Histoire de Caléjava

LIVRE SIXIÈME

Abrégé de la théologie et de la morale des avaïtes

PREMIÈRE LEÇON

De l'indépendance de Dieu

Dieu est l'ouvrier de tout l'univers, il existe par lui-même et nous dépendons en tout et entièrement de lui. C'est par lui que notre âme voit, qu'elle sent, qu'elle pense et qu'elle veut; mais que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits? Rien. Son indépendance le met au-dessus de tout: il n'a que faire d'encensement, d'oblations, ou d'holocaustes et de sacrifices; c'est de lui seul et de son fonds uniquement qu'il tire toute sa grandeur et toute sa félicité. De là les avaïtes infèrent que Dieu, pour son compte, n'exige point de nous que nous nous chargions inutilement du pesant fardeau de plusieurs cérémonies aussi incommodes que superflues.

SECONDE LEÇON

De la bonté de Dieu

Tant que l'homme n'est point parvenu au comble du bonheur, il est juste qu'il raporte tout ce qu'il fait à son intérêt. Mais comme Dieu ne sçauroit rien faire pour lui-même ou pour se rendre heureux, et qu'il jouit par son essence d'une félicité parfaite indépendanment de toutes ses créatures, il ne peut rien exiger de nous que ce qui se termine à nous procurer quelque avantage. Il n'y a que lui seul qui nous fait du bien par une véritable bonté; il n'y a que lui qui nous aime d'un amour désintéressé, et qui par là veut que sans aucun retour pour lui nous soyons heureux en ce monde-ci et en l'autre, comme nous le ferons encore voir par d'autres raisons.

Mais il est maintenant question de prouver que Dieu nous aime autant les uns que les autres, et qu'il veut que ses bienfaits tombent sur tous autant également qu'il est possible. Que personne ne se flate d'entrer plus qu'un autre dans ses bonnes grâces; sur quoi pourroit-on apuier cette folle pensée? Quelle raison pourroit-on s'imaginer que Dieu en auroit? Nous lui sommes tous extrêmement inutiles: si quelqu'un a des preuves qu'il est monté à une plus grande faveur auprez de Dieu que les autres, qu'il soit impunément larron, faussaire, perfide et sélérat, pour être plus heureux que les autres, rien ne lui est défendu. Car si pour le devenir il ne veut point s'arroger des droits particuliers il est égal aux autres; s'il veut s'en arroger, pourquoi lui cédera-t-on ce privilège? Et par là un chacun se croira tout permis, cette imagination remplira le monde de trouble et de confusion, et on sera sans doute dans cet état autant malheureux qu'on le peut être pour vouloir être plus heureux qu'on ne le doit être. La nature a mis sans doute tous les hommes au même niveau, dit un philosophe anglois [Hobbes, De cive, lib. I]. Si on les regarde dans l'état civil, les richesses, les honneurs et l'autorité font de plus grands avantages que la force du corps. Mais sans examiner si les plus grands chagrins et les plus grands soins ne sont pas atachés aux conditions les plus élevées pour tout mettre par là dans l'égalité, que l'on considère seulement la cause des états différents que les hommes ont établis parmi eux. C'est la politique qui a fondé ces divers établissemens sur le bien public; mais elle n'a jamais prétendu marquer une prédilection divine. Comment les hommes qui ne la connoissent pas auroient-ils pu la désigner par quelques signes? Ils font leurs loix avec une entière liberté, sans en connoître les effets en détail qui en doivent dériver pendant dix ans seulement. En vain dira-t-on que Dieu les connoît, puisque c'est l'homme et non pas Dieu qui les fait, et les fait avec une entière liberté; c'est l'être intelligent qui produit lui-même tous les actes de sa volonté.

La leçon suivante, de la providence, nous levera les doutes qui pourroient nous rester sur cet article.

TROISIÈME LEÇON

De la providence divine

Les causes sont ou libres ou nécessaires. Les dernières sont celles qui produisent nécessairement leurs effets: c'est ainsi que le feu brûle, que la lumière éclaire, qu'un concours des esprits animaux vers quelque partie du corps excite une passion dans l'âme pour y conserver et y fortifier une certaine pensée.

