Réflexions sur l'existence de l'âme et
sur l'existence de Dieu
[Author unknown]
Les préjugés que l'éducation de notre enfance nous
fait prendre sur la religion, sont ceux dont nous nous défaisons
plus difficilement. Il en reste toujours quelque trace, souvent même
après nous en être entièrement éloignés:
laissez d'être livrés à nous-mêmes, un ascendant
plus fort que nous nous entraîne et nous y fait revenir. Nous changeons
de mode et de langage, il est mille choses sur lesquelles, insensiblement,
nous nous accoutumons à penser autrement que dans l'enfance. Notre
raison se porte volontiers à prendre ces nouvelles formes, mais les
idées qu'elle s'est faites sur la religion sont d'une espèce
respectable pour elle, rarement ose-t-elle les examiner, et l'impression
que ces préjugés ont fait sur l'homme encore enfant ne perit
communément qu'avec lui. On ne doit pas s'en étonner, l'importance
de la matière que ces préjugés décident et l'exemple
de tous les hommes que nous voyons en être réellement persuadés,
sont des raisons plus que suffisantes pour les graver dans notre coeur de
manière qu'il soit difficile de les effacer.
L'amour propre est de tous les âges, il naît avec nous;
à tout âge on espère et l'on craint, on veut se conserver
avant de se connoître. Il n'est pas étonnant que des préjugés
qui font nos craintes et nos espérances fassent une impression profonde
dans un coeur tout neuf, ouvert pour recevoir les premières qu'on
voudra lui donner. Agités par l'espérance et la crainte, nous
ne sommes pas assez éclairés pour guider ces deux passions,
et nous nous en rapportons là-dessus à ceux qui sont plus
sages, à qui nous voyons pratiquer les leçons qu'ils nous
donnent, et mettre par là le dernier sceau à leur ouvrage.
D'ailleurs, quand nous pouvons nous débarasser des chaînes
de ces préjugés pour nous livrer à notre raison, l'épaisse
obscurité qui nous environne nous fait retourner à ces principes
que nous avons quittés. La raison nous en avoit montré le
ridicule, mais l'homme veut savoir qui il est et ne veut pas douter. Et
dans ce désir déreglé de se connoître, il imagine
au lieu de raisonner: les préjugés reviennent, aucune contradiction
l'embarrasse, il croit voir la lumière, parce qu'il sort de l'obscurité
pour rentrer dans les ténèbres.
De tous les êtres qui existent, aucun n'a un rapport plus intime
avec l'homme que l'homme même. S'il veut savoir son origine, c'est
lui qu'il doit interroger; il s'est apris qu'il étoit, et lui seul
doit apprendre ce qu'il est, sans aller chercher dans des sources étrangères
une vérité dont le principe ne sauroit être que dans
son coeur. Croyons après cela que tout ce qui regarde notre être
sera toujours pour nous une énigme insoluble. La nature nous a donné
la faculté de raisonner; raisonner, c'est tirer des conséquences
des principes. Mais la nature ne nous a pas instruits des principes. On
y a remédié, on en a fait, et pour vouloir pénétrer
trop avant on s'est égaré. L'esprit, trop foible pour les
idées qu'il vouloit embrasser, n'en a conçu qu'une très
petite partie; cependant, il a cru avoir tout vu, et qui pis est il a raisonné
en conséquence. De là les contradictions qui se sont rencontrées
dans toutes les suppositions que l'on a voulu établir, et de là
ces disputes éternelles où chacun est forcé de succomber
tour à tour comme si la vérité ne fixoit pas la victoire
au parti qui la soutient.
Ne cherchons point à trop savoir, et contentons-nous du peu de
lumières que la nature nous a données. N'allons pas plus loin
voir l'illusion de tous les systèmes, et en démêler
les contradictions. Après cela, du seul principe qui nous soit connu,
on n'a qu'à tirer quelques conséquences claires et nettes,
et à se former de toutes ces idées une règle pour la
conduite morale. Voilà, je crois, tout ce que l'homme peut prétendre.
C'est peut-être trop peu pour sa vanité, mais c'est assez pour
mettre l'amour propre en repos.
Toutes les religions partent de deux principes, savoir, la distinction
de deux substances, l'une matérielle, l'autre spirituelle, et l'existence
d'un Dieu. Je commencerai par examiner le premier de ces deux principes.
Quelle idée nous donne-t-on de l'âme? C'est, dit-on, un
être qui pense, rien de plus. Le corps est une portion de la matière,
et l'assemblage de ces deux êtres forme ce que nous appellons un homme.
Ainsi, l'homme réunit en lui la faculté de l'intelligence
et les propriétés de la matière comme étendue
divisible, susceptible de toutes les formes. Est-ce à dire qu'elle
soit bornée à ces seules qualités, parce que ce sont
les seules qu'elle nous laisse appercevoir? Tous les jours elle nous découvre
des propriétés jusqu'alors inconnues; elle acquiert, pour
ainsi dire, de nouvelles qualités, et paroît à nos yeux
sous des formes dont nous ne la croyions pas susceptible. L'intelligence
répugne-t-elle à l'étendue? Et si nos vues sont bornées,
pouvons-nous en faire un titre pour borner ses propriétés?
