SENTIMENS DES PHILOSOPHES
SUR LA NATURE DE L'ÂME
[by Benoît de Maillet]
Critical edition by G.Mori
For a full account of manuscript and printed sources see La
Lettre Clandestine, 4, 1995
De toutes les matières dont les philosophes ont traité,
il n'y en a aucune sur laquelle ils aient été plus partagés
de sentimens que sur la nature de l'âme humaine. Ils ont étudié
et travaillé avec la même ardeur, les uns pour établir
son immortalité, et les autres pour prouver qu'elle étoit
périssable avec le corps, ainsi que celle des autres animaux.
Pour laisser à chacun la liberté de se déterminer à
cet égard sur ses propres lumières, nous nous contenterons
de rapporter ici succintement, sans cependant rien omettre d'essentiel,
les différentes preuves sur lesquelles les philosophes de l'un et
l'autre parti se sont cru<s> bien fondés pour soutenir chacun
son opinion.
Il y a plusieurs traités composés en faveur de la première
opinion, tant par les anciens que par les nouveaux philosophes. Pic de la
Mirandole en fit un dans le quinzième siècle qu'on trouve
imprimé dans ses oeuvres: les fameuses thèses qu'il soutint
à Rome durant quinze jours, où il s'étoit engagé
de répondre en toutes langues et de défendre l'opinion contraire
à toutes les propositions qu'on y avanceroit, l'ayant obligé
à l'ouverture de ces Thèses à soutenir que l'âme
humaine étoit mortelle contre un sçavant qui avoit entrepris
de soutenir son immortalité, Pic de la Mirandole allégua tant
et de si fortes raisons pour prouver qu'elle étoit mortelle, que
toute l'assemblée fut convaincue qu'il avoit défendu son propre
sentiment, ce qui l'obligea à composer durant les nuits des quinze
jours <suivants>, qu'il employa si glorieusement pour lui, son traité
de l'immortalité de nos âmes, qu'il fit imprimer à mesure
qu'il le faisoit et distribuer le dernier jour.
CHAPITRE PREMIER
Preuves de l'immortalité de l'âme
Les preuves les plus plausibles que les philosophes tant anciens que modernes,
partisans de l'opinion de l'immortalité de notre âme, ont alléguées
pour établir leur sentiment sont à peu près celles-ci.
I°. Que l'excellence de l'âme humaine sur celle des animaux est
tellement manifeste, qu'il n'est pas possible de croire qu'elle soit de
même nature; d'autant mieux que la pensée et le raisonnement
lui sont propres privativement aux autres, qu'ils dénotent en elle
des facultés qui ne peuvent appartenir au corps, et qui par conséquent
sont les opérations d'une substance différente de celle du
corps. Un philosophe du dernier siècle a expliqué plus particulièrement
cette preuve par le raisonnement qui suit.
Je pense et cette pensée n'est pas mon corps: cette pensée
n'est ni longue, ni large, ni étendue, comme il est essentiel à
la matière qui compose mon corps de l'être; elle n'est pas
par conséquent sujette à la destruction comme lui; car la
destruction ne peut se faire sans division de parties, et l'on ne peut concevoir
de division de parties dans une substance qui n'a point d'étendue,
telle que la pensée: il y a donc en moi, conclud ce philosophe, deux
substances, l'une impérissable qui pense, et l'autre périssable
qui ne pense point.
2°. Que le sentiment de l'immortalité de nos âmes répandu
dans toutes les nations en est une preuve aussi véritable que naturelle.
3° Que les opérations de cette âme n'en apportent pas
un témoignage moins touchant, vu que l'homme est non seulement l'unique
être qui soit doué de la faculté de penser et de raisonner,
mais encore le seul qui ait celle d'exprimer ses pensées par des
sons appropriés et de les transmettre à la postérité
par des caractères dont il est l'inventeur; joint à cela que
le désir, qui lui est naturel, d'immortaliser son nom et ses actions,
les monumens qu'il élève pour en perpétuer la mémoire,
les substitutions qu'il fait de ses biens à ses descendans ou à
ceux qui porteront son nom, sont autant de preuves de l'âme immortelle
qui est en lui et qui voudroit, s'il était possible, communiquer
son immortalité à la partie mortelle à laquelle elle
est unie.