Les causes nécessaires sont des règles immuables que Dieu a établies, suivant lesquelles la même cause dans les mêmes circonstances qui lui servent à produire son effet, produit toujours le même. Mais si Dieu diversifioit les effets par raport à des circonstances qui naturellement ne les devroient pas changer, si une pierre en tombant du haut d'une maison se détournoit de son chemin pour écraser un scélérat et épargner un honnête-homme, on ne diroit pas bien alors que cette pierre fût une cause nécessaire de cette mort, mais une cause libre et volontaire, c'est-à-dire qu'elle dépend d'une volonté particulière de Dieu, et non des règles générales sur lesquelles roule toute la nature.

Or, pour prouver par l'expérience que Dieu n'a point de ces volontés particulières, je dis qu'autrefois en Europe on ordonnoit de duels de l'acusé contre l'acusateur, quand ils n'aportoient pas des preuves suffisantes de ce qu'ils avançoient. Les juges recouroient aux duels dans la pensée qu'ils avoient que Dieu, qui est juste, ne permettroit pas que le criminel fût vainqueur dans un combat, et que l'innocent fût oprimé. Pour cela il falloit que le Seigneur changeât l'ordre de la nature lorsque le coupable se trouvoit en une disposition naturelle, tant du côté du corps que de l'esprit, du moins pour un moment, à porter un coup mortel à son ennemi, pendant que l'innocent ne se trouvoit pas dans ce même moment en une disposition si favorable pour parer ce coup. Mais si la providence Divine renverse en certains cas l'ordre de la nature, c'est principalement en faveur de la justice et de l'innocence et pour vanger le crime. Cependant on a reconnu que Dieu ne faisoit pas toujours des miracles quand il le faloit, et que sa providence manquoit à ce compte fort souvent à son devoir. Là-dessus on a aboli les duels, qui étoient trez bien établis dans l'opinion d'une providence à miracles continuels, car sous un Dieu juste l'innocent ne peut être malheureux et souffrir. Mais si un motif aussi puissant ne l'est pas assez pour obliger le Seigneur à déranger la nature, et forcer les causes naturelles à se dispenser des règles, les richesses, la force du corps ou les autres prétendues marques de prédilection divine n'en sont plus que des signes équivoques et trompeurs, qui peuvent provenir des volontés générales aussitôt que des volontés particulières de Dieu, et il faut d'autres preuves que nous n'avons pour s'assurer d'où partent ces témoignages trompeurs d'une faveur extraordinaire, avant qu'on puisse raisonnablement s'en flater.

Pour confirmer cette preuve, les avaïtes, qui ont quelques-uns de nos livres traduits en leur langue, citent à ce sujet une avanture d'Ulisse au commencement du dixième livre de l'Odissée d'Homère. Æole enferma dans une peau les vents qui pouvoient empêcher le retour d'Ulisse en Itaque. Ses compagnons, pendant son sommeil, ouvrirent à la rade d'Itaque cette peau dans l'espérance d'y trouver un trésor; les vents en sortirent avec violence et les repoussant en pleine mer les portèrent vers les côtes d'Æolies, d'où ils étoient partis. Ulisse alla prier Æole de lui faire une seconde fois la même grâce qu'il lui avoit acordée, et d'enfermer les vents qui pouvoient lui nuire; mais Æole le lui refusa et le chassa rudement, en lui disant qu'il ne lui étoit pas permis de donner contre la volonté des Dieux du secours à un homme que ne leur étoit pas agréable, et qu'il faloit qu'il fût malheureux, puisque les Dieux le vouloient ainsi.