Il est un axiome convenu, c'est qu'il ne faut pas multiplier les êtres
sans nécessité. Si l'on conçoit que les opérations
attribuées à l'esprit peuvent être l'ouvrage de la matière
agissant par des ressorts inconnus, pourquoi imaginer un être inutile,
et qui dès lors ne résout aucune difficulté? Il est
aisé de voir que les propriétés de la matière
n'excluent point l'intelligence. Mais on n'imagine point comment un être
qui n'a d'autres propriétés que l'intelligence pourra en faire
usage. En effet, cette substance, qui n'aura aucune analogie à la
matière, comment pourra-t-elle l'appercevoir? Pour voir les choses,
il faut qu'elles fassent une impression sur nous, qu'il y ait quelque rapport
entre elles et nous; or, quel seroit ce rapport? Il ne pourroit venir que
de l'intelligence, et c'est supposer ce qui est en question.
D'ailleurs, quelle seroit l'union de ces deux substances? Quel noeud
les assembleroit? Comment le corps, averti des sentimens de l'âme,
lui communiqueroit-il à son tour les impressions qu'il reçoit?
Cependant, ce n'est qu'à l'occasion de ces impressions que l'âme
fait usage de son intelligence. Pour que l'âme eût des idées,
il devroit suffire qu'il fût des objets perceptibles, et qu'elle fût
en état de les appercevoir. Pourquoi donc faut-il qu'elle soit avertie
par des organes matérielles de ce qui se présente à
la vue?
Qu'est-ce que l'intelligence? C'est, en suivant les notions générales,
la faculté de comprendre, c'est appercevoir les choses, et les appercevoir
telles qu'elles sont. L'intelligence ainsi définie ne paroît
pas susceptible de dégrés, puisqu'elle nous fait précisément
appercevoir la vérité, et que la vérité est
une. Elle devroit donc être de la même nature dans tous les
hommes; pourquoi la voyons-nous si différente? Elle ne devroit pas
être sujette à l'erreur; pourquoi errons-nous si souvent?
Nos erreurs viennent surtout d'un rapport que nous voyons entre deux
idées, et qui n'y est pas. Par exemple, lors que nous disons cette
femme est belle, et que cependant elle est laide, notre erreur vient
du rapport que nous voyons entre l'idée de cette femme et l'idée
de la béauté. Or ce rapport est une idée, il devroit
donc être une opération de l'intelligence. Mais l'intelligence
voit les choses telles comme elles sont, elle ne peut apercevoir dans les
objets que ce qui est. Cependant, pour avoir vu ce rapport, il faudroit
qu'elle eût aperçu, ou dans l'idée de la femme, ou dans
celle de la béauté, quelque chose qui n'est point, ce qui
ne se peut, parce que dès lors elle cesseroit d'être l'intelligence.
Je sais que l'on peut me répondre que l'âme, unie au corps,
il y est gênée et comme dans une prison; que cette gêne
est la source de ses erreurs, qui ne proviennent pas d'elle, mais des organes
matérielles, et que ces organes matérielles étant différens
dans tous les hommes, l'intelligence qui est partout la même en effet,
parôit par là aussi différente chez chacun d'eux, que
réellement leurs organes respectifs sont différens.
J'ai peine à concevoir comment un être, tel qu'on suppose
l'âme, pourroit être susceptible d'ubication et pourroit exister
respectivement à telles et telles portions de matière. Je
conçois encore moins comment elle pourroit y être gênée,
et comment cette gêne la conduiroit à l'erreur. Que l'âme
ait une idée fausse, le vice de cette idée doit être
ou dans l'objet aperçu ou dans l'âme qui l'aperçoit.
Les organes ne peuvent certainement pas mettre ce vice dans l'objet aperçu;
il reste donc à examiner s'ils peuvent le mettre dans l'âme.
Ils ne pourroient le faire qu'en agissant sur elle. Et quelle seroit cette
action? L'action de la matière est le mouvement, et l'impression
qu'elle peut faire sur un autre objet, est de lui communiquer ce mouvement.
Or l'âme n'est point susceptible de mouvement, et d'ailleurs j'ai
déjà prouvé par la définition de l'intelligence
qu'elle est incapable d'erreur, et qu'une idée fausse ne sauroit
être son ouvrage, puisque dès lors elle cesse d'être
intelligence.
Ainsi, en supposant une substance intellectuelle unie à un corps
matériel, l'anéantissement de l'intelligence résulteroit
de cette union. Il faut donc attribuer à la seule matière
les opérations que communément nous attribuons à une
substance spirituelle, puisque cette substance en est incapable. Venons
à présent à ce qui regarde l'existence d'un Dieu.
J'ai donné, au commencement de ces réflexions, des raisons
assez plausibles de l'attachement que l'on avoit pour les préjugés
de religion. L'existence d'un Dieu est le plus grand et le plus enraciné
de ces préjugés, et je crois avoir découvert sa source.