4° Que les opérations de cette âme sont si nobles, qu'elles
démontrent qu'elle ne peut dériver que d'une source divine
et immortelle. Pour prouver cette proposition, on dit que l'homme est l'inventeur
des arts et des sciences les plus sublimes, qu'il a formé des sociétés
qui se sont bâti des villes, fait des loix pour régler le corps
de l'état, y maintenir la justice et l'abondance, punir les mauvais
et récompenser les bons ; qu'il en a fait d'autres pour régler
les droits des pères sur leurs enfans et le partage entre eux de
leurs biens ; qu'il a trouvé l'art de traverser les mers les plus
vastes, et de réunir pour ses commodités ce que la nature
avoit séparé par tant d'espaces ; qu'il s'est enfin élevé
jusqu'aux cieux, qu'il sçait le cours des astres et le tems qu'ils
y emploient, qu'il prévoit l'avenir et l'annonce; qu'il est parvenu
à la connoissance de l'auteur de l'univers, et qu'il lui rend un
juste culte: toutes lesquelles opérations ne peuvent, dit-on, dériver
que d'une âme divine et immortelle.
5° Que la constitution de son corps est si belle et si noble qu'il
suffit de la considérer au dehors et au dedans, pour être persuadé
qu'il est le logement d'une âme sublime. On fait là-dessus
une longue énumération de la beauté de ses parties
intérieures qu'on appelle l'abrégé du monde et sa représentation.
A l'égard de l'extérieur, après en avoir observé
l'excellente proportion, on ajoute qu'il est le seul des animaux qui marche
la tête élevée vers le ciel : preuve encore évidente
qu'il tire de là son origine, et qu'il doit y retourner.
6°. Que tous les animaux le respectent et le craignent, même
ceux qui ont des forces bien supérieures aux siennes, et qu'ils lui
sont soumis. Cette supériorité, dit-on, ne peut venir que
de celle de son âme sur la leur, et établit manifestement la
différence de nature qui se trouve entre l'âme humaine et celle
des bêtes, et l'immortalité de la première.
7° Que ce seroit en vain que l'homme adoreroit le Créateur du
ciel et de la terre et lui rendroit des hommages, qu'il s'abstiendroit du
mal pour faire le bien, s'il ne devoit y avoir aucune récompense
pour les bonnes actions ni aucune punition pour les mauvaises: or comme
ces récompenses et ces châtimens n'ont pas toujours lieu dans
cette vie, puisque la plupart des bons et des innocens la quittent sans
avoir reçu aucun prix de leur vertu, et que plusieurs méchans
la passent dans une suite continuelle de plaisirs et de prospérités,
il est nécessaire, dit-on, qu'il y en ait une autre où ceux-ci
soient punis de leurs crimes, et les autres récompensés de
leurs vertus ; sans quoi Dieu ne seroit pas juste, ce qui n'est pas possible,
vu qu'il est un être infiniment parfait. Or cette autre vie prouve
et constate l'immortalité de nos âmes, dont l'anéantissement
rendrait cette autre vie inutile.
On joint à ceci des exemples de châtimens et de récompenses
surnaturelles et nombreuses dès cette vie, dont les histoires nous
ont conservé la mémoire, par lesquelles il est prouvé
que Dieu à pris soin d'établir parmi les hommes la vérité
de sa justice ; soins qui sont des assurances qu'elle doit s'étendre
à une autre vie, lorsqu'elle n'a pas été exercée
dans celle-ci : ce qui ne pourroit être si nos âmes périssoient
avec le corps.
8° Qu'on a une autre preuve que la substance de nos âmes est
impérissable et indépendante de nos corps dans l'existence
des démons, des génies, des esprits folets et des toutes les
substances aériennes; laquelle existence est établie par une
infinité de témoignages qui nous ont été transmis
des siècles passés et qui ne manquent pas en ces derniers,
et dans les apparions extraordinaires et surnaturelles. Les voix sans corps
entendues dans les airs, comme fut celle-ci: le grand Dieu pan est mort,
qui se fit entendre par toute l'Asie, nous sont d'autres preuves convainquantes
qu'il y a véritablement des substances indépendantes de la
matière, et une assurance que l'âme humaine, qui est de la
même nature que ces substances, peut être séparée
du corps auquel elle est unie, sans qu'elle soit sujette à l'anéantissement.
9°. On ajoute à toutes ces preuves l'autorité des religions,
confirmées par des miracles du premier ordre et annoncées
de loin par des prophéties, qui ne sont pas des témoignages
moins invincibles de leurs vérités. On fait ici le détail
des prodiges de l'Égypte, de ceux du Mont Sinaï, qui ont accompagné
le peuple juif dans la terre de promission et continué depuis jusqu'à
la destruction de son Temple, prédite si autentiquement. On rapporte
les miracles éclatans qui ont caractérisé et attesté
la mission de Jésus-Christ, et la sainteté de son Église
depuis sa naissance jusqu'à ce tems. On fait valoir le progrès
et la durée de ces religions qui nous ont développé
ce mystère de l'union d'une âme immortelle avec un corps sujet
à la destruction, et qui nous ont démontré, dit-on,
par des faits, la possibilité de son existence indépendamment
du corps.