Æole raisonnoit conséquenment sur la présuposition que Dieu gouverne le monde par des volontés particulières: si je suis malheureux c'est parce que Dieu l'ordonne, et cela étant pourquoi irez-vous contre ses ordres, en me soulageant des maux dont il m'acable? Ce sentiment est sans doute inhumain et barbare, et contraire aux desseins du Seigneur, s'il est vrai qu'il ait de la bonté pour nous, s'il est vrai qu'il nous aime et qu'il veuille que nous soyons heureux, comme nous l'avons dit. Encore s'il lui plaisoit de n'envoyer des maux qu'aux sélérats, et de prendre en sa protection ceux qui sont injustement oprimés; mais nous voyons tous les jours l'innocent acablé par la malice de ses ennemis, et couvert d'oprobres et de confusion pendant que le méchant vit dans la gloire et dans l'opulence. C'est en vain qu'on dira que Dieu a des raisons impénétrables pour en agir ainsi; si cela est, Æole fait bien de ne point donner de secours à Ulisse, de peur de rompre les desseins que le Ciel a sur lui.

C'est encore pis si l'on s'ingère à vouloir entrer dans les secrets de Dieu. Alors on dit que Dieu m'aflige pour éprouver ma patience, et vous donner ocasion d'exercer votre charité. Je voudrois bien sçavoir sur quoi on se fonde pour atribuer à Dieu de telles pensées; mais en les suposant pour certaines, je dis que si Dieu me rend malheureux pour m'éprouver il ne faut pas que vous vous pressiez de me soulager. Quand est-ce même que vous sçaurez que Dieu m'a assez éprouvé et qu'il est tems que vous me soulagiez? Peut-être qu'il ne songe pas en vous, mais seulement en moi, et vous allez troubler l'économie des desseins que le Ciel a formés sur moi, si vous aportez quelques remèdes à mes maux, ou bien vous empêcherez qu'un autre ne me tire de la misère, et c'étoit pour lui et non pour vous que Dieu avoit fait naître cette ocasion d'exercer la charité. Mais s'il veut que je cesse d'être misérable par le secours de mon prochain, et que ce secours me manque, je le serai sans que Dieu veuille que je le sois.

A quoi servent, aprez tout, ces épreuves de ma patience et de la charité de mon prochain? Pour mériter, répondra-t-on, les récompenses de l'autre vie. Comment peut-on mériter une récompense de quelqu'un si ce n'est en lui procurant quelque bien proportionné à cette récompense? Or, pouvons-nous rien mériter de Dieu, qui est le seul être dont nous puissions espérer notre bonheur, puisque nous sommes incapables de lui aporter jamais aucune utilité? Si Dieu nous veut faire du bien, est-il indigne de sa bonté de ne nous en faire qu'aprez l'avoir mérité? Dieu ne peut rien devoir parce qu'on ne lui peut rien donner; on ne lui peut rien donner parce qu'il a tout. Æole, encore un coup, raisonnoit donc juste en ne voulant pas secourir Ulisse, qu'il croyoit malheureux par des volontés particulières des Dieux. Mais son procédé auroit été bien différent s'il avoit pensé, comme il est vrai, que les causes qui retardoient le retour d'Ulisse provenoient de la liberté des hommes, ou qu'elles se trouvoient ainsi disposées par des vues générales des Dieux qui n'en vouloient pas en particulier à Ulisse.

Il est dificile, sans notre opinion, de ne pas se prendre à Dieu de tout le mal qui se fait: il le peut empêcher et il le souffre. D'ailleurs, si par la mort d'un homme des enfans demeurent orfelins et misérables, Dieu veut par une volonté particulière la misère de ces enfans, que je supose être l'effet d'un meurtre. Mais Dieu peut-il vouloir les effets sans vouloir la cause de ces effets et sans en être l'auteur? Ce n'est pas assez à un être intelligent et tout-puissant qui veut une fin de laisser les moyens se disposer d'eux-mêmes: il faut que lui-même les y dispose; si, au contraire, on prétend que le meurtre est libre, ses fruits sont des effets de la liberté, et non de la providence Divine particulière. Si nous sommes libres, les richesses, ou les dignités qui dérivent des établissemens des hommes, ne sont pas des effets des volontés particulières de Dieu, ni par conséquent des marques de sa prédilection.

A l'égard des qualités naturelles, il faut remarquer que la constitution de notre corps vient ou de celle que nos parents nous ont donnée ou de notre manière de vivre. Nous choisissons librement notre manière de vivre, et nos parents en se mariant ensemble, ou en nous engendrant en un tel tems, nous ont constitué un tel tempérament. Ils auroient sans doute engendré des enfans d'une autre complexion s'ils avoient engendré en un autre tems, ou qu'ils eussent contracté d'autres mariages; mais ils ont fait l'un et l'autre librement.

