Infaillibilité du jugement humain,

sa dignité, son excellence

[by William Lyons]

Critical edition by Antony McKenna (©) 1994-1996

For a full account of manuscript sources and an introduction of the editor, see: G. Canziani [ed.], Filosofia e religione nella letteratura clandestina, Milano, F. Angeli, 1994, pp. 469-502


William Lyons, Infaillibilité du jugement humain, sa dignité, son excellence

Nous connaissons trois manuscrits de ce texte : Paris-Sorbonne 761 et 1181, et Nancy 484. Leur source est clairement indiquée : il s'agit de la 3e édition du livre de William Lyons, paru pour la première fois à Londres en 1719 sous le titre The Infallibility, dignity and excellency of humane judgement; being a new art of reasoning and discovering truth (London 1719, 8°). Une deuxième édition paraît dès 1721 avec un nouvel appendice où sont examinés les articles du symbole d'Athanase; la troisième édition date de 1723 et comporte un supplément en réponse à différentes objections, ainsi qu'un post-scriptum où l'auteur démontre la liberté humaine; une quatrième et dernière édition paraît en 1724, comportant de nouvelles réponses à de nouvelles objections. C'est donc un livre qui connaît un certain succès, - succès de scandale dû très probablement à la prise de position sans équivoque sur la question de la tolérance et sur les articles controversés du symbole d'Athanase. La traduction française ne comporte que les 9 chapitres du premier livre.

Il s'agit essentiellement d'un plaidoyer contre l'autorité religieuse et pour la tolérance civile. Le contexte politique, l'analyse impitoyable des articles du symbole d'Athanase, ainsi que diverses formules implicites de Lyons, désignent ce texte comme un plaidoyer en faveur de la tolérance des anti-trinitaires. La coupure opérée dans la version française -qui supprime le détail du raisonnement sur le dogme, pour ne retenir que la revendication des droits de la raison- vise à notre avis à faire apparaître Lyons comme un disciple de Locke, mais d'un Locke conçu comme héritier du rationaliste Martin Clifford et comme inspirateur des déistes Collins, Toland et Tindal. Le lecteur français du 18e siècle lira ainsi le texte de Lyons comme un fruit de l'Essai, de la Lettre de la Tolérance, des Traités politiques et du Christianisme raisonnable de Locke.

Notre texte constitue un témoignage sur un moment de l'évolution des sectes anglaises : l'arminianisme induit une évolution du rationalisme en Angleterre semblable à celle, si bien mise en lumière par les études récentes d'Andrew C.Fix et de Wiep van Bunge, de l'illuminisme des Collégiants néerlandais vers le rationalisme de Bredenburg. En ce sens notre texte témoigne de la contribution des sectes issues de la "Réforme radicale" au rationalisme des Lumières.

A.McK.


Infaillibilité du jugement humain, sa dignité, son excellence

Contenant un art nouveau de raisonner et de découvrir la vérité, qui réduit tous les cas on on dispute à des propositions générales et évidentes par elles mêmes.

3e édition à laquelle on a ajouté un supplément et une apostille.

L'Infaillibilité du jugement humain : Chapitre Premier

L'homme le plus excellent dans son espèce est celui qui met en oeuvre avec le plus grand avantage les propriétés qui le distinguent des autres animaux.

La Raison en fait la différence et produit la beauté et la dignité de l'espèce humaine. Quiconque ou par des dogmes ou autrement empêche l'homme de bien employer sa raison, le déshonore et l'avilit.

Ce n'est que par l'usage de la raison que l'on peut juger du bien et du mal, de la justice et de l'injustice, de la sagesse ou de la folie; et ce n'est que par la raison que l'homme acquiert la sagesse, qu'il arrive à distinguer la vérité de l'erreur et qu'il se détermine à agir conformément à la vérité.

On ne peut empêcher l'homme de se servir de la raison qu'en employant la force et l'artifice pour tromper les sens, et les sens étant trompés, le jugement est par conséquent trompé.

Il est absurde de dire que l'homme croie une chose contraire à sa raison et à ses sens.

Si quelqu'un avec le pouvoir de punir vous ordonne de croire qu'un certain corps noir et doux est blanc et âpre, il peut faire illusion et se piquer d'avoir une faculté particulière de sentir dont les autres sont privés et prétendre que les rayons de la lumière tombent autrement sur les corps qu'ils ne tombent en effet.

Si vous craignez son pouvoir ou que vous ayez une telle révérence pour lui, que vous n'osez ou ne voulez le contredire, vous pouvez soupçonner vos sens dans l'erreur, et cependant vous soumettre; vous acquiescez sans disputer ni vous opposer. Mais tout autant que vous pouvez voir et toucher, votre jugement vous dit que le corps en question est doux et noir et que c'est par crainte[a] ou par politique que vous accordez le contraire.

La Raison de l'homme est juge aussi infaillible de la sagesse et de la folie; de la justice et de l'injustice, comme elle l'est des couleurs, et chaque proposition que l'on peut disputer sur la religion, la morale et la politique est soumise au jugement.

Un Monarque régnait dans une partie de l'Afrique située sous la zone torride, après avoir longtemps gouverné avec toute la justice et la sagesse imaginable, il quitta ses sujets pour voyager dans un climat au nord de ce pays. Quelque temps après son départ il parut un homme dans ses états qui dit avoir passé un hiver avec leur Roi et qui montra des lettres signées de la main du Prince qui l'établissaient régent de son royaume pendant son absence. Entre tous les ordres qu'il disait en avoir reçu, il ordonna sous peine de mort de croire que l'eau des rivières s'endurcissait par le froid au point de permettre aux hommes et aux chevaux de se promener sur leur surface. Ce point répugnait trop à leur[b] sens; il leur fut impossible de concevoir qu'un élément aussi fluide, pût par le froid devenir un corps aussi solide. Quoique le prétendu gouverneur séduisît les uns par intérêts, les autres par crainte, néanmoins les plus sages d'entre eux après avoir bien consulté déclarèrent qu'il était un imposteur et le chassèrent, non seulement pour leur propre sûreté, mais encore pour défendre l'honneur de leur Roi. N'était-ce pas accuser le Roy d'une grande folie et d'une grande injustice que de croire qu'il n'avait pas connu que ces peuples manquaient de la faculté de concevoir l'eau solide, et si ce Roy pouvait leur procurer cette faculté et qu'il ne l'ait pas fait, c'est encore un plus grand crime.

C'est une cruauté à un Prince d'altérer les lois de son pays pour punir sévèrement ceux qui ne croyent pas ce qu'il est impossible de croire.