10°. Enfin on observe que ceux qui nient l'immortalité de nos
âmes sont ordinairement des libertins ou des méchans, que la
crainte de la punition en une autre vie, des crimes qu'ils ont commis en
celle-ci, porte à s'imaginer qu'il n'y en a pas et à soutenir
que l'âme meurt avec le corps.
CHAPITRE DEUXIèME
Ce que disent les partisans de la mortalité de l'âme pour
réfuter les preuves précédentes
Ceux qui soutiennent que nos âmes sont anéanties avec nos corps,
auxquels elles sont unies, prétendent qu'on doit d'abord retrancher
des preuves de l'immortalité de l'âme, l'autorité des
religions, les histoires des miracles et des prodiges, les opinions des
substances aériennes, et toutes les conséquences qu'on tire
de là en faveur de cette immortalité.
Pour le prouver ils disent:
I°. que les histoires de tous les tems et de tous les pays contiennent
une infinité de faits extraordinaires et surnaturels que la superstition
d'un côté, l'ignorance des peuples de l'autre, et l'intérêt
avec l'adresse de ceux qui leur ont voulu imposer des loix, ont fait passer
pour véritables.
Pour en démontrer la fausseté ils citent aux chrétiens
les miracles et les prodiges des payens et des mahométans; et à
ceux-ci les miracles des autres, qui ne peuvent être en même
tems véritables dans deux différentes religions qui s'accusent
réciproquement de fausseté, et qui doivent être fausses
au moins les unes ou les autres. Ils citent aux chrétiens et aux
Juifs des prodiges et des miracles innombrables attestés dans les
livres des payens et dans ceux des mahométans.
Ils rapportent entre autres les témoignages de certains historiens,
lesquels ont assuré qu'il y avoit des rois en Égypte, dont
ils citent les noms, lesquels s'élevoient quelquefois en présence
des peuples jusque dans les nues. Ils disent entre autres qu'un de ces rois,
après leur avoir donné des loix et recommandé de les
observer, s'éleva de cette sorte au milieu d'eux en leur disant qu'il
viendroit les revoir, et qu'il se montra en effet à eux après
plusieurs mois, pendant qu'ils étoient assemblés dans un temple,
qu'il leur parut brillant de lumière, leur parla et les invita de
nouveau à l'observation de ses loix, leur annonçant qu'il
alloit les quitter pour toujours : il disparut en achevant ces paroles.
Une autre fois ils virent, dit-on, de leurs yeux ce que l'on voit écrit
dans l'histoire du troisième siècle de l'ère mahométane
; sçavoir, qu'un Calife régnant en Babilone, où il
avoit bâti un collège pour y enseigner la doctrine du Chaffay,
l'un des célèbres interprètes de leurs loix, mort et
enseveli au grand Caire, écrivit au gouverneur qu'il avoit en Égypte
de lui envoyer le corps de ce docteur pour être déposé
dans son collège et le rendre plus illustre : ce que ce gouverneur
ayant voulu exécuter avec la plus grande solemnité, il s'étoit
transporté accompagné de tout ce qu'il y avoit de plus illustre
et d'un peuple innombrable à l'endroit de la sépulture du
Chaffay pour en tirer le corps; mais que ceux qu'on avoit employés
à ôter la terre qui le couvroit, ne furent pas plutôt
arrivés au voisinage du cercueil, qu'il en sortit une flamme dont
ils restèrent tous aveuglés ; duquel miracle il fut dressé
un procès-verbal qui fut attesté et signé du gouverneur,
des autres officiers du royaume et de plus de deux mille personnes. On envoya
ce procès-verbal au Calife, qui en fit tirer un grand nombre de copies
autentiques qu'il fit passer dans tous les lieux où la religion mahométane
s'étoit dès lors répandue. Ils citent encore ce qui
est rapporté dans l'histoire d'un empereur romain qui rendit dans
son passage en Alexandrie la vue à un aveugle-né.
Ils objectent au contraire aux mahométans et aux Juifs la résurrection
de Jésus-Christ, que les partisans de ces deux religions nient, avec
tant d'autres miracles attestés dans les histoires en faveur du christianisme.
3°. Ils observent sur les miracles en général qu'on n'en
a rapporté aucun d'un homme décapité publiquement qui
ait vécu depuis, quoique ce miracle ne soit point au-dessus de celui
de la résurrection d'un mort véritablement flétri;
d'où ils prétendent avoir raison de conclure que tous les
autres sont faux et supposés. Parmi tant de miracles qu'on rapporte
avoir été faits dans tous les genres, on n'en a excepté
que celui d'un homme publiquement décapité et encore vivant,
parce qu'un tel prodige, disent-ils, est le seul d'une nature à ne
pouvoir être supposé ni imité par aucun artifice.