Quand l'on considère qu'un homme se met à jouer et joue de la manière qu'il lui plaît avec toute la liberté possible, et que de son jeu dépend toute sa fortune et celle de ses enfans, leur éducation, leurs moeurs et leur tempérament, peut-on douter de la vérité que nous soutenons? Ce qui fait qu'on se sent porté à des désirs violens ou à d'autres passions sans qu'on en voie la cause, et c'est notre ignorance de tout atribuer à Dieu: on ne sçait pas que nos passions ont leurs causes dans notre tempérament, aussi nécessaires et naturelles qu'est celle de l'action du feu qui enflame une matière combustible.

Qu'on pénètre bien les causes de tout ce qui regarde un homme en particulier, on tombera infailliblement sur quelqu'une qui sera libre; et quelque petite que soit la cause libre qui entre dans un effet, elle donne l'exclusion à la providence divine par une volonté particulière. Car l'effet ne seroit pas sans la cause libre, et la cause libre vient d'une autre volonté que de celle de Dieu.

Pour ce qui est des causes naturelles, Dieu gouverne le monde par des loix générales fort sagement établies par raport aux grands biens qui en résultent en comparaison des petits inconvéniens qui s'y rencontrent. Dieu fait comme un architecte qui bâtit un escalier: les degrés sont trop hauts pour un enfant et trop bas pour un homme d'une taille extraordinaire, parce qu'il ne bâtit pas pour l'enfant ou pour l'homme d'une stature extraordinaire seulement, mais il bâtit pour tout le monde. Dieu a voulu une fois l'ordre qui est dans l'univers, et cette volonté le maintiendra toujours sans qu'il y pense s'il peut n'y pas penser.

Constanment, donc, les avantages de la nature et de la fortune sont des effets des causes libres et de l'ordre général établi de Dieu, et non pas des témoignages de sa prédilection.

De la providence de Dieu à volontés générales les avaïtes, qui ne parlent que raison, infèrent deux choses: la première, qu'il faut prendre pour fabuleuses les histoires qui marquent une protection spéciale ou un soin particulier du Ciel en faveur d'un peuple, d'un grand seigneur ou d'une personne privée; et la seconde est, que pour la réussite de nos desseins il ne faut avoir recours qu'aux moyens établis par l'Auteur de la nature. Qu'il seroit commode à l'homme d'amener du blé en son grenier par quelques paroles dites en une certaine posture, au lieu de labourer la terre! N'est-ce pas la vanité et la paresse qui ont donné la vogue à l'opinion d'une providence divine à miracles continuels?

QUATRIÈME LEÇON

Principes de la morale des avaïtes

C'est une opinion communément reçue des avaïtes, et fondée sur ce que nous venons de dire, que plus un homme est malheureux en ce monde sans sa faute, plus il sera heureux en l'autre, et qu'un homme plus heureux que lui, qui aura également bien vécu, le sera moins dans l'autre vie. Cette pensée nous inspire une grande indifférence pour les félicités de ce siècle, et elle est d'une grande consolation pour les misérables: ce n'est que par là que Dieu peut réparer l'inégalité que les biens de la nature ou de la fortune mettent à cette heure entre les hommes. On ne parle que des biens de la nature et de la fortune où nous ne contribuons en rien, parce que c'est seulement quand nous ne pouvons pas être heureux légitimement autant que les autres, par les loix générales de la nature ou par des loix arbitraires, que Dieu pour nous récompenser de cette perte et nous égaler nous donne, pour ainsi dire, un préciput de félicité en l'autre vie. Mais il n'est pas juste qu'on nous tienne compte des ocasions légitimes d'être heureux que nous avons perdues par notre faute, non plus que des maux que nos péchés nous ont atirés: nous devons nous imputer ces malheurs.

