateurs de ses loix, sans avoir celui
d'éloigner de ses sujets les auteurs de leur infidélité!
Il étoit de la bonté de Dieu de chasser de sa pensée
le vouloir de créer les hommes dès qu'il /77/ y
est entré, puisqu'il dut prévoir alors qu'une puissance,
égale au moins à la sienne, leur souffleroit l'esprit
de révolte dès qu'ils seroient en état de
recevoir cette funeste impression. Il étoit encore bien
simple que Dieu anéantît le Diable lors de la création
du monde, ou qu'il l'enchaînât de manière qu'il
ne pût remuer, ou enfin qu'il lui ôtât tous
ses pouvoirs. Car enfin les philosophes que nous combattons ne
nieront pas que le Diable ne tient sa force que de Dieu. L'usage
que la divinité avoit de la puissance de son ennemi n'a
pu lui laisser ignorer que l'homme à peine éclos
alloit devenir l'objet sur lequel il exerceroit ses méchancetés.
Si Sathan avoit bien pu séduire des anges, c'est-à-dire
des esprits purs, Dieu devoit présumer que ses artifices
agiroient infiniment plus puissamment sur des hommes, sur des
êtres composés d'un souffle et d'un peu de matière
grossière. Cependant il n'a pris aucune de ces précautions-là.
C'est donc un être impuissant ou bien un être cruel.
Mais, dira quelqu'un, en créant l'homme Dieu lui fit
présent du libre arbitre, présent suffisant et qui
le mettoit en état de se porter à l'autel, où
/78/ la reconnoissance l'appelloit, ou de se ranger du parti de
son ennemi, à son choix et sans aucune contrainte. Mais
les anges dans le Ciel, n'étoient-ils point doués
de cette même liberté de choix? Oui, répond-on.
Ils ont cependant succombé. Dieu qui fit les hommes d'une
nature très inférieure à la leur, qui avec
la passion qui causa la chute des anges leur donna encore une
foule d'autres passions, du nombre desquelles il en est quelques-unes
que les hommes ne sçauroient refuser de satisfaire sans
se réduire aux souffrances, ne devoit-il pas bien présumer
que les mortels seroient encore moins forts que les anges? En
supposant l'homme libre, quelle idée se peut-on former
d'un Dieu qui, en concurrence avec le Diable dans les motifs qu'ils
proposent tous deux aux mortels pour déterminer leur choix,
n'a pas la puissance de le faire pancher de son côté?
On est toujours réduit à dire qu'il ne le veut pas,
ou qu'il ne le peut pas. Moi, je crois qu'il ne le peut faire.
*Pour le prouver, disons un mot. Dieu n'a point de plus grand
ennemi que le Diable dans la nature entière, et d'après
la haine qui /79/ règne entre eux on ne sçauroit
supposer qu'il applaudisse à l'augmentation de son empire.
Cependant, dans quelque système de religion que ce soit,
le plus grand nombre des hommes n'iront point habiter le Ciel
après leur mort: ils seront la proye des flammes dans l'empire
du Démon. D'où il résulte que Dieu, s'il
peut donner à tous les hommes un penchant irrésistible
au bien et qu'il ne le leur donne pas, aime encore mieux son ancien
ennemi que les hommes, ce qu'il est odieux de présupposer.
Il faut donc convenir que, si Dieu ne donne pas à tous
les hommes la force nécessaire pour résister au
Diable, c'est qu'il est dans l'impossibilité de le faire,
que par conséquent il est au-dessus de lui une certaine
loi, une nécessité, un destin, une fatalité,
à laquelle il est soumis, et qui, contre les sentimens
que lui inspire sa bonté, le force à céder
une partie des créatures qu'il a faites pour sa gloire,
au Diable qui en élève un trophée à
sa honte, et qu'enfin il n'est pas indépendant comme le
définissent les théistes.
C'est principalement par le système des chrétiens
que l'indépendance de Dieu est le plus souvent combattue.
/80/ Le Souverain Être résolut dès l'instant
de la chute du premier homme de le relever. Il avoit en main tout
ce qui étoit nécessaire pour cette réhabilitation,
mais il n'en fait usage qu'au bout de quatre mile ans. Pendant
ce laps immense de temps, tous les hommes, tachés par le
péché originel que le premier père leur avoit
transmis comme une maladie, ne viennent au monde que pour être
les serviteurs du Diable. Qu'ils vivent bien ou mal, l'enfer est
leur partage. De cette multitude, un petit nombre échappe
parce qu'ils ont sçu deviner que Dieu enverroit un jour
son fils; du moins est-ce ainsi que S. Paul prétend qu'Abraham
a opéré sa justification. Eh pourquoi attendez-vous
si longtemps, ô Dieu, à envoyer aux hommes celui
qui seul possède le secret de captiver avec l'eau et l'esprit?