Il n'y a que la méchanceté et le désordre qui puissent être les motifs d'une telle ordonnance. Ceux qui disent qu'ils croient sont coupables d'hypocrisie et de mensonge. Eh, peut-il être une excuse suffisante pour traiter ses sujets avec autant de barbarie ? Ceux qui ont le courage de résister tombent dans la révolte; donc un Prince n'en peut tirer d'autres avantages que celuy de perdre l'estime et le respect qui lui sont dûs pour n'être plus regardé que comme un monstre ou comme un fou.

Tout homme raisonnable ne peut s'empêcher de critiquer un tel cas, mais on se sert de périphrases et de sophismes pour prouver que par les lois du pays on a le pouvoir d'imposer ce qui plaît, et de punir ceux qui n'obéissent pas. Cela veut dire en d'autres termes qu'il est au pouvoir du Prince d'être juste et clément, ou bien injuste et barbare et qu'il a choisi ce dernier.

On ne peut défendre cette folie qu'en disant vous ne pouvez, ni ne devez disputer sur cette matière.

De là naissent la confusion et l'illusion que l'on baptise de noms vénérables, l'autorité est mise à la place de la raison et la raison n'examine plus par la crainte du danger. C'est par là qu'on usurpe une domination tyrannique sur l'esprit des hommes, et quand ils sont une fois aveuglés, ils deviennent des esclaves abandonnés à l'imposteur.

Quiconque prétend donc avoir une commission d'un Prince incontestablement reconnu pour sage et pour juste, qui néanmoins affirme qu'il a droit d'ordonner des choses folles et injustes et qui emploie la force pour être obéi, doit être rejeté comme un imposteur imposant au peuple et faisant tort à la vertu du Prince.

Imposer dans le premier cas ce n'est pas de prétendre que nous ne connaissons pas les corps âpres et noirs, mais c'est d'ordonner de croire que lui les connaît mous [=doux] et blancs sans pouvoir appeler de sa parole. Imposer dans le second cas, c'est vous obliger à vous soumettre à son autorité sans faire d'usage de votre raison.

C'est donc une vérité universelle et que l'on ne peut disputer, que la raison humaine est un juge compétent de la sagesse et de la folie, de la justice et de l'injustice, du bien et du mal etc.

Chapitre Second

Dix mille personnes peuvent prétendre également à une autorité sacrée et à des systèmes réguliers de dogmes et de moeurs. Si chacun de ces systèmes n'est examiné que par eux-mêmes et selon leurs propres règles, il sera trouvé très bon, quoiqu'ils soient opposés l'un à l'autre et qu'ils répugnent au sens commun.

Il n'y a point d'autorité qui ne trouve son opposition et sa condamnation dans une autre autorité. De là il s'ensuit qu'il n'y a personne au monde qui ne puisse supposer que les hommes en général ont été trompés et le seront toujours par quelque fausse autorité.

Les autorités les plus vraies sont exposées à des altérations, et à des additions et quand-même elles n'auraient point été altérées, elles sont exposées à la censure maligne de ceux qui les soupçonnent d'altération quoiqu'à tort.

On ne peut acquiescer à aucune autorité sans avoir auparavant examiné ce qu'elle a de bon ou de mauvais. Il n'est guère possible de juger d'une autorité par la comparaison d'une autre autorité.

Un Mahométan ne peut pas plus démontrer l'Alcoran par la Bible qu'un Chrétien démontrer la Bible par l'Alcoran avant que l'un et l'autre puissent s'écouter patiemment. Il faut que l'un commence par faire sentir dans le livre qu'il attaque quelque chose de contraire à la raison et qu'il prouve dans celui qu'il soutient quelque chose de conforme à la raison.

Si toutes les autorités ne sont pas soumises au jugement de la raison, toutes les autorités dans le monde sont également bonnes pour ceux qui y défèrent et ces personnes se trouvent obligées et avec raison de les défendre.

On tire de là une conclusion aussi absurde et aussi ridicule qu'il est difficile de l'exprimer en termes intelligibles, C'est que chaque homme doit donner raison à son antagoniste par rapport à la dispute, quoiqu'en même temps il croie qu'il mérite le plus grand châtiment par rapport au dogme. Le moyen d'éviter ces absurdités, c'est de découvrir, de soutenir la vérité et d'adhérer à la raison, non seulement comme juge compétent et infaillible, mais encore comme un témoin auquel toutes les autorités doivent être soumises avant que l'on en puisse connaître le vrai ou le faux.

Le jugement de l'homme est une faculté involontaire dépendante des objets et déterminée sans le consentement de la volonté : comme un miroir rend une véritable image des choses qu'on lui présente, de même le jugement détermine si les choses sont plus ou moins douteuses, vraies ou fausses, selon la certitude ou l'incertitude, la clarté ou l'obscurité des matières qu'on lui présente.

Un homme peut se déterminer à une action sans qu'il y ait dans l'objet qui le détermine une certitude convenable à l'action qu'il entreprend. Pour lors ce n'est plus en lui un effet de la différence du jugement, mais un acte de la volonté : il a plus de courage qu'un autre et s'expose au plus grand hasard. Dans ce cas on lui peut appliquer cette critique convenable quoique commune qui dit que quiconque sans consulter son jugement s'expose à un grand hasard, a tout l'emportement de la folie.

Il n'y a point d'homme qui puisse décider de la couleur d'un objet sans le voir dans la distance nécessaire à la distinction des couleurs. Si donc l'homme n'a pas une certitude suffisante ou quelques faits qui puissent le convaincre, il n'y ni pouvoir ni autorité qui puisse déterminer son jugement à décider si les choses sont bonnes ou mauvaises.

Toutes les autorités et tous les moyens employés pour nous faire croire sont inutiles; si l'objet qu'on nous présente est clair par lui-même, le vrai jugement est équitable[c] .

Chapitre 3.

Si l'on examine la disposition de l'univers, de quelque côté que l'on se tourne l'on voit une infinie variété de choses disposées dans un ordre très régulier, une justice convenable et distributive dans la production et composition de chaque chose en elle-même, et dans sa disposition par rapport au tout.

Il est impossible de ne pas concevoir quelque pouvoir, quelque force ou quelque cause sage, juste et régulière, en voyant certains effets remplis de sagesse, de régularité et de justice. Le rapport de ces productions les unes aux autres fait une unité dans le tout et démontre qu'il n'y a pas différentes causes mais une cause générale de tout l'univers. Nous donnons à cette cause la faculté de comparer qui nous est propre, et de là nous concluons qu'elle est quelque chose de comparable à notre esprit.

Ensuite réfléchissant sur ses ouvrages, nous tâchons de pousser nos découvertes sur la nature de cette cause; nous nous la peignons tout aussi parfaite et aussi sage que nous le pouvons imaginer. Enfin la trouvant infiniment sage, infiniment puissante, nous sommes obligés d'avouer qu'elle est incompréhensible, et que la raison de l'homme quoique du même genre et servant à la connaître n'a pas plus de rapport avec elle qu'un point à tout l'univers.