Les autres principes que les avaïtes tirent de cette même doctrine sont que Dieu ne nous ayant créés que par bonté, il ne nous a créés que pour être heureux; et puisqu'il nous aime tous également il veut, autant qu'il est possible, que les biens soyent partagés de même. Mais s'il s'en trouve quelqu'un d'indivisible, ou que par le partage il devienne inutile, il apartient à celui à qui il est plus avantageux: si je puis sauver la vie à une personne de deux qui mourront sans mon secours, je la dois sauver à celle dont la mort seroit la plus préjudiciable, comme à une jeune femme, même à mon préjudice, ou je me flaterois sans raison d'une prédilection divine.

Secondement, comme il vaut mieux se passer de plaisir que d'avoir de la douleur, nous ne pouvons pas nous procurer du plaisir en faisant du mal à quelqu'un, à moins que le bien ne soit fort considérable et le mal trez léger. Mais en ne comparant que le mal avec le mal, nous en devons souffrir un moindre pour délivrer quelqu'un d'un plus grand.

Troisièmement, un bien également bien ou à peu prez pour deux personnes doit être cédé par celui qui le possède à celui qui ne le possède pas, parce que cette honnêteté fait produire à ce même bien quelques utilités qu'il ne produiroit pas en demeurant entre les mains du possesseur. Elle forme ce beau neud d'un amour réciproque qui doit lier tous les hommes; mais elle le forme de la plus solide manière du monde, et par le plaisir qu'elle cause, tant à celui qui la reçoit qu'à celui qui la fait. Ce dernier ressent la plus douce de toutes les passions, cette satisfaction intérieure qui nous vient de la pensée que nous avons que nous nous sommes aquités de notre devoir.

Quatrièmement, il ne se faut pas faire des besoins de quelques délicatesses dont on se peut facilement passer: elles cessent par l'acoutumance d'être des biens, et deviennent par l'habitude des nécessités capables de nous rendre malheureux. Mais il faut éviter surtout ce qui peut troubler notre raison ou diminuer les forces du corps, sans quoi nous ne pouvons jouir d'aucun bien ni en procurer aux autres. Nous devons ménager les forces du corps par un exercice modéré et par la sobriété. Cette vertu a deux extrémités: l'une de trop manger ou de trop boire; l'autre de ne pas assez manger ou de ne pas assez boire, et le jeûne est défendu par les avaïtes comme l'intempérance. Il en est de même des plaisirs de l'amour.

Enfin, pour tout dire en un mot, les avaïtes prétendent que nous devons prendre pour manière d'agir celle qui contribue le plus à rendre les hommes heureux, sans avoir égard sur qui le bien doit tomber, de sorte que celle qui produit le moindre est un péché par comparaison.

CINQUIÈME LEÇON

Des peines et des récompenses de l'autre vie

Le plaisir, ou le bien phisique, est une situation de l'âme qui lui est agréable; la douleur, ou le mal phisique, est une situation de l'âme qui lui est fâcheuse. Nous ne sommes heureux ou malheureux que par l'un ou l'autre de ces sentimens, mais ce qui me cause du plaisir produit quelquefois un effet tout différent dans un autre, sans qu'on en sente bien la raison: c'est ainsi qu'en voyant deux joueurs votre coeur prend parti pour l'un pendant que le mien se déclare pour l'autre, suivant que leur air, leur phisionomie ou leurs manières sont propres, par raport à la disposition de nos cerveaux, d'exciter d'abord en nos âmes un sentiment que leur est agréable. Encore que le profit de ces joueurs ne rejaillisse point sur nous, nous formons pourtant de voeux pour eux; mais c'est la joie que nous espérons ressentir de leur gain qui alume nos désirs: telle est la cause de la simpathie et de l'amour de bienveillance, qui n'est que l'ouvrage du plaisir ou de l'amour propre. Par toutes nos actions nous recherchons le plaisir, nous voulons toujours et nécessairement être heureux.