Pourquoi? C'est que les temps ne sont point encore venus. Quoi!
La volonté de Dieu, qui certainement est infinie et toute-puissante,
a des temps marqués pour avoir son effet? J'aime mieux
dire qu'il n'a pu envoyer plus tôt ce remède, car
s'il est vrai qu'un être qui n'est pas revêtu de la
/81/ toute-puissance n'est pas Dieu, il ne l'est pas moins de
soutenir que celui qui n'est pas infiniment bon ne sçauroit
l'être. Mais examinons la nature du remède que Dieu
envoye aux hommes pour les guérir de la lèpre du
péché originel. Quel est l'homme qui ne regarderoit
pas la divinité comme un être impitoyable, s'il étoit
prévenu du sentiment de son indépendance? Au premier
terme de l'éternité, une parole sortie de la bouche
de Dieu, et qu'il adressoit je ne sçai à qui, fut
un Verbe, qui par la toute-puissance du Père devint une
personne réelle, une substance qui, quoique sortie de sa
bouche, ne laissa pas d'être réputée aussi
ancienne que lui qui l'avoit formée. Je ne m'étendrai
pas ici sur tout ce qu'il y a de répugnant dans cette histoire,
mais je remarquerai seulement qu'à peine le Verbe fut hors
de la bouche de l'Éternel que l'amour qui règne
entre eux fut si vif, que de leurs embrassemens mutuels sortit
une autre personne, divine comme les deux premières et
éternelle comme ses auteurs.
Si l'amour du Père et du Fils a produit un si étrange
effet, je laisse à penser quelle étoit sa violence.
Cependant, /82/ quel parti va prendre le Père! Parmi les
hommes, ce que nous appellons amour, amitié, consiste en
partie à ne point permettre que l'objet de notre complaisance
reçoive aucun déplaisir; nous éloignons de
lui, autant qu'il est en nous, tout ce qui pourroit lui causer
la moindre douleur. Mais si notre foible nature comporte de tels
sentimens, quels doivent donc être ceux de deux personnes
qui s'entre-aiment? L'amour entre des divinités est tel,
que toutes les fois qu'on dira à un homme sensé
qu'un Dieu père a pu se résoudre à livrer
au supplice et à l'ignominie un Dieu fils, il soutiendra
opiniâtrement qu'on lui conte une fable, ou que ce Dieu
qui permet que son fils souffre ces horreurs, est un Dieu de la
basse chasse, qui n'a pu empêcher la mort de son fils ordonnée
par des divinités d'un rang supérieur au sien.
Il falloit que le Christ mourût dans les tourmens, disent
les chrétiens. Mais ne voudra-t-on jamais prendre la peine
de remarquer que le terme il falloit est insultant à
la Divinité, que dans la présupposition de la toute-puissance
les moyens ne sont jamais nécessités pour /83/ elle,
ni quant au choix, ni quant à l'exécution? Dieu
pouvoit: I) ne point permettre qu'Adam péchât. II)
Après qu'Adam eut péché, il falloit lui remettre
son crime ou l'en punir, mais qu'étoit-il besoin de rendre
coupables ses descendans qui n'étoient pour rien dans sa
désobéissance? III) Puisque le temps étoit
venu, lors de l'incarnation du Verbe, de nétoyer la playe
faite aux hommes par le péché originel, Dieu n'avoit
qu'à prononcer une parole et le péché disparoissoit.
Mais la condition du baptême, pour les hommes à venir?
Il n'y avoit qu'à ne pas l'imposer. La béatitude
de tant de gens qui meurent sans baptême, et souvent sans
péché, comme les enfans, ne seroit pas une chose
si douteuse. IV) S'il falloit absolument un baptême, Dieu
pouvoit l'ordonner, et les moyens de le faire ne lui manquoient
pas, et ainsi des autres sacremens que Jésus-Christ a institué.
*Dieu n'a employé aucun de ces moyens, il a envoye
son fils et a souffert qu'il fût crucifié. C'est
qu'il n'a pas pu faire autrement; il falloit, diront les Chrétiens,
qu'un Dieu souffrît la mort pour le salut des hommes. Et
d'où vient cette nécessité? C'est parce qu'ils
avoient /84/ offensé Dieu. Et qui les avoit portés
à offenser Dieu le père? Étoit-ce Dieu le
fils? Non. Qui donc? Le Diable. Il falloit, et c'est là
que ce mot peut trouver sa place, il falloit faire pendre le Diable.