4°. Ils nient l'existence de tous esprits séparés du
corps, quelques noms qu'on leur ait donné et regardent comme des
fables ce qui est avancé là-dessus, prétendant que
tout ce qu'on en dit est de même nature que ce qui a été
dit anciennement des oracles, qu'on convient aujourd'hui généralement
n'avoir été que l'effet de l'adresse et de la malice des sacrificateurs
et des prêtresses, favorisées de la superstition des peuples
de ce tems.
5°. A l'égard des preuves qu'on tire pour l'immortalité
de l'âme humaine de l'excellence de ses opérations, ils prétendent
que toute la différence de la raison humaine à celle des animaux
ne consiste que dans celle de l'organisation de leur cerveau, qui se trouve
dans les hommes d'une disposition plus propre au raisonnement qu'il ne l'est
dans les autres animaux.
Ils observent à cet égard que le chien connoît son maître,
qu'il a de l'amour pour lui et de la haine contre celui qui l'a frappé
; que les castors se bâtissent des maisons, s'unissent à leurs
semblables pour faire des ouvrages au-dessus de la force d'un seul, et qu'ils
punissent et bannissent de leur société ceux d'entre eux qui
ne veulent point travailler; que les abeilles et les fourmis font des provisions
pour l'hyver, qu'elles tirent les morts de leurs habitations pour n'en être
pas incommodées, composent des républiques et ont leurs loix.
Et ils soutiennent que ce qui produit ces opérations dans les animaux
est ce qui fait dans l'homme celles par lesquelles on prétend établir
la différence de son âme avec celle des bêtes. Si vous
comprenez, disent-ils, ce qui donne lieu dans les animaux à toutes
ces opérations et comment elles se font en eux, vous sçavez,
en supposant une plus grande perfection dans les organes dont elles sont
l'effect, quel est l'instrument et la cause dans l'homme de la pensée
et du raisonnement. Le propre du cerveau est, disent-ils, dans tous les
animaux, de penser, de juger des rapports qui lui sont faits par les autres
sens et de les combiner, comme le propre de l'oeil est de voir, celui de
l'oreille d'entendre; le plus ou moins de perfection dans toutes ces opérations
n'étant que l'effet de la différente composition ou arrangement
des parties, dans les organes qui en sont les instrumens.
Si l'homme raisonne mieux que les autres animaux, c'est, disent-ils, que
la constitution de son cerveau est plus propre que la leur à juger
des images qui lui sont présentées par les autres sens. Si
le chien a l'odorat plus fin, l'aigle la vue meilleure, le chat l'ouïe
plus subtile, c'est que les organes de ces sensations sont meilleurs dans
ces animaux que dans l'homme: mais cette différence ne constitue
pas une diversité de substance entre ce qui pense, voit, odore et
entend mieux et ce qui le fait moins bien; elle dénote seulement
une disposition d'organes plus favorable dans ceux dans lesquels ces sens
ont plus de force qu'elle en a dans ceux en qui ils en ont moins.
Pour établir d'autant mieux que le raisonnement dans l'homme est
uniquement l'effect de la disposition des organes de son cerveau, ils observent
encore qu'il est si peu raisonnable à sa naissance qu'il n'a pas
même le discernement qu'ont tous les autres animaux, de connoître
et de prendre de lui-même la mammelle qui le doit allaitter ; que
la raison ne croît dans aucun animal aussi lentement que dans l'homme
; parce qu'il n'y en a aucun dont les organes du cerveau soient si foibles
à sa naissance et aient besoin d'autant de tems pour acquérir
l'état propre à bien raisonner: que cette propriété
est si fort dépendante en lui de l'état de ses organes, qu'il
y a des hommes chez lesquels elle est toujours languissante et imparfaite,
parce que les instrumens dont elle dépend sont chez eux naturellement
mauvais et incapables de se perfectionner. Ils disent encore que si ces
organes viennent à se déranger ou à s'user dans les
hommes qui raisonnent le mieux, leur raison s'affoiblit et se dérange
à proportion, souvent jusques à un tel point que ces hommes
après s'être fait admirer par la force de leur raison vivent
encore vingt et trente ans, sans qu'il en paroisse en eux le moindre vestige.