D'un autre côté, nous remarquons que l'ordre et la beauté de l'univers sortent d'une intelligence qui ne veut pas que rien soit conduit par un pur hazard, ni que nos actions soient réglées par notre caprice. Cet être suprême nous donne ses commandemens, et en les transgressant, ou en y obéissant, nous faisons un mal ou un bien que nous apellerons moral. Si quelqu'un osoit soutenir qu'il n'y a ni crime ni mal moral, que toutes les loix ne devant leur naissance qu'à la politique, ce n'est qu'aux hommes et non à Dieu d'en vanger le violement, qu'il considère qu'il y a des loix naturelles, qu'on les peut enfraindre, et cette infraction est un mal moral. Est-ce l'homme ou Dieu qui donne à la mère du lait pour nourrir son enfant? A l'égard des loix humaines, que l'on considère que nous ne sçaurions vivre du moins heureusement sans elles, que Dieu veut pourtant que nous vivions et que nous vivions heureusement: Dieu veut donc aussi que les hommes fassent des loix. Ils en feroient en vain si elles n'étoient observées, et pour les faire observer il faut que les infracteurs soient punis. Vous me forcez, Seigneur, d'aimer toujours le plaisir, et si vous n'en avez atachez à l'observation des loix ou que vous ne me détourniés de les transgresser par une douleur qui soit plus à éviter que le plaisir qui est promis par le crime n'est à rechercher, alors, Seigneur, vous me forcez de vous désobéir; mais qui croira qu'il y ait en vous une telle contrariété?

Constanment, donc, le mal moral est acompagné tôt ou tard d'un mal phisique, tel que nous l'avons dit; si c'est en ce monde, il n'importe de quel endroit l'homme tire des motifs assez puissans pour l'obliger de se contenir en son devoir. Mais combien voyons-nous de crimes échaper à la justice humaine, faute d'en connoître les auteurs ou par leur crédit et leur adresse; nous les voyons heureux et triomphans pendant que l'homme de bien paye pour eux la peine due à leurs forfaits. Le même crime conduit un homme au gibet et en élève un autre sur le trône [Multi committunt eadem diverso crimina fato: / Ille crucem sceleris pretium tulit, hic diadema. (Juvenal fat. 13. v. 102).]. D'un autre côté, les loix n'ont pas pourvu à la punition de tous les crimes; quelles peines ont-elles ordonnées contre les pères déraisonnables, les mauvais maris, les ingrats, les maîtres durs et cruels ou les princes injustes et méchans? L'impunité des faux dévots, qui tirent tant de si grands avantages de leur hypocrisie, fournit une preuve incontestable qu'il y a des crimes qui, bien loin d'être punis, sont récompensés. Mais si tous les crimes ne sont point punis en ce monde, il y a une autre vie qui suplée à ce deffaut et qui joint le bien phisique au bien moral, et au mal moral le mal phisique, afin que nous puissions aimer ces deux biens en même tems, ou éviter l'un et l'autre mal dans la même action.

C'est à tort qu'on prétendroit que le remords de conscience seroit une peine établie par la nature pour nous punir dez cette vie, puisque les âmes timorées, moins dignes de châtimens que les autres, en sont plus tourmentées, et que plus un homme devient méchant, moins il a de remords, de manière que plus il mériteroit d'être puni, moins il le seroit. Pour le repentir, il n'entre dans nos âmes que par la crainte du châtiment: un voleur qui ne craint rien pour avoir pris cent pistoles à une dupe qui croit encore lui avoir de l'obligation, peut-il se repentir de s'être procuré ce bien, ou n'en a-t-il pas de la joie? D'ailleurs, il est des gens qui ne sont jamais troublés par aucun repentir, ou du poins trez peu.

Nous avons dit que l'homme ne pouvoit vivre sans loix. La raison en est que la terre ne lui donne pas, comme aux animaux, des habits et des alimens sans soin et sans travail; mais qui voudra cultiver un champ s'il n'espère en recueillir les fruits? Qui pourra l'espérer s'il n'y a des loix sur l'observance desquelles cette espérance sera fondée? Personne ne pourra posséder aucun bien que dans la crainte continuelle qu'une infinité de gens ne le lui ravissent, que dans la crainte de perdre à tous momens la vie, si on n'établit des loix qui soient la base et le fondement de la société civile. Si même l'on n'a pas quelque confiance réciproque que de bonne foi nous voulons observer ces loix, nous serons bien à plaindre d'être obligés de nous défier tous de tous, et continuellement: Dieu nous a-t-il créés pour être plongés dans des inquiétudes continuelles, pour être dévorés sans cesse par des soucis cuisans? Dieu nous a-t-il créés pour être malheureux?