Quels combats le Père n'a-t-il pas dû éprouver
lorsqu'il a pris la barbare résolution de livrer son fils
à la mort? Ah! Sans doute, il a épuisé tous
les moyens, avant que de se tenir à celui-là; et
s'il eût été libre de choisir, jamais il ne
s'en seroit servi. Le sort du fils de Dieu est d'autant plus à
plaindre que lui-même avoit été offensé.
Or, que penser d'un Dieu qui pour venger l'offense qu'on lui a
faite se livre volontairement à la mort?
*Allons plus loin: quelle idée peut-on se former de
trois personnes divines égales en puissance, en éternité,
en infinité de perfections, dont la première et
la seconde et la troisième se trouvant également
outragées par l'acte de désobéissance que
commit jadis un foible mortel, ne trouvent cependant pas les mêmes
moyens de faire réparer la honte qu'elles ont reçue?
Tel est cependant le cas où nous voyons la Trinité
tomber. Elle a été offensée en total; la
seconde personne seule trouve un expédient /85/ propre
à expier l'offense. Sans doute le Père et le St.
Esprit sçavoient comme le Fils que l'unique moyen de les
satisfaire étoit qu'un Dieu mourût; mais ils trouvoient
apparemment ce moyen trop violent pour vouloir souffrir qu'il
eût son exécution dans leurs personnes. Le Père
oubliant son amour, le St. Esprit foulant aux pieds la tendresse
filiale, permettent l'un que son fils, l'autre que l'un de ses
pères soit livré aux bourreaux.
*D'après cet exposé succint, qu'on essaye de
me prouver que Dieu est indépendant. Mais qu'on y prenne
garde: l'argument qu'on employera pour prouver que Dieu le père
a choisi volontairement le moyen de réparer son offense
par la mort d'un fils, l'objet de ses plus chers délices,
lui enlevera en même temps le plus beau de ses attributs,
sa bonté infinie, et en démontrant qu'il est libre
établira d'une manière victorieuse qu'il est un
tyran le plus cruel qu'on puisse imaginer. On a vu des souverains
immoler leurs enfans, mais ç'a toujours été
dans l'un de ces deux cas: ou ils avoient à craindre d'un
fils trop ambitieux, ou le salut de leurs états en dépendoit,
et il ne leur restoit aucun /86/ autre moyen de l'assurer. Je
penserois volontiers que Dieu étoit dans cette dernière
position, et j'aime mieux plaindre un père contraint par
une dure nécessité à perdre son fils qu'admirer
un scélérat politique qui sacrifie tout à
sa sûreté.
CHAPITRE IV
Suite du même sujet. Dieu
n'est pas immuable
Après avoir dit d'un être qu'il est infini, dire
qu'il est immuable ne peut s'entendre qu'il ne remue pas de sa
place, car étant infini est privé absolument de
mouvement. Le mouvement, dit Descartes, n'est autre chose que
l'application successive des corps les uns aux autres. Mais emplissez
parfaitement un vase de quelques corps qu'il vous plaira et vous
verrez l'impossibilité où vous serez de les mettre
en mouvement, parce que l'application successive qui le forme
exige pour se faire des intervalles /87/ qui manqueront dans votre
vaisseau exactement plein. Or, supposé la machine de l'univers,
la nature entière, un vaisseau infini, si Dieu infini y
est contenu il ne peut s'y mouvoir. Si, malgré son infinité,
Dieu a du mouvement dans le monde, c'est que le monde est plus
infini que lui. Quelque expression qu'on employe pour désigner
des êtres, le contenant est plus grand que le contenu. Mais,
dira quelqu'un, la matière ne contient point Dieu: c'est
donc Dieu qui contient la matière. Je le veux, mais alors
Dieu n'est plus infini, il manque à son infinité
l'espace qu'occupe la matière. Point du tout, ajoute-t-on,
il est partout. Donc, conclurai-je, vous ne pouvez plus dire qu'il
est infiniment spirituel, car dans son infinité il y a
des parties matérielles.
Par la qualité d'immuable que les philosophes théistes
ont donnée à Dieu, nous ne pouvons entendre autre
chose, sinon que sa pensée et sa volonté sont permanentes.
Et c'est en ce sens que l'Écriture l'entend, lorsqu'elle
dit que ses décrets sont irrévocables, etc. Examinons
s'il n'en est pas de cet attribut comme de ceux d'infini et d'indépendant,
/88/ qu'on lui a gratuitement déférés.