Nous donnons généralement le nom de Dieu à ce grand Etre ou auteur de toutes les choses.

Se laisser aller à l'imagination qu'un tel être (comme on voudra le nommer) n'existe pas, c'est introduire dans l'esprit une confusion qui ne produit que des absurdités, cette imagination ne plaît point, ne satisfait point, est inutile aux connaissances, nullement à souhaiter et ne peut subsister dans l'esprit humain à moins que quelque artifice n'en ait banni la raison naturelle.

Tout nous représente la providence dans la nature soit par les découvertes de la physique, soit par la pratique de la philosophie naturelle, soit enfin par les autres connaissances que le hasard même nous fournit. Cette providence de la nature ne consiste que dans des inventions, et des actions remplies de sagesse, de justice et de perfection; c'est dire que la nature est un inventeur et un agent qui a de la justice et de la sagesse. Nous ne pouvons concevoir ces qualités réunies dans un être qu'en formant en nous-mêmes l'idée d'un esprit.

Quiconque parle ainsi de la nature n'est pas un athée, mais il a une vraie notion de Dieu, et ce n'est que par caprice ou prévention que les hommes docteurs donnent à la même chose des noms différents.

Chapitre 4.

En considérant les ouvrages de l'auteur de la nature, nous trouvons que les planètes sont des corps aussi vastes que le globe terrestre que nous habitons; et voyant même qu'elles sont éclairées par le même soleil qui nous éclaire, nous sommes convaincus que tous ces corps ont la même origine. A cette réflexion nous ajoutons l'expérience qui nous apprend que chaque espace de la terre est rempli de plusieurs animaux, et que chaque chose a non seulement un usage, mais qu'elle est capable encore d'en avoir plusieurs autres. L'eau, par exemple, n'est pas seulement utile aux productions de la terre, et d'un grand usage à l'homme et aux animaux de l'air et de la terre, elle se trouve encore remplie de poissons et d'animaux qui l'habitent, et s'y multiplient.

Nous concluons de là qu'il est probable que les étoiles sont habitées. N'est-ce pas en effet une grande absurdité de penser le contraire? Comment peut-on réfléchir sur la sagesse et la perfection de l'auteur de la nature, et imaginer qu'il n'ait produit ces corps prodigieux que pour éclairer l'homme ? Mais il nous est impossible de connaître quelle est l'espèce de leurs habitants, quelles sont leurs formes et leurs facultés.

Méditant sur un être sage, bon et puissant à l'infini, nous commençons naturellement par sentir du respect et nous sommes entraînés à lui rendre les honneurs et les devoirs conséquents de l'idée que nous en avons, et cette idée nous conduit enfin jusques à l'adoration.

Occupés de ces contemplations, un homme nous vient dire que nos notions[d] sont justes, qu'elles nous conduisent à exalter comme il convient le pouvoir de Dieu, que c'est ainsi que nous le devons adorer; mais que Dieu lui a révélé et ordonné de nous dire que nous devons aller plus loin dans nos idées, et que nous devons croire que les planètes sont remplies d'hommes précisément et de la même manière que notre terre. Nous lui demandons la démonstration de cette proposition, et si Dieu lui a donné les moyens de nous en convaincre; mais au lieu de nous donner une démonstration par les faits, il dit seulement : vous le devez croire sans preuve, et si vous ne le croyez pas, le même pouvoir qui vous a produits avec toute la nature, vous punira de la manière la plus terrible; vous savez bien qu'il a le pouvoir de le faire.

Il passe de là à nous prouver autant qu'il le peut la vérité de sa prétendue révélation, mais il ne donne aucuns faits qui la démontrent.

Or tout ce qu'il ajoute de la part de Dieu de commandements et d'ordres est directement opposé à l'idée de la justice et de la sagesse par lesquelles nous avons découvert d'abord l'existence divine.

Plus il donne d'évidence à sa prétendue autorité, plus il confond ce qu'il prétend enseigner, c'est-à-dire qu'en élevant Dieu il détruit tout le fondement sur lequel nous avons bâti l'existence de Dieu.[e]

La seule notion[f] que nous ayons de Dieu, c'est de lui reconnaître un esprit raisonnable tel que le nôtre, mais nous lui admettons à la plus grande perfection.

Si l'on trouve de la folie, des bagatelles, de l'injustice[g] et de la cruauté, où la raison est dans sa plus grande perfection, nous pouvons assurer qu'une cause inférieure à Dieu [ne] peut prétendre à faire ou à connaître mieux.

En détruisant la notion naturelle que nous avons de la justice et de la sagesse, on fait tomber l'esprit de l'homme dans une destruction totale et l'on ne lui laisse d'autres règles certaines pour la conduite de sa vie et de ses actions[h] que celle d'imaginer que le bien peut être un mal, et que le mal peut être un bien.

Car nous n'avons rien en nous qui nous punisse de faire le mal ou qui nous approuve lorsque nous faisons le bien, c'est ce que l'on appelle communément conscience [*] . Nous n'avons pas non plus en nous rien qui empêche la raison ou lumière naturelle de faire tous les jours de nouvelles découvertes sur la sagesse et la justice de Dieu.

Mais laissons ces questions aux curieux et à ceux qui prétendent tirer immédiatement d'eux-mêmes une plus grande connaissance de la Divinité. Il est certain que ces prétendues découvertes accusant Dieu de folie, d'injustice et de cruauté, produisent une confusion dans l'esprit qui ne conduit qu'à des absurdités.

Plus le crédit d'une personne est grand, et plus la vérité de la révélation est probable, moins ce qu'il prétend prouver doit avoir de crédit, par la raison que plus la révélation approche de la vérité moins nous avons d'opinion de la sagesse et de la bonté de Dieu, d'où il s'ensuit inévitablement que nous l'estimons moins.

Ainsi tout le système est détruit, tant du côté du pouvoir et de la perfection de Dieu que du côté de sa sagesse et de sa justice. Car si nous n'avons aucune certitude d'un être sage et juste, il ne peut pas être capable de faire ce que nous avons imaginé; c'est-à-dire en d'autres mots qu'un être sage, puissant, parfait et juste n'existe point ou bien en termes encore plus simples[i] qu'il n'y a point de Dieu.

C'est par là que, faute de courage et de détermination à exercer la raison, le genre humain est abandonné par les pièges qu'on lui tend à l'athéisme, au scepticisme, à l'esclavage, et à la stupide bigoterie.

Chapitre 5.

Lors donc que l'on nous offre une religion révélée, nous devons employer notre raison pour l'examiner, demeurant fermes et inébranlables à la proposition qui suit : que la raison générale du genre humain, soit qu'on l'appelle lumière de nature ou bien conscience, est un juge compétent de ce qui est juste et sage, bon et mauvais, et qu'il est impie et blasphématoire d'affirmer que Dieu soit fou ou injuste.