Les avaïtes tiennent que dans la distribution des peines et des récompenses Dieu fait atention principalement à la disposition du coeur. Comme il ne seroit pas juste que celui qui est bien préparé à la pratique de la vertu perdît sa récompense faute de matière pour l'exercer, il ne seroit pas juste aussi qu'un coeur corrompu ne sentît pas le poids de la justice divine pour n'avoir pas fait le mal qu'il étoit tout prêt à faire dans l'ocasion. Dans cette vue, ces peuples non seulement examinent leurs actions et leurs désirs actuels, mais ils fouillent encore dans leurs coeurs pour corriger la pente qu'ils pourroient avoir à en former de mauvais; par là ils s'aplanissent le pénible chemin de la vertu.

Ce discours supose et prouve l'immortalité de l'âme.

SIXIÈME LEÇON

De la justice et de la miséricorde de Dieu

Il est évident par la leçon précédante qu'il y a une justice en Dieu. Elle est une suite de la bonté qu'il a pour nous et un effet de la volonté qu'il a que nous soyons heureux en cette vie. Il est encore certain qu'elle ne diffère pas en espèce de la nôtre, c'est-à-dire qu'il ne punit, et ne récompense, que ceux que nous croyons le mériter. Autrement, comment me gouverner si je craignois d'être puni lorsqu'il me sembleroit que suivant l'idée que j'ai de la justice je devrois être récompensé? Cela étant, Dieu ne peut pas punir les enfants de la faute de leurs pères, ni la leur imputer.

Pour ce qui est de la miséricorde de Dieu, nous tenons que les peines sont toutes éternelles, ou toutes temporelles, ou il faut que les unes soient éternelles et les autres temporelles. Cette dernière opinion est universellement rejettée des avaïtes. La raison qu'ils en rendent est que la justice demande la même proportion entre les peines que celle qui se rencontre entre les crimes. Or, il y en a toujours entr'eux, puisque les uns sont plus grands que les autres, et il n'y en a point entre le fini et l'infini, en suposant même que la peine finie soit plus griève que l'infinie, et qu'une heure de la première en vaille deux de la seconde, ou plus. Car en prenant tant de tems qu'on voudra de la peine moins griève pour être égale à quelque partie si petite qu'on voudra de l'autre, la moins griève, mais infinie, équivaudra à la fin la première entièrement, et il restera encore dans l'infinie l'équivalent de l'autre une infinité de fois, et par conséquent il n'y aura point de proportion entr'elles.

Il ne reste plus qu'a examiner si elles sont toutes temporelles ou toutes éternelles. Ceux qui prennent le second parti se fondent sur ce que les femmes peuvent faire un mal éternel en négligeant de concourir avec Dieu à la création d'une âme qui demeurant dans le néant perd un éternel bonheur. Comme ce mal dure pendant toute l'éternité, la peine pour lui être proportionnée ne doit pas être moindre en durée, et alors on estime qu'elle ne consiste qu'en la diminution d'un bonheur éternel, empoisonné néanmoins éternellement et continuellement du chagrin qu'on a d'être moins heureux qu'on ne devroit être. Qui peut concevoir, disent les avaïtes, que nous soyons à jamais malheureux pour de petites fautes qui nous échapent si facilement qu'il est impossible, moralement parlant, que nous les évitions toutes? Dieu qui nous aime, Dieu qui est bon, nous auroit-il donc créés pour être éternellement malheureux? Mais que les peines soient éternelles ou non, elles sont constanment ordonnées de Dieu, de telle manière qu'elles sont plus à éviter que le bien que nous revient du crime n'est à rechercher, sans quoi l'action ne seroit pas méchante, puisque nous aurions préféré, comme Dieu nous le prescrit, un bien que seroit préférable au mal qui en arriveroit. C'est là-dessus qu'est fondé ce principe que les avaïtes inculquent fortement dans l'esprit de la jeunesse, à sçavoir qu'il y a toujours plus à perdre qu'à gagner en ne faisant pas son devoir. Dans cette pensée, il est facile d'être bien disposé à s'en aquiter et de se repentir d'y avoir manqué.