I) Dieu fait l'homme et voit que cela est bon. Plus loin il
se repent, il vit alors que cela étoit mauvais. Il n'est
donc pas immuable, puisqu'il juge diversement du même sujet.
II) Dieu ordonne à Ézéchiel de manger
de la matière fécale. Le prophète sent une
répugnance invincible à ce mets, et représente
à la Divinité que son corps ne s'est jamais souillé
d'un pareil aliment. Alors Dieu se relâche de son premier
ordre et se contente qu'Ézéchiel étende sur
son pain de la fiente de boeuf. (5)
Dira-t-on encore que Dieu est immuable dans ses décrets?
Dieu n'agit-il pas ici comme un homme, qui d'abord a recours aux
moyens violens et qui, dans l'impossibilité de les exécuter,
a recours à d'autres plus doux?
III) Dieu a vu de toute éternité le monde comme
devant exister, cependant il ne l'a pas créé de
toute éternité. D'où vient? C'est qu'il ne
l'a pas voulu. Mais à une certaine époque il a créé
le monde. Pourquoi? Parce qu'alors il l'a voulu. Il a donc été
un temps /90/ où Dieu n'a pas voulu ce qu'il a voulu dans
un autre: il n'est donc pas immuable, puisqu'antécédemment
il ne veut pas ce qu'il veut postérieurement.
On trouveroit un grand nombre de traits semblables et qui
prouvent tous d'une manière absolue, et contre les juifs
et contre les chrétiens, que Dieu n'est point immuable.
L'argument qui se tire de la création du monde contre cette
immutabilité fait contre tous les théistes en général.
On en peut tirer un pareil de la fin du monde, qui doit infailliblement
arriver s'il a eu un commencement. Dieu alors cessera de vouloir
que le monde existe, d'où il résulte encore qu'il
n'est point immuable.
Dans le système chrétien, les trois personnes
de la Trinité ne font qu'un seul et unique Dieu. Un seul
et unique Dieu doit avoir une seule et unique pensée, une
seule et unique volonté. Il est constant que, par le péché
d'Adam, le Père, le Fils et le Saint-Esprit avoient été
également offensés. Qu'arrive-t-il cependant? Tous
trois sentent pareillement l'offense qui leur est faite, tous
trois sçavent le moyen de la réparer; comme égaux,
il est indifférent lequel s'incarne et meure, mais /91/
deux pensent et veulent ne point mourir, le Fils seul veut être
la victime. Le Fils pense donc différemment du Père;
il est cependant le même que le Père, car si le Père
(on en dit autant de l'Esprit Saint) eût voulu mourir il
seroit mort. Il résulte de ce que je viens de dire que
Dieu n'a pas voulu pendant un temps mourir, et qu'ensuite il l'a
voulu, à moins que les chrétiens n'aiment mieux
convenir qu'il y a eu diversité de volontés entre
le Père et le Fils. Mais la diversité des volontés
prouve et établit la diversité des personnes, en
sorte que si Dieu, comme première personne, eût persisté
à ne point vouloir perdre la vie pour racheter les hommes,
et que, comme seconde personne, il en eût pris la résolution,
on en pourroit conclure que réellement le Père et
le Fils sont deux êtres réellement distincts, ce
qui renverse totalement le système chrétien.
Finissons ce chapitre par un trait qui prouve seul que les
chrétiens ne sçavent ce qu'ils disent lorsqu'ils
donnent à leur Dieu l'immutabilité pour attribut.
Dieu créa des anges, en tel nombre et à telle époque
qu'on voudra choisir. Il les créa pour l'ornement /92/
de sa cour et pour être les ministres de ses volontés
suprêmes. Il ne les eut pas plutôt créés
qu'il les aima, et que ceux-ci, pénétrés
de reconnoissance, lui déférèrent un amour
qui est tel qu'aucun mortel ne sçauroit être animé
d'un pareil. A un certain temps de là, Sathan (je le nomme
de ce nom, car j'ignore que est celui qu'il avoit dans le Ciel)
donnant apparemment plus de marques de son amour et de son zèle
qu'aucun autre, parvient aux premières dignités
dans le Ciel: il est un ange de lumière que nul n'efface.
Les bienfaits de Dieu ne sont peut-être pas une marque de
réprobation, du moins on ne le sçauroit croire sans
le supposer un politique, ce qui est absurde. Quoi qu'il en soit,
Sathan, comblé des grâces de son créateur
mais créature ingrate, veut s'emparer du trône suprême.