Cette observation fit tant d'impression sur Vanhelmont, grand philosophe
du dernier siècle qui avoit fait de longues méditations sur
cette matière, que, quoiqu'il n'osât nier ouvertement l'existence
de l'âme raisonnable et immortelle dans l'homme, il fut néanmoins
obligé de reconnoître dans ses ouvrages qu'elle étoit
tellement ensevelie en lui pendant qu'il vivoit, qu'elle ne donnoit aucun
signe d'elle; ce qui est déclarer en termes non équivoques
que ce qui nous apparoît en lui, qu'on nomme raison, n'est que l'harmonie
produite du concours des images que tous les autres sens rapportent dans
celui du cerveau, et que le vulgaire se représente comme l'effet
d'un être spirituel et raisonnable par son essence, entièrement
distinct du corps, incapable de destruction, et qui subsistera après
celle du corps auquel il est uni durant cette vie, et indépendamment
duquel il verra, entendra et raisonnera par lui-même : ce qui est,
continuent-ils, aussi faux qu'inconcevable, la pensée et le raisonnement
n'étant qu'une modification des organes, sans lesquels ils peuvent
aussi peu subsister que la couleur sans corps et l'étendue sans matière.
Ils ajoutent que ce qui dans l'homme donne lieu au raisonnement et la pensée
est également sujet en lui, comme dans les autres animaux, à
la destruction; laquelle est inévitable lorsque la lumière
entretenue en cet endroit par les esprits que le sang fournit vient à
s'éteindre; lumière à la faveur de laquelle cette partie
juge sur les rapports extérieurs; lumière qui est interrompue
par les vapeurs du sommeil, parce qu'alors le sang ne fournit plus les esprits,
ou ne les fournit pas avec la même abondance ; lumière qui
est obscurcie par les vapeurs d'une fièvre ardente, distraite par
une grande application de cette partie à certains objets, en sorte
que l'animal ne voit ni n'entend rien, quoique les yeux et les oreilles
ouverts, quand ses sens sont affoiblis par le dessèchement des canaux
qui leur fournissent de l'aliment ou par la diminution de cet aliment ;
cette diminution est causée par une appoplexie ou autre maladie violente,
comme les canaux sont entièrement desséchés par la
mort ; lumière, enfin, qui n'a rien de différent de celle
d'une lampe allumée, laquelle se perd, se confond et se mêle
à l'air, sans que la matière de cette lumière soit
réellement anéantie, et sans qu'elle subsiste autrement qu'elle
ne faisoit avant qu'elle fût unie à cette lampe.
Un philosophe moderne a expliqué tout cela d'une manière particulière
et plus sensible, nous allons rapporter en abrégé ce qu'il
en a dit et pensé.
CHAPITRE TROISIèME
Sentiment de Spinosa
Ce philosophe, l'un de ceux qui paroît avoir le plus étudié
la matière dont nous traitons, prétend qu'il y a une âme
universelle répandue dans toute la matière et surtout dans
l'air, de laquelle toutes les âmes particulières sont tirées
: que cette âme universelle est composée d'une matière
déliée et propre au mouvement, telle qu'est celle du feu ;
que cette matière est toujours prête à s'unir aux sujets
disposés à recevoir la vie, comme la matière de la
flamme est prête à s'attacher aux choses combustibles qui sont
dans la disposition d'être embrasées.
Que cette matière unie au corps de l'animal y entretient, du moment
qu'elle y est insinuée jusqu'à celui qu'elle l'abandonne et
se réunit à son tout, le double mouvement des poulmons dans
lequel la vie consiste et qui est la mesure de sa durée.
Que cette âme, ou cet esprit de vie, est constamment et sans variation
de substance le même, en quelque corps qu'il se trouve, séparé
ou réuni ; qu'il n'y a enfin aucune diversité de nature dans
la matière animante qui fait les âmes particulières
raisonnables, sensitives, végétatives, comme il vous plaira
de les nommer ; mais que la différence qui se voit entr'elles ne
consiste que dans celle de la matière qui s'en trouve animée
et dans la différence des organes qu'elle est employée à
mouvoir dans les animaux ou dans la différente disposition des parties
de l'arbre ou de la plante qu'elle anime: semblable à la matière
de la flamme, uniforme dans son essence, mais plus ou moins brillante ou
vive suivant la substance à laquelle elle se trouve assez réunie
pour nous paroître belle et nette lorsqu'elle est attachée
à une bougie de cire, purifiée, obscure et languissante lorsqu'elle
est jointe à la graisse ou à une chandelle de suif grossier.
Il ajoute que même parmi les cires il y en a de plus nettes et de
plus pures, qu'il y a de la cire jaune et de la cire blanche.