La matière a toujours été présente à
nos yeux, et nous avons été toujours trop curieux pour ne
pas chercher à la connoître. L'amour propre souffroit trop
à nous ignorer nous-mêmes, qui sommes toujours avec nous, et
qui par là étions convaincus à tous momens du peu d'étendue
de nos lumières, nous nous sommes imaginés un Dieu créateur,
principe de toutes choses. Il est bien vrai que nous ne comprenons pas mieux
son origine que nous ne comprenons la nôtre. Mais il est plus éloigné
de nous, nous ne sommes pas obligés d'être toujours avec lui
comme nous sommes avec nous, et la vanité se sauve par là.
Tous les hommes se sont accordés sur le fond de cette idée,
parce que le principe en est le même chez tous les hommes. Et comme
on n'a rien découvert dans la nature qui lui fût analogue,
on a décidé que c'étoit une lumière naturelle,
on s'est fait une habitude de croire sans examiner. Cependant, comme si
la nature étoit différente chez les hommes, cette idée
a varié chez les différentes nations. L'imagination s'est
jouée sur cette idée si respectable, sans s'apercevoir qu'elle
se jouoit, et chaque peuple a cru être instruit par la nature, lorsqu'il
prêtoit à son Dieu les propriétés de la matière,
qui étoit toujours sous ses yeux, et les mouvemens de son coeur,
qu'il éprouvoit à tout moment.
Examinons l'idée générale que l'on nous a donné
de ce Dieu: c'est le maître absolu de toutes choses, c'est lui qu'avec
rien a fait le ciel et la terre; un être infini et qui réunit
dans un degré infini toutes les perfections, qui a fait les hommes,
leur a prescrit des loix et leur a promis des peines et des récompenses.
Quelles contradictions n'implique pas cette idée! Premièrement:
quand il seroit vrai qu'il fût Dieu, notre créateur et notre
maître, pourquoi nous puniroit-il de l'infraction faite à ses
loix? Pourquoi les prescriveroit-il? Si l'observation de ces loix est utile,
ce Dieu raisonnable devoit nois donner les moyens de les observer, et nous
ôter ceux de les enfreindre; si elle est inutile, ce Dieu juste ne
devoit pas les prescrire.
On voit, suivant cette idée, un être sage agir sans motifs.
Après avoir, pour ainsi dire, été renfermé en
lui-même pendant une éternité, il s'avise d'en sortir,
et pourquoi? Pour exercer [*]
des ouvrages finis, indignes de lui et qui lui sont inutiles. C'est être
<qui est> l'intelligence et la sagesse même ne sait pas ce qui
lui est utile, ou ignore que sa puissance ne doit pas éclater en
vain. Mais, dira-t-on, c'est pour sa gloire qu'il a fait ses ouvrages. On
seroit fort embarrassé de dire ce que seroit la gloire de Dieu par
rapport aux hommes; est-ce d'en être estimé, ou de faire éclater
sa puissance en créant l'univers? Lui qui eût pu faire ou produire
des ouvrages infiniment plus parfaits. Mais je veux pour un moment que ce
motif soit valable; il l'auroit donc été de tout temps, la
raison pour laquelle Dieu auroit créé l'univers étant
aussi ancienne que lui, l'univers devroit être de même date.
Je vais plus avant. Créer, c'est faire qu'un être existe,
qui n'existoit pas auparavant; créer la matière c'étoit,
pour ainsi dire, la substituer au néant. Pour que Dieu créât
la matière, il falloit qu'il la connût, et comment connoître
ce qui n'est point? Connoître quelque chose, c'est en apercevoir les
propriétés; le néant en a-t-il? Cependant, avant la
création Dieu seul existoit, et le néant. Etre est la source
de toutes les propriétés, puisqu'il faut être avant
d'être quelque chose. La matière, qui n'existoit point, ne
pouvoit donc pas être connue, et les idées de Dieu devoient
se borner à lui-même, qui seul existoit.
Il est aisé de conclure de ces observations que l'homme ne devant
son existence à personne, est indépendant, mais il ne peut
subsister seul, et la foiblesse de sa nature l'a obligé de renoncer
à cet état d'indépendance. Il a fallu qu'il chercheât
d'autres hommes, et qu'il contractât en recevant leur secours l'obligation
de leur en donner de réciproques. C'est par cette espèce de
trafic de secours que subsiste la société; elle est le fondement
des loix qui ne sont toutes que des commentaires particuliers sur ce principe
général. L'observation des loix dépend donc de ce seul
principe, qu'il faut tenir les engagemens que l'on a contractés,
et ce principe a sa source dans notre coeur: l'amour propre ne nous permet
de tromper personne, il sent une honte secrette à manquer, c'est
s'abaisser au dessous de celui qu'on trompe. En raisonnant sur ces principes,
on verra que l'amour propre est toujours honnête homme quand il veut
s'écouter.
Ce n'est pas que cette morale ne fût dangereuse en général,
elle n'est bonne à prêcher qu'aux honnêtes gens, et le
peuple ne seroit pas arrêté par ce sentiment délicat
d'amour propre. Mais est-ce la faute de la morale?