Dans l'établissement[j] d'une religion révélée on n'enseigne point d'autres choses que ce qui conduit à se soumettre aux volontés[k] et aux commandements de Dieu, qu'à corriger les[l] passions, qu'à rectifier l'esprit, qu'à s'humilier et devenir patient, qu'à se résigner entièrement à la providence, qu'à mépriser les honneurs et les grandeurs du monde, qu'à s'appliquer[m] uniquement du bonheur de l'état à venir, enfin qu'à craindre des peines éternelles pour les prévaricateurs.

Tous ces préceptes n'étant point contraires au bonheur du genre humain, on se laisse aisément aller à les suivre, et l'on se laisse conduire par les personnes saintes et vénérables qui les enseignent et qui prétendent ne rien apprendre qui vienne de leur propre fond mais d'une autorité révélée. Cette autorité révélée devenue suffisamment évidente soumet à la fin tout à elle-même, et les peuples et ceux qui les enseignent.

Pour entretenir la dévotion, la piété et pour la facilité de l'instruction il est nécessaire de former de petites sociétés et d'en donner le soin à des conducteurs. Ces conducteurs comme interprètes de la révélation établissent par degrés une soumission absolue à leur décision, se servant, pour y parvenir, de la volonté qu'ont les peuples de se laisser gouverner pour s'entretenir dans la régularité de la religion. Par le crédit qu'ils ont sur le peuple il leur est aisé, soit par artifice soit par intérêt, de rendre eux-mêmes leur doctrine nécessaire, soit en effet soit en apparence, aux Princes ou aux puissances législatives. Ils gagnent par ce moyen des honneurs, des prérogatives et des dignités, et négligeant de jour en jour l'exercice des règles[n] de morale qu'ils ont prescrit[es], ils vivent avec délices et jouissent avec excès des plaisirs.

Mais quelques altérations qu'ils introduisent, elles sont toujours dépendantes des règles ou tirées des meilleures interprétations, ne se départant jamais de leur première exposition qui dit que ceux qui n'obéissent pas en tout[o] à la règle doivent souffrir pendant une éternité les peines les plus horribles que puisse concevoir l'esprit humain[p] .

L'homme qui voit un aussi grand intérêt fondé sur cette autorité se croit obligé d'approfondir ce dont il est instruit et trouve que les interprètes ou directeurs ont mal fait plusieurs choses et qu'ils s'écartent de la règle. Cependant, toujours soumis à la révélation, ils concluent nécessairement qu'ils doivent agir selon[q] la règle prescrite ou qu'ils sont exposés aux dangers de la Damnation, et ces directeurs et ces interprètes se laissant emporter par les vues contraires aux lumières naturelles, ceux qui réfléchissent se confirment eux-mêmes dans le bon chemin et sont persuadés que les autres en sont éloignés.

Chapitre 6.

Si dans la Religion révélée il se trouve des mots obscurs et dérivés de langues étrangères, des allégories annexées à un peuple, et des phrases embarrassées par les doutes de la construction, les interprètes pour éclaircir les mots, les allégories et les phrases douteuses affirment des choses contraires les unes aux autres selon leurs passions et selon leurs préjugés[r] .

C'est ce qui fait que ceux qui se trouvent avoir le plus de conscience, et qui ont résolu de n'être point trompés dans l'affaire de leur salut se séparent de ces interprètes, et de là naissent incontestablement une multitude d'opinions et de séparations. La Raison pourrait être dans ce cas de quelque secours, mais différant entre eux ils conviennent en général que, la règle émanant immédiatement de la révélation divine, quiconque la soumet à la raison mérite d'être puni éternellement.

Ceux qui ont des opinions contraires se damnent réciproquement les uns les autres et comme chacun pense que l'autre a mérité d'être condamné par la main de Dieu, il leur est aisé de se persuader qu'ils méritent d'être châtiés par la main des hommes. C'est donc une conséquence nécessaire que de haïr ce que Dieu hait.

Etant persuadés de servir Dieu, la religion, et de mériter leur félicité éternelle, les hommes pensent nécessairement[s] que plus ils font d'injustices aux ennemis de leur Religion, et que plus ils souffrent en défendant la leur, plus ils méritent que Dieu les récompense.

Cette idée a introduit dans le monde la haine la plus barbare, l'inimitié et le mépris que l'on a les uns pour les autres.

Ceux qui ont poussé le plus loin cette haine de religion sont ceux qui ont été plus religieux et plus parfaits selon leur règle prétendue.

Il s'est aussi trouvé des hommes méchants qui ont su profiter de la disposition bigote du genre humain, et qui ont exposé les hommes à plus d'erreurs encore qu'ils n'en étaient imbus, sous le prétexte de les réformer, ils ont enchéri sur les artifices des premiers pour tromper les plus ignorants.

Il faut condamner jusqu'à l'apparence plausible de l'inspiration, et toutes les tromperies qui sous le nom de miracles peuvent suborner la raison.

Le mal le plus à craindre dans le monde et qui entraîne tous les maux avec lui, c'est lorsqu'un tyran imposteur forme la discipline d'un état, car c'est alors que les hommes sont aisément engagés à ce qui seul convient à ses principes et qu'il peut imposer des lois et donner des bornes à la pensée de ses sujets; et si ces lois ne sont pas suffisantes, la société par la suite condamne à des peines ceux qui parlent ou qui disputent sur différentes choses utiles en philosophie par la seule raison que par la dispute on peut découvrir la source des doctrines enseignées et la source des peines purement tyranniques.

Cette erreur et cet esclavage naissent naturellement de toute religion qui défend à la raison d'examiner son autorité.

Car quoique ces religions aient pour source une véritable piété et une véritable dévotion, et que ces différentes divisions aient pour principe un désir de réformer les erreurs des autres, et la crainte de la damnation, cependant elles dégénèrent et leurs directeurs usurpent un pouvoir despotique.

Chapitre 7.

Si l'on formait aujourd'hui un système de Religion applaudi généralement par tout le genre humain, ou qu'un système fût envoyé aux hommes par une révélation divine qui ne pût être disputée, qu'à cette révélation on ne pût faire aucune objection, et que tout en elle fût d'accord avec la raison, hors en ce point qui condamnerait à des peines éternelles tous ceux qui s'en éloigneraient ou ceux qui voudraient en raisonner, il serait impossible qu'il n'arrivât des changements dans une telle Religion.

Car à la succession du temps certains mots deviendraient anciens et obscurs. Certains hommes par caprice ou par intérêt donneraient des interprétations différentes, les copies des livres seraient sujettes à des erreurs, à des additions ou bien à des soupçons de tous les accidents.