Il y a aussi des hommes de différentes qualités, ce qui seul
constitue plusieurs degrés de perfection dans leur raisonnement,
y ayant une différence infinie là-dessus, non seulement des
hommes de l'espèce blanche à ceux de la noire, et entre ceux
des diverses nations dont la terre est peuplée, mais même entre
les sujets d'une même espèce et nation, et les personnes d'une
même famille. On peut même, ajoute-t-il, perfectionner dans
l'homme les puissances de l'âme ou de l'entendement en fortifiant
les organes par le secours des sciences, de l'éducation, de l'abstinence,
de certaines nourritures et boissons, et par l'usage d'autres alimens ;
ces puissances s'affoiblissent au contraire par une vie déréglée,
par des passions violentes, les calamités, les maladies et la vieillesse.
Ce qui est une preuve invincible que ces puissances ne sont que l'effet
des organes du corps constitués d'une certaine manière.
Ceci s'accorde assez avec l'opinion autrefois si généralement
reçue dans le monde et adoptée de presque tous les philosophes
de ce tems du passage des âmes d'un corps dans un autre, et s'explique
fort naturellement dans ce système, étant évident par
ces observations que la portion de l'âme universelle ou partie de
cette portion qui aura servi à animer un corps humain pourra servir
à animer celui d'une autre espèce, et pareillement celles
dont les corps d'autres animaux auront été animés,
et celles qui auront fait pousser un arbre, ou une plante, pourront être
employées réciproquement à animer des corps humains,
de la même manière que les parties de la flamme qui auroient
embrasé du bois pourroient embraser une autre matière combustible.
Ce philosophe moderne pousse cette pensée plus loin, et il prétend
qu'il n'y a pas de moment où les âmes particulières
ne se renouvellent dans les corps animés par une succession continuelle
des parties de l'âme universelle aux particulières, ainsi que
les particules de la lumière d'une bougie ou d'une autre flamme sont
sans cesse suppléés par d'autres qui les chassent, et sont
chassées à leur tour par d'autres.
En vain, ajoute-t-il, les Égyptiens se persuadoient-ils qu'après
un certain tems limité, pendant lequel la portion de l'âme
universelle dont leur corps auroit été animé passeroit
successivement dans d'autres corps, cette partie acquerroit le don d'un
être particulier, spirituel et immortel; en vain sur cette espérance
et l'opinion que leurs corps restants entiers, leurs âmes ne passeroient
pas en d'autres habitations, les faisoient-ils embaumer et conserver avec
soin. En vain les banians dans la crainte de manger l'âme de leurs
frères, s'abstiennent-ils encore aujourd'hui de tout ce qui a eu
vie. En vain les anciens Juifs se sont-ils fait une loi de ne point manger
le sang des animaux (loi qui s'observe encore aujourd'hui parmi les malheureux
restes de cette nation.) En vain, dis-je, se sont-ils fait une telle loi
pour cette seule raison qu'ils pensoient que c'étoit dans le sang
que consistoit leur âme; car la réunion des âmes particulières
à la générale à la mort de l'animal, est aussi
promte et aussi entière que le retour de la flamme à son principe,
aussitôt qu'elle est séparée de la matière à
laquelle elle étoit unie. L'esprit de vie dans lequel les âmes
consistent, d'une nature encore plus subtile que celle de la flamme, si
elle n'est la même, n'est ni susceptible d'une séparation permanente
de la matière dont il est tiré, ni capable d'être mangé,
et est immédiatement et essentiellement uni dans l'animal vivant
avec l'air dont sa respiration est entretenue.
Cet esprit est porté, ajoute notre philosophe, sans interruption
dans les poulmons de l'animal avec l'air qui entretient leur mouvement ;
il est poussé avec lui dans les veines par le souffle des poulmons
; il est répandu par celles-ci dans toutes les autres parties du
corps. Il fait le marcher et le toucher dans les unes, le voir, l'entendre,
le raisonner dans les autres ; il donne lieu aux diverses passions de l'animal.
Ses fonctions se perfectionnent et s'affoiblissent selon l'accroissement
ou diminution de forces dans les organes. Elles cessent totalement, et cet
esprit de vie s'envole et se réunit au général, lorsque
les dispositions qui le maintenoient dans le particulier viennent à
cesser.
CHAPITRE QUATRIèME
Suite de la réfutation des preuves de l'immortalité
de l'âme
A l'égard de la preuve qu'on prétend tirer de la composition
du corps humain pour l'immortalité de l'âme, ceux qui la nient
font voir qu'elle est une pure imagination ; qu'il n'y a rien dans l'intérieur
de l'homme qui le distingue des autres animaux ; que les organes d'un moucheron
et du plus petit des insectes sont d'autant plus admirables que dans une
petitesse qui échape au meilleur microscope, ils sont les mêmes
que ceux de l'homme; qu'ils ont un coeur, des poulmons et des entrailles
comme nous. Qu'à l'égard de l'extérieur, plusieurs
animaux surpassent en beauté celui de l'homme; le plumage admirable
de cent oiseaux différens, les peaux de tant d'animaux si diversement
et si agréablement marquetés et colorés étant
bien au-dessus de la nudité du corps humain, de ses cheveux, de son
poil et de sa barbe, dont il est bien plus défiguré qu'orné.