Le repentir est une espèce de tristesse que est trez amère, parce que nous ne nous en prenons qu'à nous même; et elle est fort utile, parce qu'elle nous porte à mieux faire une autre fois. Les avaïtes tiennent que le repentir diminue la peine qui est due à une faute, et même qu'il nous en décharge tout à fait s'il est assez grand pour tenir lieu de la peine entière, car il ne seroit pas juste d'être puni deux fois pour le même sujet. Le repentir est une passion que Dieu nous a donnée, sans laquelle nous persévérons dans le mal et nous augmentons notre peine comme nous la diminuons par son moyen. Cette passion est la seule voie d'obtenir le pardon de nos fautes, si une véritable peine peut s'apeller de ce nom; mais sans repentir il ne faut point espérer de miséricorde.

Les avaïtes le prouvent ainsi: ou Dieu remet toute la peine et à tout le monde, mais nous avons fait voir le contraire; ou il la remet en tout ou en partie à quelques-uns, et alors il les aime plus que les autres, ce qui est faux; ou il n'en remet à tout le monde qu'une partie, et on ne peut pas apeller cela un pardon, mais un ordre général que la peine ne soit que d'une certaine grièveté. Pourveu qu'on perde plus qu'on ne gagne à ne pas faire son devoir, c'est assez, et les avaïtes ne croyent pas qu'en effet Dieu inflige de plus grandes peines.

L'espérance de l'impunité est sans doute la cause de tous les maux, et on est extrêmement porté à mal faire lorsqu'on espère du Ciel le pardon de ses fautes [Exorabile numen fortasse experiar, solet his ignoscere. Multi, sic animum diræ trepidum formidine culpe confirmant. Juv. fat. 13. v 102.], comme on est détourné par la crainte des peines. Alatre, pour confirmer cette preuve, ajouta que ce seroit bien fait que d'être fripon, pourveu qu'on passât pour honnête homme. Ce qui est commettre un double crime, mais un bon moyen pour se rendre heureux, comme le prouve Platon [Plato, De justo Dial. 2.]. Car un fripon qui passe pour tel n'est ni fin ni dangereux: la défiance qu'on a de lui nous met à couvert du mal qu'il nous peut faire. Mais celui qui passe pour homme de bien, un faux dévot, par exemple, prend sans doute le moyen le plus seur pour nous tromper; c'est donc de lui dont on se doit le plus défier. Il ne manque jamais de mettre à profit la confiance qu'on a en lui pour en tirer toutes les commodités de la vie: en vain Dieu verra mon injustice, en vain il voudra la punir, puisqu'il me la pardonnera aussi toutes les fois que je voudrai: j'aurois tort de perdre l'ocasion de me rendre heureux au préjudice de ma conscience. Quelque mal que je fasse j'en serai toujours quite par un sacrifice expiatoire; comme je gagnerois à faire mal, je ne pourrois pas m'empêcher de le faire: Dieu même le voudroit, suivant ce que nous avons dit, ce qui est absurde et extravagant.

HUITIÈME LEÇON

De la manière d'adorer Dieu

Les avaïtes ne font pas un si grand fonds sur la prière que les superstitieux. Ils adorent Dieu par un acte de l'esprit en quelque lieu qu'ils soient, parce que les substances spirituelles n'en ont aucun. On les acoutume de bonne heure à ne point faire l'existence locale, ou à croire qu'un être peut exister en nul lieu.

De là l'Avaïte prit ocasion de parler de la religion en général, du judaïsme et du christianisme. J'ai retranché tout ce qu'il en dit, parce qu'il ne seroit peut-être pas de notre goût; pour ce qui concerne le mahométisme, nous y prenons si peu d'intérêts que j'en aurois usé de même sans quelque raison qu'il est aisé de deviner en lisant le quatrième dialogue.



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