La confusion ne viendrait pas de la vérité ou[t] de la fausseté de la révélation, mais elle naîtrait de la grande difficulté qui se trouve à[u] croire infaillible une chose exposée à des erreurs et sur laquelle la raison n'aurait aucun droit.

C'est par cet artifice secret que ceux qui enseignent la religion se mettent au-dessus de toutes questions et s'attribuent le pouvoir absolu.

En conséquence de cela, le genre humain abandonné à l'ignorance et à la barbarie éprouve des malheurs, des guerres, des séditions et des révoltes, et c'est ce qui fait encore que, suivant le caprice de ces gouverneurs, l'on fait tort aux lois civiles et que l'on élève, que l'on forme ou que l'on détruit les gouvernements.

Le plus grand malheur du genre humain, c'est celui d'être soumis à l'autorité de gens dont la volonté et la conduite ne sont pas soumis[es] à l'inspection de la raison, auxquels on accorde que tout leur pouvoir ne procède que de Dieu et de la religion, que toutes les lois qu'ils font ou la politique qu'ils emploient n'ont d'autres fondements que l'autorité divine et que tous ceux qui s'opposent à leurs dogmes méritent la damnation éternelle et sont indignes d'être écoutés.

Chapitre 8.

Quoique plusieurs nations gémissent sous le poids d'une telle tyrannie ou qu'ils [= elles] en soient menacées, il n'y a cependant encore eu personne qui ait pu imaginer un système de Religion réel ou apparent qui contienne des lois suffisantes pour le gouvernement d'un peuple.

L'on n'a jamais inventé ni[v] publié aucune loi parfaite au moment de sa naissance, mais selon les différents besoins que l'on en a eu[s] on leur a beaucoup ajouté ou retranché.

Le genre humain est naturellement doué d'une raison suffisante pour imaginer des lois et des systèmes de gouvernement.

C'est accuser Dieu d'imperfection que de croire qu'un gouvernement soit immédiatement révélé de lui, et c'est l'accuser de folie et d'impertinence que de croire qu'il doive recourir à des miracles sur des choses où la raison suffit.

[Les hommes ont de certaines propriétés qu'il est injuste de leur enlever.][a]

L'expérience apprend que les hommes peuvent plus sûrement[w] et plus heureusement jouir de leur propriété dans une société réglée que dans leur particulier. C'est là la source des lois et des gouvernements politiques qui sont le résultat de l'ordre nécessaire pour conserver avec le plus grand avantage les libertés et les privilèges du genre humain.

Tous les avantages du gouvernement ne regardent que ceux qui sont gouvernés et c'est la loi fondamentale de toutes les autres. L'autorité des autorités à laquelle se rapportent les gouvernements, les gouverneurs, la politique, la morale et [=est] l'intérêt des peuples, et cette maxime sert de règle pour examiner tous ces points.

Autant que le bien des peuples et des nations le demande, les lois et la politique sont altérées ou peuvent être altérées. Il est donc juste et nécessaire de changer toutes les lois, la politique et les moeurs quand ils sont au désavantage du public.

Toutes les lois, la politique et les moeurs qui sont au désavantage du public ne sont introduites et ne se soutiennent que par la force ou par la tromperie. C'est une injustice et une tyrannie que de les maintenir, et quiconque (sans excepter personne) se déclare publiquement[x] en leur faveur, ou bien empêche secrètement[y] qu'ils [= elles] ne soient aboli[e]s est un traître à son peuple et à son pays.

Les hommes ont une raison suffisante pour inventer les manières convenables pour perfectionner les lois.[z]

Si l'orgueil ou la fureur les précipite dans la confusion ou que la crainte ou l'ignorance les rendent esclaves, les effets funestes de leur folie les convainc [=convainquent] suffisamment de la faute qu'ils ont fait[e].

Il est contre le bon sens et les idées de tous les hommes d'assurer qu'il y a des millions de peuples dont les vies, les libertés et les biens puissent dépendre uniquement[a] du caprice d'un seul homme. Il n'y a ni droit civil ni droit divin qui puisse autoriser cette maxime. Il n'y a que les hommes méchants qui la soutiennent et l'illusion qu'ils causent n'est pas de longue durée[b].

Car il n'y a point de tyran qui s'appuie d'une telle autorité sans avoir la force en main pour la défendre, et les peuples ne s'y soumettent qu'en attendant les moyens de se délivrer.

Le Gouvernement fondé sur le bien général se soutient par lui-même, il n'a pour fondement que la nature, la justice et la raison, et la nature, la justice et la raison le soutiennent également.

Il n'y a point d'homme qui puisse désirer d'être gouverné par aucune autre autorité que celle de la justice et de la raison, à moins qu'il ne veuille se venger de la justice et de la raison.

Celui qui établit l'autorité de la religion contre la loi générale de la raison soumet absolument le pouvoir des magistrats et la liberté des peuples à ceux qui peuvent également nourrir la révolte contre le gouvernement et la tyrannie dans les gouverneurs.

Quoique la religion tyrannique et le gouvernement arbitraire se soutiennent réciproquement, cependant ceux qui reconnaissent[c] l'injustice de ce pouvoir et qui voudraient s'en venger par la prétendue autorité de la Religion se trouvent eux-mêmes enveloppés dans l'esclavage auquel le peuple est soumis.

Il s'ensuit de là que si les tyrans qui leur sont supérieurs les persécutent, malgré leur indépendance ils sont enchaînés de façon qu'ils ne peuvent rien entreprendre ni pour leur honneur, ni pour leur pays.

Un homme peut avoir un droit pour succéder à un autre et la paix publique peut rendre cette succession nécessaire; mais il n'y a point de droit naturel[d] qui permette à un homme de s'attribuer une domination que ne lui donne ni le consentement général ni la paix et l'avantage des peuples.

Si une loi, une coutume ou bien un héritage[e] font prétendre à un homme de disposer des propriétés d'un peuple sans son consentement, cet homme peut s'emparer du tout et se servir de chaque partie pour s'emparer du reste et détruire les propriétaires, mais il est contre nature, justice[f] et raison de perpétuer un pareil pouvoir.

Il est juste, naturel, raisonnable, le bien du peuple gouverné le demande, de changer une telle coutume pour prévenir de pareils inconvénients.

Quand on a si clairement examiné un cas pareil, le jugement décide involontairement et la raison en est satisfaite.

Après ce que nous venons de dire, le cas exposé ne peut être changé quoique l'on dise qu'une telle personne, qu'un tel auteur et qu'une telle religion disent autrement. Un tel discours peut renfermer quelques parties[g] du cas proposé, mais ce n'est jamais le même argument, c'en est un autre de différente espèce, et il ne s'agit plus que de savoir si une telle personne, un tel auteur ou une telle religion sont raisonnables ou non.