Que l'aigle à l'oeil mille fois plus vif et plus perçant que
celui de l'homme, qu'il voit du plus haut des nues le plus petit animal
qui rampe sur la terre, qu'il regarde fixement le soleil sans en être
incommodé ; que l'homme est foible en comparaison de certains animaux,
plus tardif à la course, moins courageux; qu'il ne vit pas aussi
longtems en comparaison d'un cerf; qu'il n'a aucune défense naturelle,
et qu'il est obligé de se faire des armes pour suppléer à
celles que la nature lui a refusées, et de s'environner de murs pour
se garantir de l'insulte des autres animaux.
Quant à l'avantage qu'on prétend tirer en faveur de l'immortalité
de son âme de l'opinion répandue parmi diverses nations d'une
autre vie après celle-ci, les partisans de l'opinion contraire disent
qu'une telle croyance est moins une preuve de cette immortalité que
de l'amour propre des hommes ; lesquels ne pouvant penser qu'avec douleur
à la certitude de leur anéantissement, ont imaginé
cette flatteuse manière d'exister après la destruction du
corps dans une partie d'eux-mêmes qui ne seroit pas sujette à
cette destruction.
Que les législateurs et les magistrats ont toujours favorisé
cette opinion dans la vue de contenir les méchans par la crainte
des peines inévitables pour eux dans une autre vie, en punition des
crimes qu'ils auroient commis dans celle-ci dont ils n'auroient point été
châtiés, et d'exciter les hommes à la vertu par l'espoir
d'une récompense après leur mort, des bonnes oeuvres qu'ils
auroient exercé durant cette vie.
Que les ministres des religions, intéressés à faire
valoir ces sentimens à cause des offrandes que les autres font par
leurs mains à la divinité, les uns en expiation de leurs crimes
et les autres pour se la rendre propice après leur mort, n'oublioient
rien pour les inspirer aux peuples ; que de là sont venues les descriptions
de la vie heureuse préparée aux mânes des bons dans
les champs élisées, et celle des tourmens auxquels celles
des méchans seront livrées après leur mort, les roues
des Ixions et les autres suplices qu'on lit dans les livres des Grecs et
des Romains.
Que les législateurs des derniers siècles, pour réprimer
la supériorité que l'esprit humain commençoit de prendre
sur cette opinion, ont cru ne pouvoir employer à cet effet rien de
plus puissant que d'augmenter au point que l'on voit dans leurs livres,
les images de félicité en une autre vie pour les bons, et
de tourmens pour les méchans, sans qu'il y ait rien de plus réel
en cela que dans le bonheur et les supplices chantés anciennement
par les poètes pour les uns et pour les autres.
Qu'il n'est pas étonnant que ces peintures du bien et du mal faites
aux enfans dès le berceau, prévalent sur les actes postérieurs
de leur raison et soient crues par des hommes naturellement foibles, remplis
de crainte, d'espérance et de soumission pour les dogmes d'une religion
qu'ils ont succée avec le lait, et que les pensées de la mort
renouvellent à mesure qu'ils en approchent davantage.
Que cependant l'opinion de l'immortalité de l'âme n'a jamais
été générale et ne le sera apparemment jamais
; que la plupart des anciens philosophes l'on crue mortelle, ou passagère
d'un corps dans l'autre, ainsi que leurs livres en font foi ; que plusieurs
d'entre les Juifs, ainsi qu'on peut le lire dans Joseph leur historien,
ces hommes si rigides observateurs d'une rude loi, ne croyoient pas l'immortalité
de l'âme et n'attendoient de la divinité que des peines ou
des récompenses temporelles de leur attachement, ou de leur infidélité
à l'exécution de ce qui leur étoit ordonné ;
que ce ne fut que sous le règne d'Auguste que la secte des esseniens,
dont étoit Jésus-Christ, se distingua par cette nouvelle opinion.
Quant à la conséquence qu'on tire de la nécessité
d'une autre vie où les bons, non récompensés en celle-ci
de leurs vertus, et les méchans non punis de leurs crimes, trouvent
cette récompense ou cette punition, ils nient cette nécessité
et disent que les bons sont récompensés dès celle-ci
de leurs vertus, ou par l'estime des autres hommes de laquelle ils jouissent,
ou par le témoignage de leur propre conscience. Que d'ailleurs le
bien ou le mal, hors la douleur, n'étant qu'opinion, la privation
des honneurs, des richesses, des commodités mêmes de la vie,
n'est un mal que pour ceux qui s'en affligent, et la possession des mêmes
choses qu'un bien que pour ceux qui les regardent comme tels ; que faire
du bien, aider son prochain, est une satisfaction qui tient lieu de récompense
dans cette vie à ceux qui le font; qu'opprimer son voisin, lui ravir
les biens ou la vie, est une conduite qui produit dans les coeurs des remords
ou des craintes qui tiennent lieu aux méchans des peines prononcées
par les loix contre ceux qui commettent ces violences, lorsqu'elles restent
impunies.