Il se croit trop de qualités brillantes pour occuper le
second rang, c'est au premier qu'il aspire. Alors que fait la
Divinité? Sans doute, elle va l'anéantir. Non. Dieu
charge Michel Archange, attaché à son parti, de
chasser l'esprit rebelle, et lui donne pour cela des troupes.
Michel agit et précipite Sathan et ses complices du Ciel
/92/ dans le cahos. Ici l'on voit clairement deux effets divers
de deux façons de penser différentes dans la Divinité:
Dieu aime Sathan et tant que cette amitié subsiste, il
l'accable de bienfaits; Dieu hait ce même ange, à
cause de sa rébellion, et sa haine se signale par la chasse
qu'il lui fait donner par Michel, par la malédiction qu'il
prononce sur lui, et enfin par l'exil perpétuel auquel
il le condamne. Il le hait, et non seulement il le prive de toutes
ses prérogatives. Il lui ôte encore tous les caractères
qui distinguent l'esprit céleste, il le rend laid, hideux,
cornu, ses mains se changent en griffes et son éternité
de délices est convertie en un éternité d'horreurs.
Quel contraste! Dira-t-on après cette diversité
de conduite que Dieu n'a point changé de sentiment à
l'égard de Sathan?
On peut dire en général qu'il est impossible
qu'un être immuable soit le régisseur de la nature.
La nature est absolument aveugle, et ses effets bons ou mauvais
sont l'effet d'un concours qu'elle même ne prévoit
pas. Il seroit moins contradictoire d'admettre simplement un Dieu
éternellement tout-puissant /94/ et doué d'une faculté
qui soit telle qu'il puisse remédier à chaque accident
à mesure qu'il arrive. Aujourd'hui nous sommes convaincus
que des effets de la nature peuvent causer les plus affreuses
révolutions dans notre orbe. Or, si Dieu est immuable,
il ne sçauroit arrêter ces fléaux lorsqu'ils
sont arrivés, car il auroit voulu qu'ils arrivassent et
par un autre vouloir il en borneroit le cours.
On dira peut-être que les divers vouloirs existent ensemble
dans l'esprit de Dieu: par exemple, que Dieu a bien voulu que
Paul, sous le nom de Saül, désolât ses dévots,
tandis qu'en même temps il vouloit que cet homme devînt
un célèbre apôtre de Jésus-Christ,
et cela est dans l'ordre de la prescience aux yeux de laquelle
tout est présent. Mais si Dieu a dans son esprit des idées
si diverses d'un même sujet, je demande pourquoi étant
tout-puissant il laisse l'idée du mal se réaliser
la première. On ne sçauroit ici disculper la contradiction.
Tandis que Dieu pense que Paul (je me borne à cet exemple)
le persécutera et qu'ensuite il le glorifiera, l'aime-t-il
ou le hait-il? S'il le hait, à raison de l'ordre /95/ des
idées, il sera non immuable lorsque Paul, cessant de le
persécuter, souffrira au contraire toutes les douleurs
possibles pour son nom. S'il l'aime tandis qu'il le persécute,
dans la vue qu'il a qu'un jour Paul reviendra à lui, le
crime et la vertu sont donc également précieux aux
yeux de Dieu, et si Paul mouroit haïssant Dieu qui l'aime
il ne seroit pas réprouvé, car Dieu immuable ne
pourroit le haïr sans changer de sentiment à son égard
et sans devenir muable. Or Dieu ne peut réprouver un être
qu'il aime.
Ceux qui ont lu tous les ouvrages des théistes et des
chrétiens sur l'existence d'un Souverain Être s'appercevront
facilement que les solutions qu'on y donne ne répondent
point à nos objections. La plupart de ces philosophes s'épuisent
en propositions, ils avancent sur le compte de la divinité
tout ce qu'ils imaginent lui convenir; mais qu'on me montre une
seule démonstration dans tous leurs écrits relatifs
à l'objet que je traite, et je me rends. Il ne suffit pas
de dire: il y a un Dieu, son essence est telle, ses attributs
sont en tel nombre et de telle qualité. Ce sont des preuves
que je /96/ demande. Mais, dira-t-on, l'athéisme ne se
prouve pas mieux que le théisme. La non-existence d'une
chose n'a pas besoin de preuves: c'est l'existence qui doit être
démontrée. Il n'est pas utile que l'on me démontre
que je suis homme, mais il faudroit de forts argumens pour me
convaincre que je ne le suis pas. Mais ceci est un cas différent:
mon existence m'est sensible, la négation de ce fait ne
l'est pas.
La science, la connoissance universelle de Dieu, son gouvernement
absolu seront la matière de chapitre suivant.
CHAPITRE V
On ne s