Ce cas proposé a déjà été décidé et de façon que ceux qui n'étaient pas de même avis ont été obligés d'en convenir malgré toute leur opiniâtreté, leur erreur est dans leur volonté et non dans leur jugement, et cette erreur y subsiste contre leur propre conscience.

Le moyen de décider toutes les questions de morale, de politique et de religion, c'est celui de les réduire à une vérité évidente d'elle-même.

Si l'on entendait, en présence[h] de dix mille personnes au milieu d'une tempête accompagnée de tonnerre et d'éclairs, une voie [= voix] terrible qui ordonnât de se souvenir que dans 70 ans un homme qui n'est point encore au monde doit être pendu pour expier le sacrilège que son père a commis ce jour-là, chacun de ces dix mille hommes ne pourrait s'empêcher en particulier de regarder cet ordre comme injuste et barbare.

Par la raison que c'est une vérité incontestable qu'il est injuste de punir un homme innocent du crime qu'un autre a commis. C'est encore une autre vérité incontestable que l'auteur de la nature est un être parfaitement juste, incapable de méchanceté et de folie; par conséquent il ne peut produire un tel cas.

Il faut appliquer ce raisonnement à tous les cas semblables, et répondre à cette question de savoir si la chose est raisonnable ou juste selon la notion générale du genre humain, sans faire aucun cas des sophismes de la logique et de tous les textes des auteurs.

Cette manière de découvrir la vérité est si simple et si naturelle que l'homme[i] ne doit point se laisser détourner par l'artifice des hommes méchants.

Chapitre 9.

Le détestable mystère de l'art noir ne consiste qu'à exciter les passions, qu'à en favoriser quelques unes et qu'à en faire naître d'autres, et c'est par ce moyen que cet art apprend à substituer à la place de la raison des passions d'un moment de durée et pleines de brutalité. Ces passions conduisent les hommes à n'estimer qu'eux, à s'opposer à leurs voisins, et à préférer leurs caprices à ceux des autres.

De là viennent le dérèglement de l'esprit et l'éloignement de la raison, et de là vient encore que le désordre des esprits animaux joint au nom de sainteté donné à l'état de corruption forme une habitude qui est la plus dangereuse et la seule espèce de méchanceté.

Il n'y a point d'autres Diables que les auteurs de cette méchanceté. Ce sont eux qui détruisent la félicité humaine. Ils empêchent seuls la paix[j] générale du monde et du pays qu'ils habitent. Ils sont ennemis de l'humanité, blasphémateurs, impies, ils déshonorent la divinité, ils portent le scandale et interrompent la véritable piété.

Voilà ce qui a fait dégénérer le genre humain de son excellence et de la dignité de son espèce, c'est ce qui l'a abaissé à la brutalité qui a obscurci la vérité et qui a précipité l'entendement de l'homme dans une telle erreur et[k] dans une telle ignorance qu'il n'est à présent que ténèbres et confusion.

Il est temps de trouver quelque divin esprit capable de débrouiller ce chaos, et d'éclairer le monde.

Abrégé des trois livres.

1. La raison est ce que l'homme a de plus beau et qui le distingue des autres animaux.

2. La raison n'a d'autre usage que celui de juger du mal et du bien, de la justice et de l'injustice, de la folie et de la sagesse, etc. C'est par la raison que l'homme peut se rendre sage, et distinguer le vrai du faux, et déterminer ses actions conformément à la vérité.

3. La raison est connue sous le nom de jugement, de lumière naturelle, de conscience et de sens commun, ces noms sont différents selon les différents usages que l'on en fait, mais ils signifient tous la même chose.

4. L'entendement de l'homme n'est autre chose qu'appréhension, qu'on appelle autrement perception, jugement et volonté qu'on appelle autrement résolution.

Les erreurs de l'entendement humain sont ou dans l'appréhension par la négligence que les hommes ont à concevoir les objets avant de les juger; ou dans la volonté par le choix injuste; ou par la résolution que les hommes prennent sur les choses sans consulter le jugement, ou agissant malgré lui.

5. Le jugement de l'homme est une faculté involontaire que les objets font naître en lui et le détermine sans le consentement de la volonté, semblable à un miroir qui peint l'objet qu'on lui présente.

Selon la certitude ou l'incertitude de chaque chose, le jugement détermine le plus ou le moins douteux, le vrai ou le faux.

6. Si l'on n'a pas une certitude suffisante ou quelques faits[l] pour démontrer clairement une chose au jugement, aucun pouvoir, aucune autorité ne peuvent nous forcer et nous persuader à[m] déterminer si une chose est bonne ou mauvaise, mais si la chose est aperçue, le vrai jugement est inévitable.

7. La raison n'est pas seulement juge compétent et infaillible, elle est encore le seul témoin auquel toutes les autorités doivent être soumises pour être examinées avant que nous connaissions nous-mêmes et que nous prouvions aux autres si la chose est bonne ou mauvaise.

8. Ce qui est juste, sage, vrai et bon ne peut pas craindre l'examen de la raison et ne peut pas craindre d'appeler jamais de la raison à l'autorité.

9. Croire est un acquiescement du jugement. C'est pourquoi quand le jugement n'a pas encore déterminé ou acquiescé à quelque chose connu par la perception, prétendre de croire en ce cas c'est une simple affirmation et un acte de la volonté qui n'est autre chose qu'un mensonge rempli d'ignorance et de méchanceté.

10. Une voix qui crie dans un nuage, aucun miracle ou prodige tel qu'il puisse être ne peuvent altérer la notion de la justice et de la sagesse dans l'esprit des hommes; les prodiges peuvent prévenir les usages et les avantages de la raison, mais ils ne peuvent empêcher le jugement de déterminer si ce que l'on voit ou ce que l'on connaît est juste et sage, quoiqu'ils puissent l'épouvanter jusques au point de le réduire au silence et au mensonge. Car si les notions de la justice et de l'injustice, de la sagesse ou de la folie, sont imprimées dans l'esprit de l'homme comme les notions des couleurs, les unes et les autres sont également profondes, également inaltérables et applicables avec la même exactitude.

11. La religion et la sagesse ne sont pas attachées à des hommes qui aient aucune faculté particulière pour juger, percevoir et en profiter. Ce qui est utile est propre au bien et à l'instruction de tous les hommes.

12. Ce qui est désigné pour la connaissance[n] commune doit être évident et convenable à la raison et au sens commun.

13. Les notions de la justice et de la sagesse précèdent la notion de l'être de Dieu.

La connaissance de l'être de Dieu est l'effet du raisonnement naturel que nous faisons sur ce qui se présente à nos sens. Nous découvrons que le monde et ce qu'il contient est la production d'un être juste, puissant, sage et parfait, et nous donnons le nom de Dieu à cette idée à laquelle nous ne pouvons résister.