Ils ajoutent que souffrir la douleur, les maladies, les infirmités
avec constance est une diminution et un soulagement à ces maux, et
un moyen d'y résister ou d'en guérir ; qu'endurer les persécutions
ou les traverses avec patience ou soumission est un moyen de les moins sentir
; que la tranquillité de l'âme au milieu des adversités
est préférable au remords et aux craintes qu'éprouvent
les injustes et les méchans au milieu des biens et des honneurs qu'ils
ont acquis par des voies blâmables.
Qu'enfin il n'y a aucune obligation pour Dieu de récompenser les
bonnes actions ou de punir les mauvaises, ni par conséquent de nécessité
qu'il y ait une autre vie où les bonnes reçoivent ces peines
ou ces récompenses qu'ils nous paroissent n'avoir point reçues
dans celle-ci ; qu'on pourroit tirer la même conséquence de
l'impunité en cette vie de cent meurtres que le tigre, le lion, et
d'autres animaux commettent journellement de leurs pareils. Que c'est une
illusion de notre amour propre de nous imaginer que nous sommes d'une nature
si différente de la leur et si excellente, qu'il est nécessaire
qu'il y ait une autre vie où Dieu est obligé de rendre aux
hommes une justice qu'ils estiment n'avoir pas reçue dans celle-ci.
Pour ce qui est de l'objection qu'il n'y a que les libertins ou les impies
qui cherchent à se persuader de l'anéantissement de leurs
âmes, par la crainte d'un avenir fâcheux pour eux dans une autre
vie, ils répondent que les promesses du pardon des plus grandes fautes
pour un seul repentir de les avoir commises, jointes à la reconnoissance
de l'expiateur et de ses mérites annoncés dans la religion
chrétienne, et pour un seul acte de profession d'un seul Dieu, et
du choix qu'il a fait de Mahomet pour l'accomplissement de la loi, suffisant
dans la religion Mahométane pour éviter les supplices préparés
dans une autre vie à ceux qui n'entreront pas dans ces dispositions
et mériter au contraire des biens ineffables, cette idée,
bien loin de porter les libertins et les impies à combattre avec
tant de risque pour eux l'opinion de l'immortalité de l'âme,
les doit au contraire engager à embrasser un parti qui doit leur
couter si peu pour les rendre éternellement heureux et leur épargner
des supplices sans fin.
Enfin après avoir combattu de cette sorte les raisons dont on prétend
prouver l'immortalité de l'âme humaine, ils ajoutent qu'il
n'y en a aucune de concluante, et qu'elles ne sont au plus à notre
amour propre que des motifs de l'espérer, et de se flatter de la
possibilité d'une chose non concevable à l'esprit et totalement
opposée au rapport de nos sens. Qu'il ne s'est point fait sur cette
matière si intéressante pour nous de nouvelles découvertes,
depuis ce qu'un grand philosophe précepteur d'un empereur romain
écrivoit à un de ses amis, il y a mille sept cents ans. Quand
votre lettre m'est parvenue, lui disoit-il en lui faisant réponse,
j'étois occupé à la lecture de ce que les philosophes
ont écrit sur la nature de l'âme humaine, de l'immortalité
de laquelle ils nous donnent bien plus d'espérance qu'ils ne nous
apportent de preuves: Legebam libros phiosophorum, animarum immortalitatem
promittentium magis quam probantium; et ils concluent en assurant que c'est
encore le jugement qu'on doit porter aujourd'hui de toutes les raisons que
l'on allègue en faveur de cette immortalité.
Ils rapportent contre l'autorité des Évangiles en faveur de
cette opinion, le passage suivant: Messala consule, Anastasio Imperatore
jubente, Sancta Evangelia, tanquam ab idiotis Evangelistis composita, reprehenduntur
et emendantur. Ce passage est tiré du Chronicon de Victor de Tmuis,
évêque d'Afrique, qui fleurissoit dans le sixième siècle.
L'abbé Houtteville dans son livre de la vérité de la
religion chrétienne a employé deux pages pour ruiner la conséquence
qu'on tire de ce passage contre l'authenticité des Évangiles
; mais il en résulte toujours que l'altération si bien marquée
a été faite.