14. La notion de l'immortalité de l'âme se produit par l'observation de l'étendue de l'esprit humain, par les inventions de la parole et de l'écriture, et celles des machines qui démontrent des actions[o] qui vont au-delà des limites des corps, par la différence des actions des hommes d'avec celles des animaux[p] quoique leurs organes et leurs moyens soient les mêmes, par les efforts que font les sourds et les muets pour expliquer leur raisonnement quoiqu'ils aient un sens de moins que quelques animaux, par la prescience dans les songes et d'autres manières de perceptions indépendantes des organes, par la différence des effets que produisent la parole ou l'écriture qui nous portent la connaissance des choses à une certaine distance, par le commencement du mouvement que nous sentons en nous sans qu'il soit excité par aucun attouchement extérieur, par le sentiment que nous découvrons en nous d'un être qui aperçoit qui agit et qui vit en nous, qui est capable d'une existence distinguée de la matière quand-même les organes sont en repos, que la force d'aucun élément ne peut attaquer, qu'aucun corps ne peut toucher, et qui ne peut être réduit au néant, quoiqu'il puisse être privé d'une grande félicité. Nous manquons de moyens pour concevoir l'essence et les manières d'exister et d'agir de cet être dans le présent et dans l'avenir. Nous ne concevons pas que cet être soit mortel, et c'est ce qui fait que nous ne pouvons pas résister à l'idée de l'immortalité de notre esprit.

15. La notion de la providence est produite par l'observation des faits réels et par l'idée du pouvoir qui ne peut être celui des combinaisons ordinaires, ni du hasard, ni d'autres causes naturelles.

16. Toutes les religions qui empêchent l'usage de la raison détruisent dans l'esprit de l'homme toutes les notions de la justice et de la sagesse qui sont le seul fondement sur lequel la connaissance de Dieu, sa providence et l'immortalité de l'âme sont bâti[e]s. Ce sont donc des détours déshonorables à Dieu et injurieux au genre humain.

17. Une religion qui enseigne aux facultés rationnelles de l'âme à se perfectionner, qui apprend une méthode d'adorer Dieu conséquente des grandes notions que nous avons[q] de sa sagesse et de son pouvoir, qui nous abandonne à la providence dans ce monde et dans l'autre, cette religion, dis-je, est nécessaire et avantageuse au genre humain. La disposition naturelle que nous avons à notre conservation, l'admiration et la curiosité nous portent naturellement à elle.

Voilà le modèle de toute religion, le fondement sur lequel elle doit être bâtie[r] , la fin à laquelle elle doit tendre, et c'est la seule règle à laquelle elle puisse être réduite et par laquelle elle puisse être démontrée.

18. La morale est un système de politique par lequel un homme se rend heureux et ceux avec lesquels il vit : celui qui sert bien le public arrive aux honneurs et aux richesses et celui qui se règle lui-même acquiert du plaisir et de la santé.

La morale est une sage conduite qui règle l'usage des sens, des passions et des désirs de l'homme, qui le fait agir et qui lui fait choisir ce qui conduit à son honneur, à son plaisir et à sa fortune et qui met le comble à son bonheur quand il l'a continuellement présente à l'esprit.

19. Tous les avantages du gouvernement ne regardent que ceux qui sont gouvernés, et c'est la foi [=loi] fondamentale de toutes les autres, l'autorité des autorités à laquelle se rapportent les gouverneurs, la politique, la morale et l'intérêt des peuples, et cette maxime sert de règle[s] pour examiner tous ces points.

20. Aucune Loi, aucun gouvernement politique ne sont parfaits dans leur origine, mais ils sont altérés et le doivent être selon que le bien des peuples le demande. S'il se trouve des Lois, ou des coutumes désavantageuses au peuple[t] , il est juste et nécessaire de les réformer, et quiconque empêche qu'on ne les corrige est un traître et un ennemi de son pays.

21. L'homme est naturellement pourvu suffisamment de raison pour inventer des Lois et des méthodes de gouvernement.

22. Le gouvernement fondé sur le bien général se défend par lui-même, il n'a besoin d'aucun autre soutien que celui de sa nature, de la justice et de la raison.

23. Un homme peut avoir droit de succéder à un autre, la paix et le bien public peuvent rendre sa succession nécessaire, mais aucun droit naturel ne permet à un homme plutôt qu'à un autre de s'emparer d'une domination contraire à la paix et au bien de ses peuples, et qui [=que] ne lui donne point le consentement unanime.

C'est dans la force de l'esprit que consiste tout l'art de réduire les choses à l'examen de la raison :

Cette force est une résolution juste de la volonté de choisir et de refuser ce que dicte le jugement.

Le jugement est une lumière infaillible qui nous conduit à percevoir avec justesse et à choisir avec équité.

Et l'arrêt formé par cet examen rational [sic ] est une proposition universelle convenable à la raison universelle du genre humain, évidente par elle-même, ou du moins à laquelle on ne peut résister. C'est pourquoi il faut diviser l'esprit en perception, jugement et volonté quand on lui demande la croyance ou l'acquiescement de son jugement.[u] Si ce que l'on voit dans sa perception est contraire à ce qui est demandé, le jugement détermine que la chose est contraire, et si l'on ne voit rien dans sa perception, le jugement ne déterminera rien.

Dans tous les autres cas on peut affirmer hardiment et démontrer que celui qui fait la proposition ne croit point lui-même et n'a aucune faculté pour voir différamment, mais qu'il ne décide que par sa seule volonté et que par conséquent sa foi prétendue est une idée en l'air et[w] une chimère de la fantaisie que l'on ne peut entendre. Car tout le secret de cet art ne consiste qu'à[x] observer que la détermination du jugement est involontaire et que par conséquent un homme peut connaître ce que l'autre croit, ou pour parler plus juste, que nous n'entendons rien en disant nous croyons, à moins que nous ne puissions rendre nos expressions intelligibles en disant nous supposons, nous consentons, nous connaissons que cela est plus ou moins possible, probable ou certain.

Par conséquent, quiconque veut apprendre à un autre à penser et à parler avec justesse, doit lui apprendre à penser et[y] à parler, comme si les mots de croire et d'ajouter foi n'existaient pas. Et il ne doit pas présumer que celui à qui il veut apprendre soit incapable de juger sainement, car c'est en ce point que sont renfermés le noeud de la difficulté et le grand mystère de toutes les erreurs[z] et de toutes les confusions.

Cette illusion étant ôtée, on raisonne non sur des notions mais sur des faits, sur les apparences des sens, et sur le fidèle récit que nous a dicté le jugement. En raisonnant ainsi on passe conséquemment d'une perception générale à une détermination générale. Le consentement que l'on donne est aussi nécessaire que forcé, comme dans les questions d'arithmétique. Par ce moyen on lève tout obstacle; l'on répond à toute objection avec autant de facilité que l'on répond aux premières règles d'arithmétique.

Pour rendre cette méthode de raisonner encore plus familière, considérez cette faculté de l'esprit que l'on appelle jugement sous d'autres apparences ou d'autres noms, c'est-à-dire comme lumière de nature, conscience ou sens commun, et vous trouverez aisément[a] que le genre humain n'a point d'autre faculté d'entendre les choses ou d'autre moyen de les distinguer : il n'y a ni connaissance, ni détermination, ni acquiescement qui s'oppose au jugement et qui soit indépendante du jugement, et l'épouvante d'aucune autorité ou l'illusion d'aucun argument ne peut jamais[b] l'altérer.

Le moyen de découvrir la vérité est donc de considérer comment les choses paraissent au sens commun, c'est-à-dire à des personnes indifférentes et de s'arrêter fermement à ce qui résulte d'une telle réflexion.

Pour prouver que vous êtes dans le vrai, que votre perception est juste et que votre résolution est conforme à ce que vous a dicté votre jugement, prenez la proposition du sens commun, c'est-à-dire ce qui résulte de l'examen raisonnable du cas, réduisez-le en forme par écrit, et vous verrez pour lors la vérité claire, évidente par elle-même, à laquelle personne ne peut s'empêcher de se soumettre et convenable à la raison du genre humain; c'est-à-dire que le sens commun et la raison de tous les hommes sont obligés de convenir qu'il est aussi vrai que 2 et 2 font 4 et que 17 + 4 et 9 font 30 qu'ils sont obligés de consentir à une vérité par elle-même évidente quoiqu'elle demande quelque petit examen de plus.

Cette petite sentence qui suit renferme tout le secret nécessaire pour se rendre l'esprit juste et pour acquérir la sagesse.

Exercez avec soin et avec force et mettez continuellement en usage le sens commun.

[L'extrait des 3 livres suffit pour faire juger de ce que renferment de meilleur les deux derniers; ce qu'il y a de plus curieux dans le 2e est ce que l'auteur dit de l'immortalité de l'âme que l'on lit tout au long dans l'abrégé. Dans le 3e il n'y a presque que des définitions pareillement rendues dans l'abrégé. Le reste du livre en contient des réponses à des objections; la plus cureise est celle où il traite de la probabilité de l'habitation des planètes dans laquelle l'auteur éclaircit sa doctrine par des exemples sur les mystères de la religion, la transsubstantiation, la prédestination, la trinité qu'il annule. Ce qu'on y lit de plus curieux, est une échelle qui mesure les degrés de nos connaissances. Ces degrés sont :

Le certain

le probable

l'indéterminable

le possible

l'impossible

le faux.

Il renvoie à un de ces degrés quand on lui propose une question. Celle qui regarde l'immortalité de l'âme n'est que la matière, plus étendue, de ce qu'il a dit dans l'abrégé; dans l'apostille il soutient l'existence de cette force que l'on appelle Liberté. Les arguments dont il se sert sont à peu près ceux du Docteur Clark et toute l'apostille que la Liberté est une espèce de hasard. C'est ce qui lui fait dire que le consentement de la volonté qui n'est pas dirigé par le jugement n'est que mensonge et méchanceté.

Le premier de ces trois livres est le plus beau, le plus étendu, le plus serré et le plus nouveau; les deux autres sont pleins de réflexions plus ingénieuses que nouvelles; mais l'on peut dire que tout cet ouvrage est, en général, tiré de M. Locke.] [c] FIN


NOTES

[a] Nancy : poltronnerie.

[b] Nancy : leurs.

[c] Nancy : inévitable.

[d] Nancy : idées.

[e] La suite du texte de Nancy est écrite d'une autre main.

[f] Nancy : idée.

[g] Nancy : imperfection.

[h] Nancy : d'autres règles de sa conduite et de ses actions.

[*] Les trois manuscrits portent ce texte qui comporte un contre-sens. Le texte anglais est le suivant : "But there is no such thing as wholly stifling man's reason from checking him in doing ill, and approving him in doing well, which is commonly call'd conscience; nor obscuring altogether the same reason, or light of Nature, from making daily discoveries of the wisdom and justice of God." (traduction : "Mais il est impossible d'étouffer entièrement la raison humaine qui le retient de faire le mal et qui l'approuve de faire le bien, qu'on appelle communément conscience; comme il est impossible d'empêcher cette même raison, ou lumière de la Nature, de faire quotidiennement de nouvelles découvertes sur la sagesse et sur la justice divines.")

[i] Nancy : plus simplement.

[j] Nancy : les commencements.

[k] Nancy : à la volonté.

[l] Nancy : ses.

[m] Nancy : s'occuper.

[n] Nancy : de jour en jour les règles.

[o] Nancy : pas à la règle.

[p] Nancy : les plus horribles que l'esprit humain puisse imaginer.

[q] Nancy : doivent suivre la règle.

[r] Nancy : selon leur passion et selon leur préjugé.

[s] Nancy : mot omis.

[t] Nancy : ne viendrait pas de la fausseté.

[u] Nancy : difficulté de croire.

[v] Nancy : jamais publié.

[a] Cette phrase, qui correspond bien au texte anglais, est omise du ms Sorbonne 1181, mais présente dans Sorbonne 761 et Nancy 484.

[w] Nancy : librement.

[x] Nancy : mot omis.

[y] Nancy : mot omis.

[z] Nancy : phrase omise.

[a] Nancy : mot omis.

[b] Nancy : leur illusion n'est pas de longue durée.

[c] Nancy : connaissent

[d] Nancy : mot omis.

[e] Nancy : une coutume font prétendre.

[f] Nancy : mot omis.

[g] Nancy : quelque partie.

[h] Nancy : au milieu.

[i] Nancy : si simple, si naturelle à l'homme qu'il ne doit point.

[j] Nancy : félicité.

[k] Nancy : l'homme dans une telle ignorance.

[l] Nancy : suffisante pour démontrer.

[m] Nancy : forcer à déterminer.

[n] Nancy : croyance.

[o] Nancy : des machines qui vont au-delà.

[p] Nancy : bêtes.

[q] Nancy : nous avons de sa providence, de sa sagesse.

[r] Nancy : appuyée.

[s] Nancy : sert pour examiner.

[t] Nancy : aux peuples.

[u] Nancy : croyance, si.

[w] Nancy : la foi prétendue est une chimère de sa fantaisie.

[x] Nancy : cet art consiste à.

[y] Nancy : apprendre à parler.

[z] Nancy : difficultés.

[a] Nancy : mot omis.

[b] Nancy : mot omis.

[c] Cette conclusion, qui semble être un commentaire du traducteur, est omise du ms Sorbonne 1181; il figure à la fin de Sorbonne 761 et au début de Nancy 484. Nous donnons le texte de Nancy.